Affaires et économie

Austérité : pourquoi êtes-vous si pressé, monsieur Couillard ?

L’austérité budgétaire québécoise va amputer la croissance de 4 milliards de dollars en 2015-2016, selon l’analyse de l’économiste Pierre Fortin.

Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne

Blogue EconomieLe solde budgétaire d’un gouvernement, c’est la différence entre ses revenus et ses dépenses. On dit qu’il adopte une politique d’austérité budgétaire lorsqu’il cherche à améliorer son solde budgétaire en augmentant ses impôts et en ralentissant ses dépenses. C’est précisément l’objectif que le gouvernement du Québec poursuit à l’heure actuelle.

Le père Noël en 2018 ?

Le graphique ci-dessous, tiré du tableau A.6 du Point sur la situation économique et financière du Québec récemment présenté par le ministre des Finances, Carlos Leitão, en donne la confirmation. Le ministre vient en effet d’annoncer qu’il va enregistrer des surplus budgétaires croissants au moins jusqu’en 2018-2019. On sera alors passé d’un déficit de 1,7 milliard de dollars en 2013-2014 à un surplus de 4,2 milliards en 2018-2019.

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Du solde comptable au solde économique

Quelles seront les répercussions des mesures d’austérité adoptées par le gouvernement sur l’économie du Québec en 2015-2016 ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord éliminer du solde budgétaire les éléments sur lesquels le gouvernement n’exerce aucun contrôle à court terme : le service de la dette, les transferts fédéraux et l’influence fluctuante de la conjoncture économique.

Il faut également, à l’inverse, ajouter aux dépenses les investissements du gouvernement en infrastructures, parce qu’on désire mesurer les effets de la totalité de ses dépenses sur l’économie, et non pas seulement l’effet de ses dépenses de fonctionnement.

Ce nettoyage et cet ajout nous font passer du solde budgétaire comptable du MFQ à un solde budgétaire adapté à l’analyse économique. Sans originalité, je vais appeler ce dernier le solde budgétaire économique. Le tableau 1 ci-dessous décrit ce passage d’une définition à l’autre.

Tableau 1. Passage du solde budgétaire comptable du ministère des Finances du Québec au solde budgétaire économique proposé, pour les années 2014-2015 et 2015-2016 (en milliards de dollars)

2014-2015 2015-2016
1 Revenus prévus (MFQ) 95,9 99,8
2 Moins : Dépenses prévues (MFQ) -97 -98,1
3 Égale : Solde budgétaire comptable prévu (MFQ) -1,1 1,6
4 Plus : Service de la dette prévu (MFQ) 10,6 11,1
5 Moins : Transferts fédéraux prévus (MFQ) -18,8 -19,2
6 Moins : Immobilisations prévues (MFQ) -5 -4,2
7 Moins : Influence de la conjoncture économique 0,8 0,5
8 Égale : Solde budgétaire économique -13,5 -10,2

Sources : Ministère des Finances du Québec ; mes calculs.

Les lignes 1 à 3 du tableau reproduisent les chiffres des revenus, des dépenses et du solde budgétaire prévus par le MFQ pour 2014-2015 et 2015-2016. Le ministère prévoit que les revenus et les dépenses consolidés du gouvernement atteindront respectivement 95,9 milliards de dollars et 97,0 milliards de dollars en 2014-2015. Le solde budgétaire prévu est égal à la différence de 95,9 – 97,0 = -1,1 milliard de dollars. Puisque les revenus sont inférieurs aux dépenses, le résultat est un nombre négatif qui indique la présence d’un déficit. Pour 2015-2016, la prévision du MFQ est de 99,8 milliards de dollars pour les revenus et de 98,1 milliards de dollars pour les dépenses. Le solde budgétaire prévu est de 99,8 – 98,1 = 1,6 milliard de dollars. Cette fois-ci, c’est un surplus qui est attendu.

Les lignes 4, 5 et 6 indiquent ensuite les montants du service de la dette qu’il faut additionner et des transferts fédéraux et des immobilisations qu’il faut soustraire pour s’approcher du solde budgétaire économique.

La ligne 7, elle, vise à éliminer l’influence de la conjoncture économique sur le solde budgétaire. Pour fixer les idées, j’ai supposé qu’en 2014 le potentiel économique du Québec est supérieur de 1 % au PIB effectivement prévu par le MFQ et qu’en 2015, tenant compte de l’optimisme du ministre des Finances quant à la vigueur de la reprise économique, le potentiel ne dépassera le PIB prévu que de 0,6 %. Afin de normaliser le solde budgétaire au potentiel, il faut lui ajouter 800 millions en 2014-2015 et 500 millions en 2015-2016.

La ligne 8, enfin, inscrit le résultat de ces opérations. On constate que le solde budgétaire économique devrait enregistrer une amélioration de 13,5 – 10,2 = 3,3 milliards de dollars en 2015-2016 par rapport à 2014-2015.

Un effet démultiplicateur de 4,1 milliards sur l’économie

Les hausses d’impôts et les compressions de dépenses gouvernementales qui feront ainsi augmenter le solde budgétaire économique de 3,3 milliards de dollars vont constituer un retrait de pouvoir d’achat du circuit économique à court terme. Il est inévitable que cela affaiblisse la croissance économique du Québec, surtout au second semestre de 2015 et en 2016.

De plus, le recul de la croissance sera, comme d’habitude, amplifié par un effet en cascade. Car quand le gouvernement dépense moins, quelqu’un quelque part voit son revenu amoindri et dépense moins à son tour, ce qui réduit le revenu de quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. Au total, le repli du PIB québécois qui va s’ensuivre du retrait initial de 3,3 milliards de dollars du circuit économique pourrait ainsi atteindre 1,25 fois ce montant, soit environ 4,1 milliards de dollars.

Le Québec étant une machine économique qui produit un PIB d’environ 385 milliards de dollars par année, ces 4,1 milliards représentent une coupe de 1,1 % dans une croissance économique dont la normale ne dépasse probablement pas 1,5 % par année compte tenu du ralentissement de la démographie. Ce n’est pas rien.

Heureusement, pour l’instant, l’environnement économique extérieur est plutôt favorable à la croissance du Québec : bas taux d’intérêt, allégement fiscal à Ottawa, prix du pétrole en baisse, économie américaine en croissance, dollar canadien sous les 90 cents, etc. Cela explique l’optimisme que manifeste, malgré tout, le ministre des Finances.

On joue avec le feu

Mais attention, la conjoncture économique est toujours pleine d’incertitudes. Chaque année depuis 2011, les prévisionnistes ont fait preuve d’optimisme en janvier, mais ont dû reconnaître en décembre que leurs attentes ont été déçues. Il est impossible de ne pas conclure que l’austérité budgétaire dans laquelle le gouvernement engage le Québec – et qui est parmi les plus intenses de tous les pays riches à l’heure actuelle – met l’économie et l’emploi à risque en 2015-2016. On joue avec le feu.

Il ne faut évidemment pas conclure que toute austérité budgétaire devrait être évitée. Avec le temps qui passe et le ralentissement démographique qui s’installe, il devient impératif que le Québec recommence à observer sa Loi sur l’équilibre budgétaire et à s’acheminer vers la cible de 45 % que sa Loi sur la réduction de la dette commande à son ratio dette/PIB d’atteindre en mars 2026. Les ajustements requis exigent que le solde budgétaire augmente pendant un certain temps.

Il aurait cependant fallu prendre le temps de réfléchir et de former des consensus avant, puis étaler ensuite les réformes nécessaires sur quelques années, plutôt que d’agir à toute vitesse. On aurait pu suivre un plan qui soit à la fois crédible auprès des agences de crédit et respectueux de la capacité d’absorption de l’économie, et tout particulièrement des éléments les plus fragiles comme les régions éloignées, les PME, et les travailleurs vulnérables. Le fast track de Margaret Thatcher en Angleterre, ça a marché au début des années 1980, mais avec 2 millions de chômeurs de plus, et la guerre des Malouines pour s’en sortir.

Comme dirait ma mère : «Il nous reste la prière».