Affaires et économie

L’État, c’est nous!

Les Québécois dits « de souche» ont massivement investi l’État québécois et leur domination ne fait aucun doute dans l’appareil public. Corollaire: il faut être très malchanceux pour être servi par un Juif anglophone portant la kippa en renouvellant son permis de conduire.

Photo: Anna Nemoy
Photo: Anna Nemoy

Faut-il interdire le port de signes religieux dans la fonction publique? Voici un joli débat aux multiples considérations politiques, juridiques et culturelles. Un débat où l’économie ne semble jouer aucun rôle, du moins en apparence. Mais est-ce vraiment le cas?

Il y a d’abord la question de la pertinence d’une telle mesure, puis celle de son contenu. Je pense que les clivages sont déjà établis sur le premier aspect. Il y a ceux qui estiment qu’une telle charte est nécessaire et légitime et les autres qui pensent le contraire. Il y a peu à dire sur le contenu pour le moment, puisque nous en savons trop peu.

Je ferai quand même remarquer que les communautés culturelles n’occupent que 5,8 % des emplois dans la fonction publique québécoise. Ce pourcentage est nettement inférieur à leur poids dans la population. En 2011, 12,8% de la population du Québec a une autre langue maternelle que le français ou l’anglais. Les Anglo-Québécois occupent 0,8% des emplois dans cette même fonction publique, malgré le fait qu’ils soient 600 000 et représentent 12% de la population. Pour mettre les choses en perspectives, il y a plus d’handicapés que d’anglophones dans la fonction publique québécoise. Ces deux groupes font d’ailleurs partie avec les communautés culturelles et les autochtones de la même catégorie («groupe cible»).

Faites le calcul, les Québécois dits « de souche» ont massivement investi l’État québécois (97,2% des emplois sont occupés par des francophones selon Statistique Canada!) et leur domination ne fait aucun doute dans l’appareil public. Corollaire: il faut être très malchanceux pour être servi par un Juif anglophone portant la kippa en renouvellant son permis de conduire. Et qu’une telle situation puisse se produire à Matane ou à Charlemagne apparaît nettement improbable.

Je ne suis pas sûr que les nouvelles règles et dispositions qui pourraient être adoptées encouragent un apport plus grand des différentes communautés. Au-delà de ce qui sera prescrit, l’idée générale qui ressort c’est que «l’État c’est nous», nous voulant dire le groupe majoritaire.

Que feront ces gens s’ils croient que la fonction publique québécoise ne leur offre pas objectivement ou subjectivement une chance égale d’emploi?

Ils feront comme maintenant. Les Anglo-Québécois sont deux fois plus tentés par l’entrepreneuriat que les Québécois francophones. Presque 18% d’entre eux sont propriétaires de leur entreprise, contre moins de 8% des francophones, selon la Fondation de l’entrepreneurship. Au lieu de devenir fonctionnaires, ils démarrent leur propre affaire. Ils sont aussi proportionnellement plus nombreux que les francophones dans les services professionnels, scientifiques et techniques.

De l’autre côté de l’échelle sociale, le taux d’emploi des immigrants du Québec est plus faible que celui des immigrants de toutes les autres provinces canadiennes. C’est d’autant plus dommage que les immigrants résidant au Québec sont plus scolarisés que les Québécois de souche nés au Québec.

Certains sont obsédés par ces immigrants qui ne s’intègreraient pas alors que le marché du travail du Québec (et la fonction publique!) semblent avoir bien du mal à les recruter. D’où leur départ, en nombre important, vers d’autres provinces en quête d’un meilleur avenir. Certains s’en réjouissent.