Affaires et économie

Vive l’électricité plus chère !

Sans une hausse de 50 % des tarifs d’électricité d’ici quatre ou cinq ans, un dérapage énergétique est à prévoir au Québec.

Le prix de l’électricité résidentielle est 60 % plus élevé en Ontario qu’au Québec. L’Américain moyen, lui, paie son électricité deux fois plus cher qu’ici ; à Boston, à New York et à San Francisco, elle est trois fois plus coûteuse. Comme l’indique le tableau ci-contre, depuis 10 ans, le prix de l’électricité au Québec a augmenté deux fois moins que l’indice global des prix à la consommation (12 % contre 23 %). Pendant ce temps, aux États-Unis, ce fut l’inverse : la hausse du prix moyen de l’électricité a été très supérieure à celle de l’indice global des prix à la consommation (46 % contre 34 %).

Hydro-Québec souhaite maintenant augmenter ses tarifs de 2,2 % en avril 2009. Selon toute vraisemblance, une telle augmentation sera encore égale ou inférieure à l’inflation. Certains critiques font néanmoins observer qu’Hydro a empoché de « copieux profits » de 2,9 milliards de dollars en 2007 et qu’elle devrait, par conséquent, refréner sa gourmandise.

Cet argument ne tient pas la route. Il y a copieux et copieux. On s’entend sur le fait que 2,9 milliards de dollars, c’est beaucoup d’argent pour vous et moi. Mais Hydro-Québec draine une quantité énorme de capitaux. L’an dernier, l’ex-président de la Standard Life, l’actuaire et financier Claude Garcia, a estimé la valeur de marché de l’entreprise à environ 130 milliards. Le bénéfice de 2,9 milliards représente donc un rendement minable de 2,2 % sur l’avoir. N’importe quel dirigeant de PME serait catastrophé si son entreprise enregistrait régulièrement une si piètre performance. Aussi bien investir son argent dans les obligations d’épargne du Québec : ce serait plus payant et sans risque !

Nul doute que, à court terme, se payer la traite avec des tarifs d’électricité parmi les plus bas au monde fait du bien à nos portefeuilles de consommateurs québécois. Mais cela nous place parmi les aspirants au titre de champions mondiaux du gaspillage d’énergie. Nous consommons à un rythme effréné l’énergie supplémentaire que nous procurent toute nouvelle centrale hydroélectrique et toute nouvelle éolienne. Au point que, en période de demande intense, Hydro-Québec a dû importer de l’énergie des autres États nord-américains. Jusqu’ici, ses programmes d’efficacité énergétique ont permis de ralentir un peu la croissance de la demande d’électricité. Mais les économies les plus faciles à réaliser ont déjà été faites. Le progrès en ce domaine est de plus en plus coûteux.

Au rythme où vont les choses, dans 30 ans, le Québec aura épuisé son patrimoine énergétique : il aura aménagé toutes ses rivières rentables, il sera bourré d’éoliennes et il devra envisager de construire des centrales thermiques et nucléaires. Nous fonçons à cent à l’heure vers un dérapage énergétique et environnemental.

Une seule mesure pourrait nous convaincre de modérer notre consommation d’électricité : une hausse des tarifs, qui les rapprocherait de ceux de l’Ontario, d’ici quatre ou cinq ans — évidemment, avec une certaine modulation selon les secteurs industriels et les classes de revenu.

Trois conséquences s’ensuivraient : 1) une baisse de notre consommation d’énergie de plusieurs dizaines de milliards de kilowattheures par an, 2) une hausse concomitante de nos exportations d’électricité et 3) une augmentation de plusieurs milliards de dollars des dividendes annuels versés par Hydro-Québec à l’État québécois. Avec ces fonds supplémentaires, on pourrait tout à la fois abaisser les impôts et les taxes, accélérer l’investissement en éducation et en santé, et mettre de l’argent de côté pour nos enfants dans le Fonds des générations.

Malheureusement, il est hautement improbable que notre société accepte de subir une hausse, disons, de 50 % des tarifs d’électricité, qui lui ferait mal aujourd’hui (en plus de la hausse du prix de l’essence !), afin d’éviter qu’un dérapage énergétique et environnemental ne se produise demain. La façon classique de résoudre ce dilemme consiste habituellement à ne rien faire tant qu’une crise majeure n’a pas éclaté. C’est probablement le sort qui nous attend.

ENCORE…

Hydro-Québec estime que chaque milliard de kilowattheures économisé a exigé de sa part un investissement moyen de 180 millions de dollars de 2003 à 2008, mais lui coûtera 250 millions, soit 40 % plus cher, de 2008 à 2010.

TABLEAU

Hausse des prix de juin 1998 à juin 2008

  Indice global des prix à la consommation Prix de l’électricité
Québec 23 % 12 %
Reste du Canada 27 % 28 %
États-Unis 34 % 46 %

(Sources : Statistique Canada et US Bureau of Labor Statistics.)