Affaires et économie

La femme aux 59 millions… à partager

Des télécopies envoyées à 5 h du matin aux grands PDG québécois. Des rencontres entre gens d’affaires et groupes communautaires. Un système bien rodé de dons en entreprise : Michèle Thibodeau-DeGuire a su éveiller la fibre philanthropique des Québécois par une approche novatrice. Mais voilà qu’elle quitte ses fonctions alors que les causes se multiplient. Comment sa successeure fera-t-elle pour maintenir le cap ?

Photo : Olivier Hannigan

Le?31 décembre prochain, Michèle Thibodeau-DeGuire quittera Centraide du Grand Mont­réal, après 21 années passées à la tête de cet organisme. Lili-Anna Peresa, ex-DG de la fondation One Drop, qui prendra sa succession, devra se faire un nom. Car à Montréal, Centraide, c’est Michèle Thibodeau-DeGuire.

Sur les murs de son bureau de la rue Sherbrooke, où Michèle Thibodeau-DeGuire m’a donné rendez-vous, des photos des coprésidents des campagnes Centraide côtoient les prix qu’elle a remportés. Il y en a telle­ment qu’il n’y a plus de place pour accrocher un tableau qu’elle aime beaucoup, réalisé par un prisonnier de Bordeaux. Ce tableau, qui la représente tout sourire, dort au fond du placard.

Ce ne sont cependant pas les honneurs qui manqueront le plus à la PDG après son départ. «?C’est le monde?!?» me dit-elle spontanément. Les membres de son équipe d’abord, mais aussi tous ceux qui gravitent autour de Centraide. Et ils sont nombreux, comme en font foi les huit bons vieux fichiers rotatifs alignés sur son bureau. Faites le calcul, huit fois 250 cartes profession­nelles, et vous aurez une idée de l’ampleur de son réseau.

«?Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi rassembleur qu’elle, me dit Robert Tessier, président du conseil d’administration de la Caisse de dépôt et placement et collaborateur de longue date de Centraide. Qu’elle parle aux patrons de la finance ou aux dirigeants des groupes communautaires, elle trouve toujours le mot juste, la bonne approche. C’est un talent incroyable?!?»

La capacité de rassembler de la PDG est au cœur du succès de Centraide, qui a vu le montant des sommes recueillies passer de 23 à 58,7 millions sous sa direction. Un bond attribuable d’abord à la croissance continue des dons des employés en milieu de travail, mais surtout à l’augmentation du nombre de Leaders et de Grands donateurs, comme Centraide appelle ceux qui donnent 1 000 dollars et plus chaque année. Ces Leaders et Grands donateurs étaient 300 à l’arrivée de Michèle Thibodeau-DeGuire, en 1991?; ils sont près de 8 000 aujourd’hui. Si bien qu’en 2011 le tiers des millions recueillis provenaient d’eux.

Qu’il s’agisse des employés ou des Leaders et Grands donateurs, l’élite d’affaires de Montréal a joué un rôle capital dans la hausse de leurs contributions. Parce que Michèle Thibodeau-DeGuire a su tisser des liens de confiance avec cette élite. Elle se souvient très bien comment elle a procédé.

«?J’ai commencé par expédier des télécopies à 5 h du matin aux dirigeants d’entreprise, car je savais que plusieurs étaient déjà au bureau à cette heure-là, pour leur montrer que Centraide était aussi importante que leur entreprise, qu’on y travaillait aussi fort qu’eux?!?»

Pour gagner leur confiance, il fallait aussi qu’ils voient que Centraide faisait un bon usage de leurs dons. La PDG a eu l’idée d’emmener quelques hommes d’affaires influents rencontrer des groupes communautaires. Vaincre leurs appréhensions n’a pas été facile, car plusieurs craignaient de se faire invectiver par les «?pauvres?».

*Photo : Michèle Thibodeau-DeGuire

Elle se souvient d’une visite au Chic Resto Pop, dans l’est de Montréal, il y a 20 ans. À l’entrée trônait une affiche montrant des photos d’hommes d’affaires avec, en dessous, leur salaire annuel et le nombre d’employés qu’ils avaient congédiés?! Sur ces photos figuraient deux des hommes d’affaires qui l’accompagnaient?! «?J’étais certaine qu’ils allaient tourner les talons, me raconte-t-elle. Mais l’un d’eux m’a dit en mangeant sa soupe?: « Je ne comprends pas ces gens-là, et eux non plus ne nous comprennent pas. Vous allez nous aider à faire le pont. »?» Et elle s’y est employée sans relâche. Une suite logique pour cette ingénieure, qui a commencé sa carrière en construisant des ponts sur l’autoroute Décarie?!

Ces visites de gens d’affaires à des groupes communautaires font maintenant partie des incontournables de la campagne automnale de Centraide. On les fait désormais en autobus scolaire, tant les chefs d’entreprises sont nombreux à y participer. Et elles se font maintenant dans les deux sens?: des dirigeants de groupes communautaires se rendent aussi dans les tours du centre-ville pour présenter leur «?business?» aux gens d’affaires.

Claude Séguin, vice-président principal de CGI et président du Cercle des Grands donateurs de Centraide, parle avec enthousiasme de ces échanges. «?Les gens d’affaires se rendent compte que ceux qui dirigent les groupes communautaires ne font pas ça en attendant de faire quelque chose de plus sérieux pour leur carrière, mais qu’ils sont aussi professionnels qu’eux?!?»

Le professionnalisme a été un argument clé pour convaincre le milieu des affaires d’apporter son appui à Centraide. Quand Michèle Thibodeau-DeGuire est arrivée, un processus rationnel d’allocation des fonds était déjà en place, mais elle l’a renforcé. Avec son équipe, elle a amorcé une réflexion sur la lutte contre la pauvreté. Elle y a associé des universitaires, des travailleurs sociaux, des praticiens, qui ont pris connaissance des plus récentes études, sont allés voir les expériences les plus prometteuses aux États-Unis et ailleurs, et ont élaboré la stratégie de Centraide pour lutter contre la pauvreté.

Cette stratégie vise à briser le cycle de la pauvreté en intervenant très tôt dans la vie des enfants pauvres et en ciblant les interventions dans les quartiers où la pauvreté est endémique. Les 370 groupes communau­taires auxquels Centraide alloue des fonds ont été sélectionnés en fonction de cette stratégie.

Le professionnalisme se traduit également par l’évaluation systématique à laquelle les groupes communautaires sont soumis ainsi que par la formation que reçoivent leurs dirigeants pour améliorer leur gouver­nance et développer leur leadership. «?La marque Centraide est devenue un sceau de qualité?», me fait remarquer Robert Tessier.

Ce à quoi Claude Séguin souscrit totalement?: «?La crédibilité constitue un levier formidable pour ces groupes, tant et si bien que pour chaque dollar qu’ils reçoivent de Centraide, ils vont en chercher quatre autres auprès des gouvernements.?»

Le professionnalisme de Centraide a aussi été déterminant dans la décision qu’a prise en 2005 Richard Renaud, président fondateur du fonds d’investis­sement Wynnchurch Capital, de faire un don de 500 000 dollars, don qu’il a répété tous les ans depuis. «?Il y a 3 500 orga­nismes de charité à Montréal, m’explique-t-il, mais aucun n’a un « plan d’affaires » pour lutter contre la pauvreté comparable à celui d’un investisseur, sauf Centraide. C’est ce qui m’a frappé quand je suis entré en contact avec l’organisme.?»

Sans doute ignoriez-vous le nom de ce Grand donateur, tout comme vous est inconnu celui des quatre autres familles mont­réalaises qui font des dons comparables au sien. Ne vous en étonnez pas, car quand une personne fait un don à Centraide, on ne voit pas son nom inscrit sur le fronton d’un édifice ni une bourse ou un prix attribué en son honneur. Il n’y a pas de renvoi d’ascenseur.

Mais plus encore, les donateurs, grands et petits, laissent à Centraide le soin de décider du meilleur usage de leur contribution. Une singularité qui déconcerte les vis-à-vis de Michèle Thibodeau-DeGuire aux États-Unis et dans le reste du Canada, où la grande majorité des donateurs spécifient où doit aller leur argent. «?Le don fait à Centraide du Grand Montréal est un don solidaire, et ça me rend très fière?»?! me dit-elle.

Car c’est d’abord par solidarité avec ceux qui sont dans le besoin que les gens donnent à Centraide. On se rassemble pour aider. Ceux qui ont du pouvoir, des ressources, de l’argent, ne savent pas comment on peut s’attaquer à la pauvreté, a constaté Michèle Thibodeau-DeGuire. Mais les groupes communau­taires, eux, le savent très bien. Il suffit de leur en donner les moyens, et c’est ce que font les donateurs par le truchement de Centraide. «?Ce partage entre les riches et les pauvres est essentiel pour maintenir la cohésion sociale, croit-elle. On aide pour rassembler.?» En l’écoutant, on comprend mieux le sens de la devise de Centraide?: «?Rassembler pour aider, aider pour rassembler.?» Mais les besoins sont immenses et les sommes recueillies insuffisantes.

C’est en tout cas l’avis de Richard Renaud. «?Les gens ne se rendent pas compte à quel point Mont­réal est une ville pauvre.?» On y compte en effet 16,1 % de gens à faible revenu, plus qu’à Toronto, Winnipeg ou Halifax.

«?Centraide aurait besoin de 100 millions par année, et j’espère que d’ici 10 ans nous allons y arriver?», ajoute Richard Renaud. Cela impliquerait une croissance des contributions de 3,2 millions par an – tout un défi pour la remplaçante de Michèle Thibodeau-DeGuire?!

Monique Leroux, présidente du Mouvement Desjardins, sans doute l’institution la plus sollicitée au Québec, le reconnaît d’emblée?: «?Il ne sera pas facile de maintenir le rythme de crois­sance des dons qui avait cours sous Michèle Thibodeau-DeGuire, car de nouvelles causes comme l’écologie, la maladie mentale, entrent maintenant en compétition avec la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, la mis­sion de Centraide.?»

Ce sera d’autant plus difficile que certaines grandes sociétés, des alliées de toujours, adoptent aujourd’hui des causes et invitent leurs employés à faire de même, ce qui risque de réduire les dons versés à Centraide. C’est ce qu’on appelle le don désigné, et de nombreuses entreprises s’en servent pour faire la promotion de leurs produits, la philanthropie devenant un outil de marketing.

L’objectif de 100 millions paraît aussi fort ambitieux, quand on sait que les Montréalais donnent peu aux organismes de bienfaisance comparativement aux Canadiens des autres provinces.

Selon Statistique Canada, le don médian d’un Montréalais est de 150 dollars, la moitié de celui d’un résidant d’une grande ville hors Québec. Un écart qui a des origines culturelles et que la comparaison entre Gatineau et Ottawa illustre clairement?: le don médian est de 150 dollars à Gatineau, de 350 dollars à Ottawa.

Le défi consistant à accroître les contributions est d’autant plus grand que le marché du travail change. «?Les gens ne sont plus aussi fidèles à leur entreprise, et le prélèvement sur le chèque de paye, le principal outil de Centraide, pourrait en souffrir?», me dit Lyse Brunet, qui a travaillé 11 ans à Centraide et qui dirige maintenant Avenir d’enfants, un rejeton de 1, 2, 3 GO?!, né à Montréal il y a 20 ans grâce à Centraide.Les médias sociaux sont aussi entrés dans la sphère de la philanthropie, concurrençant les organisations bien établies.

Finalement, un des grands défis de Centraide est de préparer la relève, car le succès de sa campagne de souscription repose sur 23 000 bénévoles, une armée?!

Tous ces défis, Centraide est outillé pour les relever, affirme Louise Roy, chancelière de l’Université de Montréal et amie de Michèle Thibodeau-DeGuire. «?Elle laisse une organisation solide et des gens bien formés?!?»

Mais pour l’heure, un sentiment de deuil envahit «?Madame Centraide?» à l’idée de quitter son bureau de la rue Sherbrooke. «?Je me console en me disant qu’être restée aussi longtemps m’a donné la chance de voir le résultat de mes efforts.?»

À Saint-Michel, par exemple, quartier ciblé par Centraide il y a plus de 10 ans, le taux de criminalité a chuté de 12,5 % de 2006 à 2010 et les résidants se sont réapproprié leurs parcs. Les jeunes familles recommencent à s’y installer.

Paul Évra, 25 ans, a été témoin de ce renouveau. Il est né dans le quartier et y a toujours vécu. Il avait 18 ans quand il a rencontré Michèle Thibodeau-DeGuire. «?Vous auriez dû voir ce qu’elle avait dans les yeux quand elle parlait de son projet pour Saint-Michel, elle y croyait tellement fort. Elle a aussi cru en moi. J’ai poursuivi mes études et je suis maintenant commissaire scolaire. Je ne l’oublierai jamais?!?»

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73 090 bénévoles

30 : au conseil d’administration

23 000 : à la campagne de souscription

60 : à l’allocation des sommes recueillies

50 000 : dans les organismes