Affaires et économie

Nous mangeons tous à la table de M. Ma

Thaï Express, Sushi Shop, Tandori, Valentine, c’est lui. Et voilà que le magnat québécois de la restauration rapide part à la conquête du monde !

photo : Sylvain Dumas

On croirait s’être trompé d’adresse. Le bâtiment d’un étage en brique brune, percé de fenêtres aux stores tirés, ressemble à la petite fabrique de boîtes en carton qui le voisine sur ce boulevard poussiéreux de l’ouest de Montréal. Mais les logos colorés de 26 chaînes de restauration rapide affichés à l’entrée, derrière la jeune réceptionniste, dissipent le doute. C’est bien ici que se cache le colonel Sanders québécois : Stanley Ma, un Chinois d’origine à la bouille ronde qui en impose par sa taille (près de deux mètres).

Stanley Ma suit les traces du célèbre fondateur de la chaîne PFK, qui s’est hissé au rang de bâtisseur d’empire malgré des débuts difficiles. En 1983, 15 ans après avoir quitté Hongkong, il ouvre un comptoir de cuisine chinoise, le Tiki-Ming, au Centre Rockland, à Montréal. Aujourd’hui, à 61 ans, il dirige un empire de la restauration rapide qui regroupe environ 1 600 établissements au Canada. Plus que n’en possède la chaîne McDonald’s.

De son modeste quartier général, ce magnat du hot-dog et du egg roll planifie la conquête du monde. Sa société, MTY, a déjà vendu une centaine de franchises à Dubaï, au Koweït, en Jordanie, en Arabie saoudite et au Maroc. Celui que les journaux financiers ont surnommé « le roi des foires alimentaires » ne pouvait bouder le Moyen-Orient, où les classes aisées délaissent les souks pour les centres commerciaux, propres et climatisés. Il n’exclut d’ailleurs pas d’offrir une nouvelle enseigne à ses franchisés arabes, la chaîne Valentine, qu’il a acquise en août. Il pourrait ainsi devenir le grand ambassadeur de la poutine !

L’homme d’affaires gère tant de chaînes que l’on s’y perd. Outre Tiki-Ming, les Thaï express (cuisine thaïe), Sushi Shop, Sukiyaki (japonaise), Au Vieux Duluth Express (grecque), Vanellis (italienne), Tandori (indienne), Franx Supreme (hot-dogs et poutines) et Cultures (sandwichs et salades) font partie du paysage des aires de restauration du Québec, de l’Onta­rio et maintenant du Moyen-Orient. MTY colonise aussi l’Ouest canadien avec la chaîne Taco Time (cuisine mexicaine), qui compte quelque 120 établissements de Winnipeg à Vancouver.

Si Stanley Ma a hérité la bosse des affaires de son père – un riche investisseur de Hongkong qui avait fait fortune dans l’immobilier, notamment -, il a appris son métier à la dure. « Je n’avais pour tout argent que 100 dollars lorsque je suis arrivé à Montréal », raconte-t-il dans un anglais qui, malgré ses 42 années passées au Québec, reste parfois hésitant (il n’a pas appris le français). « Je ne suis pas du genre à demander de l’aide, même à ma famille. » Pour survivre, il est d’abord plongeur dans un restaurant du quartier chinois. « C’était humiliant. Je rentrais à la maison le pantalon trempé. Et je pleurais. »

Le jeune homme a fait son chemin dans l’industrie de la restauration en travaillant pour divers fournisseurs. En 1979, à l’aube de la trentaine, il lance à Laval son premier restaurant, Le Paradis du Pacifique (aujourd’hui fermé). Mais c’est quelques années plus tard, en faisant frire des egg rolls à l’un des comptoirs de Tiki-Ming, sa première chaîne, qu’il élabore son plan d’affaires. Déjà, ses plats chinois sont offerts dans divers centres commerciaux de Montréal. « Je voulais vendre encore plus de franchises. Mais il ne pouvait y avoir plus d’un Tiki-Ming par centre commercial. J’ai donc inventé de nouveaux concepts de restaurant », explique le PDG.

Plusieurs comptoirs de la famille MTY se sont donc retrouvés au sein d’une même aire de restauration. Les franchisés se font concurrence entre eux. Mais derrière, c’est Stanley Ma qui encaisse les profits ! Au centre-ville de Mont­réal, MTY domine le marché. Dans les galeries souterraines qui entou­rent et traversent la Place Ville-Marie, on dénombre une cinquantaine de comptoirs.

Stanley Ma semble avoir trouvé la poule aux œufs d’or. Pour chaque assiette vendue sous l’une ou l’autre de ses enseignes, sa société touche des redevances. Celles-ci font de lui un homme riche : les actions de MTY, cotées à la Bourse de Toronto depuis mai 2010, valent plus de 60 millions de dollars. Mais surtout, il peut partir à la chasse, car ses coffres sont bien garnis. En 2009, il s’est offert Country Style, la deuxième chaîne de beignes et café en Ontario après Tim Hortons. Une grosse bouchée, qui a coûté 16,5 millions de dollars. « J’ai payé comptant », dit le PDG. L’année suivante, les 95 restaurants Valentine ont aussi été payés rubis sur l’ongle : 9,8 millions de dollars. MTY grossit rapidement mais sainement, assure son fondateur. « Je n’achète que des chaînes rentables et je ne m’endette pas. »

Jean-Pierre Robin, qui a fondé Valentine à Saint-Hyacinthe en 1979, a rencontré Stanley Ma à trois reprises pour négocier la vente de la chaîne. « Il est dur en affaires, mais intègre. Il négocie un contrat dans les moindres détails et en respecte ensuite chaque ligne à la lettre. » Une aura de secret entoure l’homme d’affaires, admet Jean-Pierre Robin, maintenant au service de MTY. « Dans les congrès de l’industrie, on parle beaucoup de lui, mais on le voit très peu », dit-il.

Un endroit où il ne manque pas de se faire remarquer : le gala Miss Chinese Montreal, concours de beauté qu’il commandite depuis six ans. Ce père de trois enfants (qui travaillent avec lui) inspire la communauté asiatique québécoise, explique Ponora Ang, avocat commercial de 29 ans et président de l’Association des jeunes professionnels chinois de Montréal. « Les success stories sont plutôt rares dans notre communauté, dit-il. Nous n’avons que les familles Ma et Yip. » Les Yip sont propriétaires des trois supermarchés Kim Phat de la grande région de Montréal.

Stanley Ma est un homme de peu de mots. Au cours de notre entretien, il esquive les questions sur sa vie privée, arborant en guise de réponse le sourire d’un enfant timide. Sur une photo de groupe des employés de MTY, il s’efface. On le trouve accroupi dans le coin gauche, presque hors cadre. Claude St-Pierre, sa directrice financière et son bras droit, ne s’en étonne pas. En 2009, lors d’un gala célébrant les 30 ans de MTY, elle lui a remis un prix hommage devant 400 invités. « Il a remercié son équipe… Le discours a duré moins d’une minute », raconte-t-elle. Le PDG ne craint toutefois pas les honneurs. En 2010, il a posé sa candidature au Prix de l’entrepreneur québécois de l’année d’Ernst & Young et l’a remporté.

Le bureau de Stanley Ma, austère avec ses étagères remplies d’épais classeurs à anneaux, pourrait être celui d’un contremaître d’usine, si ce n’était de l’imposant meuble qui en occupe le centre. Fait de bois massif, il s’agit d’une réplique du Resolute desk, qui orne le Bureau ovale de la Maison-Blanche ! C’est un des rares luxes du patron.

« Il me fait penser à l’investisseur milliardaire Stephen Jarislowsky », dit Pierre Garceau, président du Conseil québécois de la franchise, qui suit de près l’ascension de MTY. « Il pratique une gestion très serrée. Et compte tenu de ses succès en affaires, il mène un train de vie plutôt modeste. » Sa maison, sur le bord de la rivière des Prairies, à Laval, est évaluée à 665 000 dollars, mais n’a rien d’un château. Et si le millionnaire conduit une Porsche, il s’offre peu de distractions.

Pas le temps, il travaille six jours sur sept, 12 heures sur 24. Le midi, il mange chez l’un de ses franchisés, même la fin de semaine, et en profite pour passer ses troupes en revue, souvent incognito. « De nombreux propriétaires de comptoirs ne me reconnaissent pas », raconte-t-il avec une pointe de fierté. Le service est trop lent ? La soupe trop fade ? Une note du grand patron atterrira sur le bureau du directeur de l’enseigne. « C’est le grand défi d’une croissance comme la nôtre : la qualité de la nourriture et du service doit être équivalente partout », dit le goûteur en chef.

Celui-ci compte bientôt lancer une nouvelle vague d’expansion… au Québec. La chaîne Valentine, dont les restaurants ont pignon sur rue dans 61 municipalités de la province, est au cœur de cette stratégie. « Ce que j’ai acquis, c’est surtout une équipe d’experts dans le marché de la restauration rapide en région et un réseau de distribution », explique le patron. Les camions, qui alimentent les restaurants Valentine à partir d’un entrepôt de Saint-Hyacinthe, pourront désormais être chargés de naans (pains indiens) ou de rouleaux printaniers. Il suffit de vendre des franchises de Tandori et de Thaï express à Jonquière, Rimouski et Mont-Laurier.

Stanley Ma fait le pari que le Québec des régions a les papilles mûres pour une restauration rapide à saveur ethnique. Et dans des centres commerciaux du monde arabe, on se régalera bientôt de poutine. S’il réussit ce coup double, il n’aura plus rien à envier au colonel à la barbichette blanche.