Affaires et économie

T’as de belles courbes, tu sais…

La France oblige les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toute construction. Qu’attend le Québec?

L’architecte Jean-Claude Baudry, qui travaille de près avec Chantiers Chibougamau, feuillette le catalogue de ses réalisations. Il s’attarde sur un superbe hôpital en bois, à Mississauga, en Ontario, et sur le chalet du Centre de ski Kanasuta, en Abitibi. « Au lieu de donner des subventions pour sauver l’industrie forestière québécoise, dit-il, le gouvernement du Québec pourrait simplement envisager la possibilité d’utiliser le bois pour tous ses édifices publics. Les avantages de ce matériau, qui combine la force, la résistance et l’esthétique, sauteraient vite aux yeux. »

À Chibougamau, Jean-Claude Baudry a réalisé une première québécoise en créant deux très jolis commerces en bois: le Home Hardware local et un magasin d’articles à un dollar, Le Huard. « Le bois ne coûte pas plus cher que l’acier et c’est bien plus beau », dit le propriétaire du Huard, Danick Doyon, qui a constaté que sa clientèle appréciait particulièrement l’ambiance de son commerce – et que les propriétés isolantes du bois lui permettaient d’épargner 25% en frais de chauffage.

Ce n’est pas un hasard si le directeur de projet de Nordic, Jean-Claude Baudry, est un architecte français; et que seule une société française, Mathis, sache encore courber les poutres en bois lamellé-collé, comme les arches du Centre sportif Bois-de-Boulogne: la connaissance en matière d’ossatures en bois non résidentielles se trouve en Europe, particulièrement en Allemagne, en Scandinavie et en France, où l’on utilise le bois même pour les arches ou les fermes des ponts. Là, avec du bois, on arrive à donner aux bâtiments des formes que les architectes nord-américains ne parviennent à créer qu’avec du béton, cinq fois plus lourd.

En France – pays qui n’a pas le dixième des ressources forestières du Québec! -, la loi oblige depuis 1998 les institutions publiques à considérer d’abord le bois pour toutes leurs constructions. C’est à cause de Kyoto. Le bois est une ressource renouvelable, qui a en outre le mérite de piéger le carbone – le bois n’est rien d’autre que du CO2 fixé par photosynthèse. Il faut certes le couper, le débiter et le coller, mais cela consomme moins d’énergie que l’extraction du métal ou la transformation de la roche en béton. « L’usage du bois au centre sportif de Laval a permis d’épargner 1 400 tonnes de CO2 », souligne Jean-Claude Baudry.

Au Québec et au Canada, le véritable obstacle à l’usage du bois dans les constructions non résidentielles n’est ni sa force ni sa résistance au feu – beaucoup plus grande que l’on ne croit. Il s’agit plutôt d’un problème de compétence: aucun ingénieur ou architecte québécois ne sait calculer la force ou la résistance d’une poutre en bois et faire la comparaison avec le béton ou l’acier. Toutes les facultés de génie ont des labos où l’on tord, écrase, distend des poutres et des colonnes d’acier et de béton. Personne n’étudie le bois! « Les Suisses, les Allemands et les Français montent des ossatures formidables en bois lamellé-collé, et j’entends encore des ingénieurs de l’École polytechnique de Montréal me dire que le bois lamellé-collé décolle, raconte Jean-Claude Baudry. On part de loin! »