Affaires et économie

Le vrai roi du resto

Scores, Mikes, Bâton Rouge… Derrière ces enseignes se cache un homme d’affaires discret, Bernard Imbeault. Cet Acadien d’adoption rêve de devenir le milliardaire de la restauration au Canada. Il n’est plus très loin de son objectif!

Photo : Daniel St-Louis

Des Maritimes, on connaît les frites McCain, les marchés d’alimentation Sobeys, les stations-service Irving. Le quatrième grand nom est celui de Bernard Imbeault, entrepreneur de Moncton devenu géant de la restauration. Les pizzas de Mikes et de Pizza Delight, c’est lui. Les poulets rôtis de Scores, c’est encore lui. Les côtes levées de Bâton Rouge, toujours lui.

Son entreprise, Imvescor, est le numéro un de la restauration à l’est de l’Outaouais – à égalité avec Saint-Hubert au Québec. En tout, 10 000 personnes travaillent dans ses 259 restaurants, dont environ 6 000 au Québec, pour des ventes totales de 425 millions de dollars. L’objectif de Bernard Imbeault : devenir le milliardaire de la restauration au Canada et fonder une grande dynastie d’affaires canadienne.

« Il y en a encore qui me disent que j’ai trop d’instruction pour vendre de la pizza », dit l’homme de 64 ans, titulaire d’un bac en économie, de deux maîtrises en administration et d’un diplôme de l’École nationale d’administration (ENA) de Paris – neuf années d’études comprimées en six ans. « Le savoir-faire d’un franchiseur est avant tout la finance, l’immobilier, la gestion de marque et l’approvisionnement. Je ne vends pas de la pizza : je vends un cadre. »

Malgré de nombreuses demandes, Bernard Imbeault n’accorde qu’une entrevue tous les cinq ans. Et il exige fréquemment que son nom ne soit pas associé à ses œuvres caritatives dans les hôpitaux, les maisons d’enseignement ou le sport amateur – il est fou de hockey. « Sa modestie n’est pas feinte. Il n’aime pas le tape-à-l’œil », dit Roger Fournier, propriétaire de Triangle Kitchen, un fabricant d’armoires de Dieppe, au Nouveau-Brunswick, et vieil ami de la fa-mille. « Il lit et écoute beaucoup, et ses opinions sont toujours bien fondées. »

De taille moyenne, avec une tignasse à la Robert Charlebois et une moustache de sergent de police, Bernard Imbeault ne s’impose pas par une voix de stentor, comme certains grands chefs d’industrie. Il suffit cependant de faire quelques pas dans ses bureaux pour constater le respect et l’admiration que lui voue son personnel.

Le siège social d’Imvescor est à Moncton, mais c’est le bureau montréalais de Mikes, boulevard Décarie, qui sert de cen-tre névralgique aux Scores, Mikes et Bâton Rouge – Imvescor tire les trois quarts de ses revenus du Québec. Dans cette petite ruche, la bonne humeur est évidente. « Une entreprise est gérée bien davantage par sa culture que par l’amour de l’argent, dit le fondateur. Bien sûr qu’elle doit être rentable, mais c’est la culture que nous partageons qui tient l’entreprise. »

Et la valeur la plus profonde de Bernard Imbeault n’est pas l’argent mais la famille, assure son beau-frère Denis Losier, PDG d’Assomption Vie, géant de l’assurance en Acadie.

Bernard Imbeault, né à Matane et Acadien d’adoption, est le huitième de 15 enfants. Il a lui-même six enfants âgés de 17 à 37 ans – ses filles Nisk et Iris, ses fils Inouk, Elki, Samuel et Jacob, des pré­noms tirés d’œuvres littéraires. Au moins tous les deux ans, il emmène sa femme, ses enfants, leurs conjoints et maintenant ses petits-enfants en voyage à Hawaï, en Europe ou dans les Caraïbes.

Depuis deux ans, Bernard Imbeault se sait atteint de la maladie de Parkinson, ce qui pose inévitablement la question de sa succession. Son fils aîné, Inouk, 37 ans, pilote commercial également diplômé en finances de l’Université de Moncton, gère le holding personnel du père (General Financial Corporation). Elki, 33 ans, était encore récemment vice-président à l’exploitation de Scores, mais il est devenu conseiller en affaires pour l’équipe de hockey junior de Montréal – encore la passion familiale du hockey. Les deux cadets, Samuel et Jacob, âgés de 18 et 17 ans, affirment vouloir aussi faire des affaires. « Inouk a du potentiel, mais il a encore bien des choses à apprendre », dit Bill Lane, vice-président aux finances et vice-président-directeur d’Imvescor. « Ce qu’il y a de bien dans une entreprise familiale, c’est justement la confiance que la famille accorde à ses cadres », ajoute-t-il.

Bernard Imbeault, qui demeure propriétaire et président-directeur du conseil, est très fier d’avoir recruté l’Américain Ron Magruder pour occuper le poste de PDG d’Imvescor. Ce passionné de la restauration a notamment fait passer l’expansion de l’enseigne Olive Garden de 4 à 600 restaurants ! « Les Américains sont très forts dans l’industrie de l’alimentation. Les connaissances de Ron sont impressionnantes », dit Bernard Imbeault.

La maladie a forcé le fondateur à réduire ses déplacements, mais n’a pas éteint sa flamme entrepreneuriale. Il s’occupe toujours de ses entreprises de granit et de haute sécurité informatique – deux à-côtés qui donnent du travail à une centaine de personnes. « Il a même été propriétaire d’une mine d’or. Bernard est toujours à l’affût », dit Denis Losier.

Bernard Imbeault est un entrepreneur hyperactif. Au moment où il se lançait dans le franchisage de Pizza Delight, en 1969, à 24 ans, il avait déjà démarré deux entreprises à succès !

La bosse des affaires, il la tient de sa mère, qui a exploité une épicerie tout en élevant ses 15 enfants à Matane. Imbeault garde un mauvais souvenir de sa première paye, 36 cents. C’est ce qui le pousse, à 16 ans, à lancer une affaire de légumes en conserve, qui deviendra la plus grande société maraîchère de l’est du Québec – il vendra ses produits aux grands chantiers d’Hydro-Québec, sur la Côte-Nord. « J’ai payé mes études comme ça. »

Parti à Moncton en 1966, à 21 ans, pour apprendre l’anglais et étudier à l’Université de Moncton, il s’associe à trois autres étudiants pour gérer un garage Irving et un concessionnaire Renault. Entre les cours, il se rue sur le téléphone pour commander des voitures ou consulter son comptable. Et le soir, il apporte ses livres au garage pour étudier… « J’aurais pu faire un doctorat, mais je me suis dit qu’il me faudrait le même nombre d’années pour devenir millionnaire. »

Pendant ses études de MBA, il s’intéresse à l’entreprise que vient de lancer Léandre Bourque, professeur à l’Université de Moncton : un comptoir de pizzas à emporter à Shediac, Pizza Delight. Avec deux associés, Bernard Imbeault acquiert le concept en 1969, qu’il paie 110 000 dollars alors qu’il n’a rien – sa mère hypothéquera sa maison pour lui fournir la mise de fonds de 10 000 dollars. « Le placement le plus rentable de toute sa vie », dit son fils.

Les associés multiplient très rapidement les points de vente, bientôt 60 au milieu des années 1970. Et Imbeault rachète les parts de ses collaborateurs. Puis, en 1977-1978, c’est la quasi-faillite de Pizza Delight, à cause de la mauvaise gestion d’un administrateur embauché par Imbeault. Ce dernier redressera l’affaire, mais au prix d’un autre échec, celui de son premier mariage.
Pizza Delight stagnera pendant les 15 années suivantes, notamment en raison des récessions des années 1980 et 1990. « À la suite de la quasi-faillite, nous avons dû fonctionner sans crédit pendant sept ans. On a vraiment appris à compter et à gratter », dit le vice-président, Bill Lane. Malgré ces temps difficiles, Bernard Imbeault transforme ses franchises en restaurants avec service aux tables, plus rentables.

Fin des années 1980, l’envie de conquête reprend l’entrepreneur. Il s’essaie d’abord avec quelques petites marques comme le Coq Rôti, Marie-Antoinette ou Pizza 2 x 1 (dans l’Ouest canadien), toutes revendues depuis. En 2000, il prend une grosse bouchée en avalant Mikes. Puis, il acquiert deux autres franchises québécoises, Scores, en 2005, et Bâton Rouge, en 2006.

La tentative d’établir Pizza Delight au Québec, en 2004, aura été un échec cuisant. « Ces restos faisaient concurrence à Mikes, fermement installé au Québec. Les Pizza Delight seront probablement mieux acceptés en Ontario, dans les marchés régionaux », dit Ron Magruder.

Pour qu’Imvescor devienne milliardaire, Bernard Imbeault et Ron Magruder poursuivront deux cibles : l’expansion des marques vers l’Ouest et l’acquisition d’une chaîne concurrente. « Les États-Unis, ce n’est pas pour tout de suite. Il faut d’abord être bien installé dans son marché intérieur », dit Ron Magruder. Selon lui, il y a de la place pour au moins 180 restaurants Scores, 80 Bâton Rouge et quelques centaines de Pizza Delight (ou Mikes) au Canada.

L’autre stratégie sera d’acquérir un concurrent. Depuis 2004, Imvescor a accumulé une cagnotte d’environ 100 millions de dollars, qui lui assure une réserve de capitaux. « Notre santé financière est excellente et les occasions d’achat, en période de récession, sont nombreuses », dit Bernard Imbeault, qui surveille de très près l’état de ses concurrents malmenés. Le milliard est peut-être à sa portée…