Affaires et économie

Planches de salut

Alors que les scieries ferment, une entreprise de chibougamau fait des affaires d’or avec des produits du bois innovateurs. Mais pour combien de temps ?

L’une des merveilles architecturales du Canada se trouve à Laval. De l’extérieur, rien ne distingue pourtant le Centre sportif Bois-de-Boulogne de ces boîtes-entrepôts en acier sans fenêtres qu’on voit partout, si ce n’est son curieux toit bombé. Mais dès qu’on franchit les portes de ce centre de soccer d’intérieur, la différence saute aux yeux. Poutres, colonnes, tout est en bois. Même les neuf arches gigantesques qui enjambent les trois terrains de soccer et qui donnent à ce complexe de 5 000 places des allures de gare de chemin de fer.

Avec ses 72 m de portée libre sans aucune colonne, le Centre Bois-de-Boulogne est la plus grande construction en bois au Canada. « C’est notre fierté », affirme Michel Filion, vice-président à l’exploitation de Chantiers Chibougamau, la scierie familiale qui est derrière cette prouesse technique, réalisée conjointement avec la société française Mathis, qui a fourni la technologie d’arquage du bois.

Le clan Filion a bien d’autres raisons d’être fier: Chantiers Chibougamau est l’une des rares entreprises forestières du Québec à rouler à fond de train malgré la crise qui secoue tout le secteur. C’est que, depuis 2002, le gouvernement américain impose au bois d’oeuvre canadien de lourds tarifs – de l’ordre de 27% -, qui ont provoqué la perte de milliers d’emplois dans des dizaines de municipalités mono-industrielles et mis à genoux un pan entier de l’économie québécoise. « Nous, nous avons très peu senti le coup », dit Michel Filion. Au cours de ces quatre années difficiles, l’entreprise de 700employés a même vu son chiffre d’affaires passer de 100 à 150 millions de dollars par an!

Un miracle? Une question de clairvoyance, plutôt. Lucien Filion, fondateur de l’entreprise implantée à Chibougamau depuis 1964, fut l’un des premiers scieurs à prévoir, il y a 15 ans, que les nouveaux quotas imposés par les

Américains sur le bois d’oeuvre québécois annonçaient des temps difficiles. Il fut aussi parmi les premiers à comprendre que la forêt québécoise rapetissait et qu’il fallait économiser la ressource. « Il me semblait évident, explique-t-il, qu’on ne pourrait contourner le problème uniquement en élaborant des techniques de sciage plus efficaces. » Voilà comment il a commencé à s’intéresser aux moyens de fabriquer des matériaux à partir des copeaux, lamelles et autres déchets de coupe.

Dans les années 1990, à l’instar des quelques pionniers qui ont pris la courageuse décision d’abandonner la vente (alors très lucrative) de bois d’oeuvre résineux et de prendre le virage de la transformation, Chantiers Chibougamau a orienté toute sa production vers le bois dit « d’ingénierie ». Les deux planches de salut de l’entreprise: les poutrelles de plancher en « I » et, plus récemment, les poutres en bois lamellé-collé. À quantité égale de bois, ces matériaux de construction utilisés comme solives ou supports se vendent au moins 10 fois plus cher que les bons vieux madriers. Et comme ils sont issus d’un processus dit de deuxième transformation, ils ne sont pas du tout exposés aux représailles tarifaires américaines, qui ne touchent que le bois d’oeuvre de base.

À l’époque, certains concurrents s’étaient moqués de cette décision à contre-courant. Dix ans plus tard, le clan Filion est l’un des rares scieurs du Québec à rire. « Si nous avions fait avec notre cuivre ce que Chantiers Chibougamau a fait avec le bois, notre ville serait resplendissante de santé », affirme Marc Bélanger, propriétaire de la quincaillerie Home Hardware de Chibougamau. L’ancienne ville minière a en effet vu sa population chuter de 10 000 à 7 500habitants ces 15 dernières années. Marc Bélanger, lui, encourage l’usine locale: alors que l’usage du bois dans les constructions non résidentielles est rarissime au Québec, il a décidé que sa quincaillerie serait tout bois – plancher, poutres, colonnes.

En prenant le virage de la transformation, Chantiers Chibougamau a dû investir 60 millions de dollars non seulement dans le matériel, mais dans sa capacité de mise en marché. En 2000, l’entreprise a ouvert une filiale de distribution, Nordic Bois d’ingénierie, qui propose des solutions à la clientèle dans ses cinq bureaux de vente, à Montréal et aux États-Unis, et qui agit comme conceptrice et maître d’oeuvre de projets comme celui du Centre sportif Bois-de-Boulogne. « Le scieur doit désormais cesser de penser en scieur », commente Robert Beauregard, titulaire de la Chaire industrielle sur les bois d’ingénierie structuraux et d’apparence au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval, qui milite depuis 20 ans pour que l’industrie forestière québécoise fasse davantage que du simple débitage de troncs en madriers. « C’est un changement de culture où beaucoup échouent. »

Chantiers Chibougamau a sans conteste réussi. Il y a toutefois un grave écueil dans sa belle stratégie industrielle: l’approvisionnement. Depuis que le rapport Coulombe a constaté le mauvais état de la forêt québécoise, le gouvernement a réduit les droits de coupe de 20% – la réduction pouvant aller jusqu’à 25% pour le territoire touché par La paix des braves. Voisine de trois réserves cries, Chantiers Chibougamau doit également s’accommoder d’un nouveau régime forestier cri, beaucoup plus restrictif que le régime québécois.

Or, ces réductions des coupes ont des effets bien plus graves sur les scieries indépendantes comme Chantiers Chibougamau que sur celles qui sont intégrées à de grands groupes papetiers. Cela tient au mode de gestion de la forêt, qui attribue à chaque scierie un CAAF (contrat d’approvisionnement et d’aménagement forestier). Depuis quatre ans, les grands groupes papetiers et scieurs ferment des scieries et réaffectent leur CAAF aux survivantes du groupe pour leur assurer un approvisionnement maximal. Mais ce genre de gymnastique comptable est interdit aux indépendants, qui n’ont qu’une scierie et qu’un seul CAAF.

« Nous avons pu tirer notre épingle du jeu en 2005-2006 parce que nous avons eu la permission de couper le bois d’un feu de forêt, qui n’est pas soumis aux restrictions de 25% », dit Michel Filion. Mais ses solutions de rechange sont limitées. Il ne peut pas réduire sa production à moins de deux quarts de travail, car cela l’empêcherait de récupérer ses investissements. Ne pourrait-il pas acheter du bois? Il le fait déjà – 10% du bois qui sert à son usine de transformation vient d’ailleurs. « Mais nous devons en produire nous-mêmes une bonne part pour pouvoir contrôler le coût et la qualité. »

La population de Chibougamau attend avec nervosité les décisions (à la fin de l’automne) du forestier en chef de la province de Québec ainsi que celles (en 2007) du ministre des Ressources naturelles, qui attribue les CAAF. « Chantiers Chibougamau est un des meilleurs exemples de ce que l’industrie forestière devra faire », disait le ministre Pierre Corbeil lors d’une visite à Chibougamau, le 4 août dernier. « Un des pires ennemis d’une usine de transformation, c’est l’incertitude, et nous avons très bien entendu le message des dirigeants de Chantiers Chibougamau et de la population. »

Michel Filion admet ne pas savoir sur quel pied danser depuis un an: l’incertitude quant aux approvisionnements freine ses perspectives de développement et d’investissement. Il a même dû donner une semaine de congé supplémentaire à ses employés, pour freiner la production jusqu’à ce que le gouvernement se branche. « Si la province ne tient pas compte de notre situation et de nos succès, dit-il, la seule façon pour nous de survivre sera d’investir ailleurs et il n’y aura alors aucune perspective de croissance pour Chibougamau. »

En attendant, l’entreprise ouvre un nouveau créneau architectural et ornemental, grâce à ses fameuses poutres en bois lamellé-collé, car la concurrence commence à s’intéresser aux poutrelles de plancher, qui assurent pour l’instant le gagne-pain des 700 employés de Chantiers Chibougamau. « Le bois lamellé-collé est aussi solide que l’acier, sinon plus, et aussi polyvalent que le béton », explique l’ingénieur et architecte français Jean-Claude Baudry, qui est également directeur de projet pour Nordic et concepteur du Centre sportif Bois-de-Boulogne. « Ce qui nous complique la vie, c’est que notre marché local, le Québec, est particulièrement hostile au bois. Il y a des jours où c’est un peu la croix et la bannière. »

Car les Québécois sont des cordonniers très mal chaussés. Le pays de Menaud maître-draveur fait certes bon usage du bois pour la charpente des maisons, mais ce matériau reste caché sous le placoplâtre. Et dans les immeubles commerciaux, publics ou industriels, le bois est carrément absent.

Pourtant, le potentiel existe: il y aurait au Canada un marché d’au bas mot un milliard de dollars pour les ossatures et l’ornementation en bois dans la construction non résidentielle. Cela fait des années que le Conseil canadien du bois, avec sa campagne « Branché sur le bois », tente d’encourager les Canadiens à opter pour ce matériau – une idée inspirée de la Finlande, qui a vu doubler sa consommation. Il y a 10 ans, elle n’était que de 0,5 m3 par habitant, comme au Québec.

Après des années à prêcher dans le désert, les dirigeants de Chantiers Chibougamau et de Nordic commencent à sentir un frémissement sur le marché. « Tous les bâtiments des Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, seront en bois et nous discutons présentement avec le comité organisateur pour figurer parmi les fournisseurs », dit Michel Filion.

Mais encore rien du côté de Québec 2008, pour les célébrations du 400e anniversaire de la ville. Le bois est pourtant l’un des grands matériaux symboliques de l’histoire du Québec. C’est tout juste s’il y aura une verrière en bois pour le nouvel aéroport de Québec, alors que les Norvégiens bâtissent des aéroports complets avec ce matériau. Certes, l’Université Laval a donné l’exemple avec son nouveau pavillon Gene C. Kruger, tout en bois, mais la partie est loin d’être gagnée. Même la Ville de Chibougamau n’envisageait que l’acier et le béton pour le hall de son aréna de hockey… jusqu’à ce que l’entrepreneur saguenayen, familier des produits Nordic, suggère: « Avez-vous pensé au bois? »

L’avenir sera-t-il à Chibougamau? L’ingénieur forestier Robert Beauregard se dit modérément optimiste quand il regarde le paysage, car bon an, mal an, la proportion de bois transformé en produits élaborés est passée de 20% à 50%. Certes, les scieries québécoises ont perdu entre 5 000 et 7 000 emplois dans la première transformation, mais les gains sont considérables ailleurs: 35 000 emplois de plus dans la seconde transformation.

Quand il est question de transformation du bois en produits élaborés, l’approche qu’a adoptée Chantiers Chibougamau n’est d’ailleurs que l’une des multiples variantes possibles. Les voisins des Filion, les Barrette, à Chapais, ont emprunté une tout autre voie: Barrette Chapais a acheté un fabricant de clôtures de Saint-Jean-sur-Richelieu, Fenclo, qui est maintenant l’un des géants nord-américains de la clôture. Ils ont trouvé un autre excellent débouché pour leurs produits en acquérant 50% de Toitures Mauriciennes, entreprise de Trois-Rivières (secteur de Cap-de-la-Madeleine) qui assemble des fermes de toit préfabriquées – un important élément structural des maisons.

Une autre société souvent citée en exemple est Maibec, de Saint-Pamphile, où la famille Tardif travaille depuis 25 ans à se diversifier – d’abord dans le bardeau de cèdre et, depuis 10 ans, dans le lambris en bois teint. Il s’agit de produits qui ont une durée de vie garantie de 15 ans et qui ne demandent pas beaucoup plus d’entretien que le vinyle. Un marché colossal, mais pour lequel les Tardif, comme les Filion, ont eu à apprendre le métier de vendeur en plus de celui de scieur.

Robert Beauregard s’étonne qu’aucune scierie québécoise n’ait encore mis la main sur l’une des nombreuses petites entreprises de maisons usinées, qui font des affaires en or. Il croit que le Québec devrait se donner pour objectif de produire 300 000 de ces maisons, ou de prendre des mesures pour que toutes les structures non résidentielles soient en bois, par exemple. « Je répète depuis 20 ans qu’il faut arrêter de se péter les bretelles parce qu’on produit des millions de deux-par-quatre, dit-il. C’est faire un très mauvais usage de nos forêts. »