Affaires et économie

Les 360 heures d’Ignatieff? Pas de problème!

Seulement 360 heures de travail pour avoir droit aux prestations d’assurance-emploi, c’est déjà possible presque partout aux États-Unis.

Photo : Darren Calabrese/PC

Le chef du Parti libéral du Canada, Michael Ignatieff, propose que, dans toutes les régions du pays sans exception, des prestations d’assurance-chômage soient versées à toute personne qui perd son emploi ou le quitte pour une raison juste, à condition qu’elle ait travaillé pendant au moins 360 heures au cours de l’année précédente. Sous le régime actuel, la période de travail requise varie entre 420 et 700 heures, selon le taux de chômage de la région.

Est-ce que la proposition d’Ignatieff serait une bonne chose? Pour y voir clair, jetons un coup d’œil au sud. Dans 46 des États américains, il faut avoir accumulé au cours de l’année précédente une rémunération minimale, qui est la plupart du temps inférieure à 3 600 dollars. Cela veut dire qu’il suffit à un salarié américain qui gagne 10 dollars l’heure d’avoir travaillé pendant 360 heures – et souvent beaucoup moins – pour avoir droit aux prestations, et ce, quel que soit le taux de chômage de sa région. En d’autres termes, la proposition de Michael Ignatieff est déjà en vigueur presque partout aux États-Unis. Ce qui change, c’est le pourcentage du salaire auquel les prestataires ont droit chaque semaine et la durée de leur période de prestations. Des éléments clés!

En effet, il ne faut pas croire que l’assurance-chômage est un pactole pour les Américains. Dans la grande majorité des États, le montant maximal des prestations est modeste. Il ne peut habituellement pas dépasser un pourcentage allant de 25 % à 60 % de la rémunération accumulée. Par exemple, si vous avez gagné 4 000 dollars dans l’année précédant votre période de chômage, le montant total des prestations que vous pouvez toucher ne peut excéder un plafond situé entre 1 000 et 2 400 dollars, selon l’État où vous habitez.

Ce genre de restriction est fondé sur le bon sens. Si votre maison vaut 200 000 dollars et que vous l’assurez contre l’incendie, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que l’assureur vous accorde 500 000 dollars en dédommagement si elle brûle. La tentation serait trop grande d’y mettre le feu vous-même!

C’est pourtant ce que l’assurance-chômage permettait dans l’est du Québec et les provinces de l’Atlantique au courant des années 1980. Dans ces régions, vous pouviez toucher des prestations égales à 60 % de votre salaire hebdomadaire durant un maximum de 42 semaines à la seule condition d’avoir travaillé 10 semaines dans l’année précédente. Le montant maximal des prestations auquel votre rémunération accumulée de 4 000 dollars vous donnait droit n’était pas de 1 000 à 2 400 dollars, comme aux États-Unis, mais de 10 000 dollars. C’était de 4 à 10 fois plus que chez l’Oncle Sam.

Les travailleurs de la Gaspésie et de l’Atlantique ne sont pas fous. Ils ont compris, à l’époque, que travailler 10 semaines et passer le reste de l’année à recevoir des prestations de chômage pouvait leur procurer le même revenu que 35 semaines de travail à temps plein. Comme dans mon exemple de l’assurance contre l’incendie, la tentation était forte d’adopter ce mode de vie à deux vitesses. Nos amis acadiens ont baptisé ce système «l’autoroute 10-42». L’assurance-chômage est ainsi devenue un important concurrent des PME dans l’est du Canada, ce qui nuisait au développement économique et social de cette région.

La Loi sur l’assurance-emploi de 1996 a corrigé en partie la situation. Dans les régions où le taux de chômage est élevé, ce n’est plus à 10 000 dollars de prestations que votre rémunération accumulée de 4 000 dollars vous donne droit, mais à 5 000 dollars. Vos prestations dépassent encore votre rémunération de 1 000 dollars, mais elles ont diminué de moitié. Le nouveau système est beaucoup moins tentant que par le passé. L’assurance-emploi comme mode de vie n’a pas complètement disparu, mais elle a diminué en importance.

Les 360 heures de Michael Ignatieff? Pas de problème. C’est juste et équitable. Il faut simplement s’assurer que le montant des prestations qui y seraient rattachées ne ferait pas retomber nos régions ressources dans le même piège de dépendance qu’autrefois.

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La meilleure étude québécoise sur le chômage reste le classique de Diane Bellemare et Lise Poulin-Simon, Le plein-emploi: pourquoi? (Presses de l’Université du Québec, 1983).