Affaires et économie

Le coup de poker Vidéotron

Il y a 10 ans, Quebecor mettait la main sur Vidéotron avec l’aide de la Caisse de dépôt et placement. Pour le meilleur… et pour le pire ?

Le coup de poker Vidéotron
R. Arless Jr./The Gazette/PC

Michel Nadeau a, dans son bureau du centre-ville de Montréal, une copie d’un chèque de 2 495 917 245 dollars (oui, un chèque de deux milliards et demi de dollars), signé de sa main à l’époque où il était numéro deux de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Sans ce chèque, le plus important de l’histoire de la Caisse, Quebecor n’aurait jamais pu acheter Vidéotron et TVA.

« Un jour de janvier 2000, André Chagnon [alors président de Vidéotron] est venu me dire : « J’ai un deal avec Ted Rogers » , se souvient Michel Nadeau. Pour lui, c’était une formalité, et je n’étais pas content. La Caisse avait beaucoup aidé les Chagnon à bâtir Vidéotron, mais on s’était toujours gardés un droit de premier refus. Et là je me disais : le Québec n’est pas gagnant. »

Il n’était pas le seul. L’annonce de la vente au groupe Rogers avait créé une onde de choc jusqu’à Québec. « J’aurais trouvé catastrophique que TVA soit contrôlée par Toronto et Rogers, dit Bernard Landry, qui était alors ministre des Finances. Ma réaction n’avait rien d’anormal. Le Québec est une nation, et aucune nation au monde n’aurait accepté que sa télé soit contrôlée par une autre nation. »

Encore échaudés par la vente de Provigo à des intérêts canadiens-anglais et par le déménagement du cœur de la Bourse de Montréal à Toronto, les patrons de la Caisse ont décidé de « tout faire » pour trouver un acheteur québécois, raconte Michel Nadeau. « On voulait garder un centre décisionnel d’une importance incroyable au Québec. Dans le temps, à la Caisse de dépôt, on y croyait encore ! On regardait toutes les options, toutes les entreprises, et on revenait toujours vers Quebecor et Pierre Karl. »

C’est ainsi que la Caisse et Quebecor se sont unies, en février 2000, pour proposer une contre-offre supérieure (5,4 milliards de dollars), finalement acceptée par Vidéotron en octobre de la même année. La presse financière torontoise s’est déchaînée contre l’intervention de la Caisse, qualifiée de « tribale » par certains chroniqueurs.

Pierre Karl Péladeau était-il lui aussi motivé par le nationalisme économiqu­e ? « Oui et non, répond-il. C’était avant tout une décision d’affaires pour nous. Mais on peut se demander combien d’employés de Vidéotron seraient restés au Québec si Rogers l’avait achetée. »

Difficile de savoir au juste où se situe Pierre Karl Péladeau relativement à la question nationale. Bernard Landry se dit convaincu qu’il est souverainist­e. Brian Mulroney, président du conseil de Quebecor, le décrit comme un « conservateur avec petit « c » » et un « Québécois très fier, qui voit un rôle pour le Québec au Canada et en Amérique du Nord ».

« C’est un nationaliste de fond, sans teinte politique, dit Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec. Certains vont se définir selon leur ville, leur quartier ou même leur continent. Lui, son identité, c’est le Québec. »

Longtemps décrié par les analystes financiers, l’achat de Vidéotron paraît, 10 ans plus tard, comme une transaction bénéfique pour Quebecor. « Vidéotron est devenue la locomotive de Quebecor, elle lui fournit 70 % de ses bénéfices, dit Maher Yaghi, analyste financier à Valeurs mobilières Desjardins. Pour la Caisse de dépôt, c’est une autre histoire. Au 31 décembr­e 2009, l’investissement de 3,2 milliards de dollars n’en valait plus que 1,7 milliard.