Affaires et économie

Adieu charrue !

Cultiver des champs sans jamais les labourer ? C’est non seulement possible, mais payant et excellent pour la santé des terres agricoles, jurent les membres du club Action semis direct.

Jocelyn Michon - Photo : Mathieu Rivard
Jocelyn Michon – Photo : Mathieu Rivard

Jocelyn Michon ne laboure plus ses champs. À quoi bon ? Depuis qu’il plante directement ses semences dans les résidus de la culture précédente, ses terres n’ont jamais été aussi productives et en bonne santé !

Cet agriculteur de La Présentation, en Montérégie, est l’un des pionniers, au Québec, du semis direct – ou culture sans travail du sol. « C’est une excellente technique pour les paresseux, admet-il en riant. Mais ça permet surtout d’éviter le travail inutile. »

Contrairement aux agriculteurs qui travaillent la terre de façon traditionnelle, avec labour, Jocelyn Michon n’a plus de charrue. Il ne possède qu’un petit tracteur (au lieu de deux) et a sabré ses dépenses de carburant, de fertilisants et de main-d’œuvre. Il économise ainsi 325 dollars par hectare, soit 65 000 dollars par année, estime-t-il. « Et je ne suis qu’un petit producteur. Certains de mes voisins épargneraient facilement un demi-million de dollars. »

En vogue aux États-Unis depuis plusieurs décennies, le semis direct commence, lentement mais sûrement, à gagner en popularité au Québec. Environ 10 % des terres y sont cultivées selon cette technique. C’est près de trois fois moins qu’en Ontario et en Saskatchewan, mais cette proportion croît d’année en année. « La nouvelle se répand », dit Jocelyn Michon, qui préside le club Action semis direct, un regroupement de 150 producteurs désireux de faire partager leur expérience et d’offrir un encadrement à ceux qui voudraient franchir le pas. Le club organise aussi, à l’occa­sion, des voyages de formation pour s’inspirer des méthodes de producteurs étrangers. « On ne veut pas convertir, mais plutôt rassurer. »

Parfois surnommé « dirty farming » (agriculture sale), le semis direct soulève le scepticisme chez certains agricul­teurs. Arrêter le labour des terres agricoles n’a pourtant rien de farfelu, dit Odette Ménard, agronome et conseillère en conservation des sols au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec. Les charrues, précise-t-elle, ont été inventées pour favoriser le drainage des champs, enfouir les résidus des cultures précédentes et enlever la mauvaise herbe. Depuis la mise au point de puissants fertilisants et de pesticides après la Deuxième Guerre mondiale, « le labour a perdu sa raison d’être, c’est devenu un vieux réflexe », dit-elle.

« On a oublié de faire confiance à la nature », explique Jocelyn Michon en plantant joyeusement sa pelle dans le champ de blé derrière sa maison. La terre qu’il retire fourmille de vers. Ses meilleurs amis, dit-il. Car ces bestioles aident à décomposer les résidus de culture et fournissent un précieux fertilisant. « Grâce à eux, j’épargne des centaines de dollars en azote. Ça, ça m’intéresse ! »

Selon Odette Ménard, les vers sont les meilleurs indicateurs de la santé des terres agricoles. Or, ils ont presque disparu de nombreuses terres cultivées de façon traditionnelle. « L’épuisement des sols sera l’enjeu du 21e siècle, dit-elle. Le semis direct est l’une des meilleures solutions à ce problème. » En plus de rendre les champs moins vulnérables aux sécheresses, cette technique aide à contrer l’acidification des sols et l’érosion causée par l’eau et le vent.

Afin de mettre en lumière ces bienfaits pour l’environnement, le club Action semis direct et le gouvernement ont établi l’an dernier la norme de certification Terre vivante. « Nous voulons donner une valeur ajoutée aux produits de la ferme », dit Joce­lyn Michon, qui espère également inciter plus d’agriculteurs à adopter le semis direct. Et changer, à sa façon, la planète.