Affaires et économie

Des Cris en Or

Pure laine et autochtones se côtoient de plus en plus À Val-d’Or. Pour des raisons économiques, c’est vrai. Mais si c’était le début d’un véritable rapprochement?

Fourgonnettes à sept places, véhicules utilitaires sport, camions tout équipés… Chez Hardy Ringuette Automobiles, 3e Avenue, à Val-d’Or, ces mastodontes se vendent comme des petites autos Hot Wheels. Même à 40 000 ou 70 000 dollars pièce. C’est que le concessionnaire jouit d’une clientèle fidèle: les Cris de la Baie-James, parmi les autochtones les plus riches du pays. Ils lui achètent plus de 300 véhicules par an – la moitié de ses ventes. « Les Cris font beaucoup de route et changent de véhicule tous les deux ans », dit Daniel Ringuette, copropriétaire du commerce.

Ce n’est pas le seul commerçant de Val-d’Or à faire des affaires… d’or avec les Cris. Beaucoup de magasins en profitent et bichonnent cette clientèle venue du nord. Par exemple, les Meubles Marchand, aussi situés 3e Avenue, livrent gratuitement, sur tout le territoire de la Baie-James, frigos en inox et mobiliers de chambre. Quelle que soit la distance, Hardy Ringuette Automobiles en fait autant avec les VUS et les camions. Les clients préfèrent passer les chercher? On rembourse l’hôtel quatre étoiles, les repas et l’essence!

Les Cris avalent jusqu’à 1 000 km pour se rendre à Val-d’Or (Chisasibi, le village le plus éloigné, est à neuf heures de route!). C’est la plus grande ville à la ronde et leur point de chute favori, où ils trouvent les produits, services et loisirs qui manquent chez eux.

« Notre modèle de synergie avec les autochtones n’a pas d’équivalent ailleurs au Canada! » clame Fernand Trahan, 55 ans, le truculent maire de Val-d’Or. « Nous ne sommes pas parfaits, mais on est en avance, et de loin, sur plusieurs municipalités du Québec. Les autres régions – comme la Côte-Nord ou le Lac-Saint-Jean, où la bataille fait rage – auraient intérêt à regarder ce qu’on crée chez nous. Sur le plan de la santé, de l’éducation, du social, du culturel et des partenariats économiques. »

Pour l’anthropologue Serge Bouchard, spécialiste des questions amérindiennes, Val-d’Or peut effectivement servir d’exemple. « Ce qui se fait là-bas est formidable, dit-il. La Ville a compris que la présence des autochtones est importante et va le rester. Et qu’elle a tout intérêt à travailler avec eux. »

Çà et là, notamment dans l’industrie forestière, on murmure également que d’autres villes n’auront bientôt pas le choix: elles devront s’inspirer de ce que fait Val-d’Or. S’ouvrir aux autochtones. Déjà, certaines entreprises ont de la difficulté à recruter du personnel pour travailler dans le Nord, a affirmé un cadre sous le couvert de l’anonymat. Alors que les autochtones, eux, sont sur place et en plein boom démographique. Et des villes comme Lebel-sur-Quévillon, par exemple, n’auraient guère fait d’effort jusqu’ici pour encourager la venue des autochtones…

À entendre Gérald Lemoyne, maire de cette petite ville de la Baie-James, les choses sont cependant sur le point de changer. C’était d’ailleurs l’un des thèmes du plus récent « lac-à-l’épaule » du conseil municipal, fin mai. « Nous avons décidé d’établir des relations avec nos voisins les plus proches, les membres de la communauté crie de Waswanipi, à 100 km, pour élaborer des échanges commerciaux, dit-il. Dans le contexte actuel, avec les problèmes qui s’annoncent dans l’industrie forestière, cela devient indispensable pour consolider notre économie. » Sur les 3 500 habitants que compte Lebel-sur-Quévillon, née en 1965 de l’implantation de Domtar, pas moins de 1 000 vivent de la forêt…

Là comme dans d’autres régions forestières du Québec, la réduction de 20% de la récolte de résineux, décidée par Québec en avril dernier à la suite du rapport de la commission Coulombe sur la gestion de la forêt, suscite des craintes.

« Après les forêts et les mines, les Cris sont l’autre grande ressource de Val-d’Or », ironise Roméo Saganash, directeur des relations avec le Québec pour le Grand Conseil des Cris. « Leur incidence économique est indéniable. » Les 15 000 Cris du Québec comptent parmi les autochtones les plus fortunés du pays depuis la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, en 1975, puis de La paix des braves, en 2002 (qui leur rapportera 3,5 milliards de dollars en redevances sur 50 ans).

Une véritable manne à l’heure où l’Abitibi-Témiscamingue, qui comptait 10,6% de chômeurs en 2004 (contre 8,5% pour l’ensemble du Québec), redoute de nouvelles pertes d’emplois, voire la fermeture de petites villes n’ayant qu’une scierie ou une papetière pour les faire vivre.

Val-d’Or, elle, a beau avoir une économie diversifiée et ne pas dépendre exclusivement de la forêt, elle n’en a pas moins besoin des « Indiens ». Et pas seulement des Cris de la Baie-James. Également des Algonquins des localités environnantes et des Attikameks ou des Inuits, qui contribuent à limiter son déclin démographique. Ils sont de plus en plus nombreux à s’installer dans cette ville de 32 000 habitants – dont au moins 5% seraient autochtones, deux fois plus qu’il y a 10 ans -, où ils espèrent améliorer leur qualité de vie. Sans compter ceux qui y séjournent pour visiter leur famille, magasiner, étudier ou pour des raisons professionnelles ou de santé.

« Les Cris rapportent des dizaines de millions à Val-d’Or, dit le maire, Fernand Trahan. Leurs tournois de hockey ou de ballon balai, par exemple, remplissent tous nos hôtels et nos restaurants, et génèrent trois ou quatre millions en retombées économiques en une seule fin de semaine. » Cet homme imposant, aux grands rires sonores, sait de quoi il parle: il possède deux des meilleurs hôtels de la ville – L’Escale, géré par son fils, marié avec une Crie, et le Forestel.

Le maire Trahan n’est pas étranger à l’attrait que suscite sa ville auprès des autochtones. « J’ai établi des liens d’amitié avec eux depuis longtemps, se félicite-t-il. Je suis le seul Canadien à avoir les nationalités crie et inuite à titre honorifique. Et le seul Blanc à avoir été invité à la signature de La paix des braves – hormis les gens du gouvernement québécois et d’Hydro-Québec. » En évidence dans son bureau de l’hôtel de ville, une photo de lui avec Ted Moses, grand chef des Cris, et Bernard Landry, ex-premier ministre, en témoigne.

Au milieu des années 1990, alors qu’il n’était pas encore maire mais déjà hôtelier, Fernand Trahan a effectué deux expéditions à la rencontre des communautés de la Baie-James et du Nord québécois… Seul, à motoneige, par -50°C. « On me surnommait le « Crazy White Man », raconte-t-il, pas peu fier. Mais j’ai atteint mon objectif: tisser des alliances avec les autochtones. Tout en gagnant leur respect. »

Si certains de ses adversaires le taxent de mercantilisme, le maire Trahan se défend de n’être intéressé que par l’aspect commercial des relations avec les Amérindiens. « C’est sûr qu’ils contribuent à notre développement économique et créent des jobs, mais ça joue dans les deux sens, dit-il. Les Cris ont l’argent et le territoire, mais nous avons le savoir-faire: ce n’est pas pour rien qu’ils veulent être partenaires des Blancs. Leur mission est de développer leurs localités et ils savent qu’on peut y contribuer. »

Exploitation minière, construction, foresterie, tourisme… Les possibilités de création de coentreprises et d’échanges commerciaux entre les Cris et les entrepreneurs non autochtones de l’Abitibi-Témiscamingue semblent illimitées. Pour les stimuler, le Secrétariat aux alliances économiques Nation crie – Abitibi-Témiscamingue a été constitué à Val-d’Or en 2002, dans la foulée de La paix des braves. En organisant colloques, journées de réseautage et autres voyages de familiarisation dans les villages cris, le Secrétariat fait émerger de nouveaux partenariats.

« Il y a une demande forte de créer des alliances stratégiques et de favoriser le transfert de savoir-faire », dit Rodney Hester, un Cri de 32 ans, agent de développement au Secrétariat. Auparavant responsable du développement économique de la réserve mohawk de Kanawake, près de Châteauguay, ce jeune loup en costume gris perle, avec queue-de-cheval, a été formé en administration des affaires à l’Université Queen’s, à Kingston. Il passe aujourd’hui le plus clair de son temps à la Baie-James, rencontrant investisseurs potentiels et… élèves du secondaire. « Je suis un modèle pour ces jeunes, dit-il. Je leur montre que le succès est à leur portée – à condition d’étudier! » Le Secrétariat entend d’ailleurs jouer un rôle dans l’élaboration des programmes de formation cris, afin qu’ils collent aux futurs besoins en main-d’oeuvre.

Des dizaines d’ententes ont déjà été conclues entre diverses entreprises de la région. La société Forages Eenou, par exemple, est née en 2002 de l’association entre les Forages Orbit, de Val-d’Or (16,6% des actions), et quatre communautés cries. Spécialisés dans l’exploration minière (or et diamant) à la Baie-James, les Forages Eenou ont aussi formé une coentreprise avec les Forages Nord-Ouest, également de Val-d’Or.

« On travaille tous ensemble pour le développement du Nord », dit Robert Ottereyes, un Cri de 43 ans, directeur et actionnaire des deux entreprises, qui emploient jusqu’à 40 personnes selon les périodes, essentiellement des non-autochtones. « Avant La paix des braves, les Blancs qui faisaient du forage à la Baie-James apportaient tout leur stock et repartaient sans rien dépenser dans les villages cris – pourtant juste à côté, raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est le contraire: repas, essence ou hébergement, nos deux entreprises injectent beaucoup d’argent dans les localités. »

Des sociétés appartenant en totalité à des Cris ont également établi leur siège social à Val-d’Or. Là encore, faute de personnel qualifié ou désireux de travailler hors des réserves (voir « Abolir la Loi sur les Indiens? », L’actualité, 15 oct. 2004), elles recrutent surtout des non-autochtones.

Le transporteur aérien Air Creebec est l’une des plus belles réussites du genre. Fondé en 1982 et employant 225 personnes (30% d’autochtones), il dégage des revenus de 40 millions de dollars et transporte 80 000 passagers annuellement – desservant de nombreux villages cris du Québec et de l’Ontario, allant jusqu’à Montréal, Roberval ou Chibougamau. Autres histoires de succès: Petronor, spécialisée dans la distribution de pétrole (31 employés, le tiers étant cris), et la société de transport routier Kepa Transport, propriété de deux villages cris (105 employés, dont trois autochtones).

Les services de santé de Val-d’Or bénéficient aussi de la présence amérindienne. Au centre hospitalier, le tiers des nouvelles mamans viennent des agglomérations cries de la Baie-James (235 des 629 accouchements en 2003-2004). Et les patients cris représentent environ 10% des personnes hospitalisées. « Ce sont des usagers en pleine explosion démographique, dit Fernand Trahan. Qui nous permettent de développer nos services hospitaliers, d’avoir de nouveaux appareils et de meilleurs spécialistes. »

Même chose au campus de Val-d’Or de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). En septembre dernier, 70 nouveaux étudiants cris – dont plusieurs adultes installés à Val-d’Or avec leurs familles – ont rejoint les 80 autochtones déjà inscrits à temps plein. Différents programmes d’enseignement (certificat en administration ou en comptabilité, baccalauréat en travail social…) ont été conçus pour eux, en anglais. Cet automne, d’autres seront offerts, en français cette fois, comme le bac en éducation préscolaire et primaire. Et des services ont été mis en place pour faciliter l’intégration (orientation, jumelage avec des pairs…), services qui emploient six personnes.

Pour mieux accueillir les autochtones, l’UQAT s’apprête à créer son Pavillon des Premières nations. On y trouvera notamment des salles de cours et des bureaux (pour les professeurs et d’autres employés). Le pavillon compte accueillir des autochtones de partout au Québec et devenir un centre de recherche sur les Premières nations. Un projet évalué à six millions de dollars et pour lequel une campagne de financement a été menée par l’université auprès des entreprises régionales. Déjà, 1,3 million de dollars ont été recueillis, auxquels devraient s’ajouter des subventions fédérale et provinciale.

« Les besoins de formation des autochtones sont énormes », observe Janet Mark, sang-mêlé crie, agente de liaison de l’UQAT auprès des Premières nations. « C’est une population d’avenir pour l’université. » Et un moyen d’assurer sa survie, renchérit Marc Bertrand, vice-président de la Chambre de commerce de Val-d’Or, dont 24 des 806 membres (entreprises ou individus) viennent des Premières nations. La Chambre a d’ailleurs créé récemment un comité pour développer les relations avec les autochtones. « En accroissant le nombre d’étudiants, les autochtones permettent d’augmenter le financement de l’université et de recruter plus de professeurs permanents, dit Marc Bertrand. Ils participent aussi à l’amélioration des infrastructures communes, comme la bibliothèque et les installations sportives. »

La présence autochtone ne plaît cependant pas à tout le monde: certains Valdoriens se sentent envahis par ceux qu’ils surnomment péjorativement les « Kawiches », terme sans doute utilisé pour se moquer de leurs patronymes, mais dont l’origine semble s’être perdue. « Il y en a même qui craignent de se retrouver avec un maire indien! » dit Richard Kistabish, 55 ans, costaud à la longue crinière grisonnante. Ancien grand chef algonquin, il étudie à l’UQAT pour devenir enseignant en histoire autochtone. « Ici comme ailleurs, les préjugés contre les autochtones sont tenaces. »

De nombreux Amérindiens s’estiment d’ailleurs victimes de racisme – notamment de la part des propriétaires de logements et des commerçants. « Si les Cris sont bien vus en raison de leur fort pouvoir d’achat, il en va autrement pour les Algonquins », observe Anne Cazin, auteure d’une étude sur les besoins des étudiants autochtones, publiée en 2004 par le Laboratoire de recherche pour le soutien des communautés (Laresco), lié à l’UQAT. « Moins fortunés, ils sont plus « discriminés » », dit cette Française installée à Val-d’Or depuis quatre ans.

Édith Cloutier, à la tête du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or depuis 15 ans, en est consciente. « Deux possibilités s’offrent aux Valdoriens », dit cette pétillante métisse de 39 ans, crinière et regard noir brillant. « Refuser la cohabitation en la voyant comme une menace ou saisir l’occasion de bâtir une ville cosmopolite unique au pays. »

C’est à la promotion de la deuxième idée que s’attelle le Centre depuis son ouverture, en 1974, avec des actions qui trouvent un large écho dans la ville. Comme sa marche contre la discrimination raciale, qui a mobilisé 800 personnes en mars dernier. Ou encore la déclaration d’engagement à la tolérance, signée par 400 commerçants valdoriens, qui l’ont affichée dans leurs vitrines… On peut y lire: « En signant la présente déclaration, je m’engage à poser des actes concrets en faveur de l’ouverture, de la tolérance et de la solidarité. »

Installé dans un spacieux immeuble du centre-ville, fort d’une soixantaine d’employés (surtout des autochtones), cet organisme communautaire offre une multitude de services, depuis les ateliers sur le rôle parental jusqu’aux activités pour les jeunes en passant par l’hébergement de ceux qui viennent se faire soigner ou accoucher en ville. « Notre mission est de faciliter l’intégration des autochtones en milieu urbain, dit Édith Cloutier. Tout en encourageant la transmission des valeurs traditionnelles aux prochaines générations. »

Le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or abrite également depuis 2003 le centre de la petite enfance Abinodjic-Miguam (maison des enfants), qui accueille 80 bambins, pour moitié issus des Premières nations. Ce CPE offre une immersion en milieu autochtone aux enfants de Val-d’Or – avec des éducatrices en majorité algonquines et cries. « Nous suivons le programme éducatif des CPE, mais axé sur la culture autochtone, explique France-Claude Goyette, la directrice, non autochtone. Les histoires que nous racontons sont des légendes amérindiennes, les danses et la musique sont traditionnelles, et à l’heure du bricolage, nous fabriquons des canots d’écorce et des capteurs de rêves. »

Les tout-petits jouent ensemble sans distinction, poursuit France-Claude Goyette. « Et alors qu’au début les parents non autochtones étaient réticents et ne venaient chez nous que lorsqu’ils ne trouvaient pas de place ailleurs, ils sont aujourd’hui fiers que leurs enfants puissent grandir ici, sans préjugés. » De quoi améliorer les relations des uns avec les autres une fois qu’ils entreront à l’école et même lorsqu’ils seront adultes…

Que ce soit au primaire ou au secondaire, les autochtones qui fréquentent les écoles de Val-d’Or ne sont pas toujours bien accueillis. Beaucoup, aussi, sont mal à l’aise dans leur identité d’Amérindiens urbains ou de métis. Né à Val-d’Or d’un Québécois et d’une Abénaquise, Alexis Wawanoloath est passé par là. « Cette dualité n’a pas toujours été facile à vivre », dit le jeune homme de 22 ans, une armoire à glace portant chemise hawaïenne. « Mais j’ai appris à me sentir fier d’être les deux. »

Vice-président du Centre d’amitié autochtone, Alexis Wawanoloath est membre du comité du Centre polyvalent pour jeunes autochtones en milieu urbain. Ces jeunes, il les épaule dans leur adaptation au rythme et aux horaires de la ville. « Si on veut travailler, on n’a pas d’autre choix que de changer, dit-il. Mais pour que ce soit stimulant, il faut que l’on ait le sentiment que notre travail rapporte à la communauté. Le coopératif nous convient mieux que le capitalisme pur et dur. » Lui-même affirme être devenu ponctuel… et sérieux. Il termine actuellement des études au cégep de Val-d’Or pour devenir éducateur en garderie, seul gars de sa classe.

Également métisse, Johanne Lacasse oeuvre elle aussi au rapprochement. Agente de développement et de concertation pour la Conférence régionale des élus de l’Abitibi-Témiscamingue, elle a pour mandat d’harmoniser les relations avec les communautés algonquines. « Les employeurs locaux investissent plus pour attirer des immigrants que de la main-d’oeuvre autochtone, déplore-t-elle. Alors que les Algonquins sont sur place et ne demandent qu’à travailler. Le développement de la région ne pourra se faire sans leur pleine participation. Or, jusqu’à présent, ils en ont été exclus. »

C’est justement pour obtenir leur part du gâteau que les Algonquins des réserves de Lac-Simon et de Longue-Pointe, au sud de Val-d’Or, ont érigé une barricade sur un chemin forestier, fin août 2004. Ils réclamaient notamment la perception de redevances sur le bois récolté sur leur territoire ancestral. Ils ont bloqué l’accès aux chantiers, forçant des sociétés forestières à cesser leurs activités durant 12 semaines et à mettre temporairement à pied leurs employés.

Cette crise a ravivé les tensions et décuplé les propos racistes dans les tribunes radiophoniques locales. Si des mois plus tard le feu couve encore, le ton est davantage à l’apaisement. Les entreprises forestières – comme Tembec et Nordbord – ont d’ailleurs participé au financement du futur Pavillon des Premières nations, de l’UQAT. « Bloquer les routes, c’est leur seule façon de se faire entendre », dit Michel Sigouin, coordonnateur aux affaires autochtones pour Domtar en Abitibi-Outaouais, dont le siège est à Val-d’Or.

Domtar, qui emploie annuellement une centaine d’autochtones en Abitibi, essentiellement à la coupe ou au reboisement, a créé en 1997 la première coentreprise avec les Cris pour la production de bois d’oeuvre au Québec: Nabakatuk appartient à 45% à Domtar et à 55% à la réserve de Waswanipi, et elle fait travailler 80 personnes (50 Cris et 30 non-autochtones). « Nous souhaitons un accord à long terme entre les différentes communautés autochtones et le gouvernement du Québec, du style de La paix des braves, dit Michel Sigouin. Ça crée des contraintes, mais les règles du jeu sont claires et on s’y conforme. »

Le maire Fernand Trahan est du même avis. Déterminé à vaincre les préjugés de la population de sa ville, il vient de consacrer un numéro spécial de Contact, le bulletin municipal, aux Premières nations. « Le racisme naît d’un manque d’information, dit-il. Même si on côtoie les autochtones depuis des décennies, la méconnaissance est encore palpable. Je veux montrer aux Valdoriens que la présence des autochtones bénéficie à tous. Notre avenir est indissociable du leur: qu’on le veuille ou non, on est condamnés à vivre ensemble. »