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Le dilemme de l’épargnant

Pour s’assurer une retraite décente, faut-il placer son argent dans un REER ou dans un CELI ? Tout dépend de votre profil !

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«Place de l’argent dans ton REER !» Le conseil résonne encore dans les oreilles de Louise, adjointe administrative qui travaille pour un organisme communautaire de Montréal. «Combien de fois mon père m’a répété ça !» s’amuse la petite femme de 65 ans, qui part à la retraite cette année. «Il s’en inquiétait encore sur son lit de mort.»

Louise rit de bon cœur en évoquant la prévoyance quasi obsessive de son paternel. Le dénouement de l’histoire est toutefois doux-amer. À coups de sacrifices, elle a réussi à placer 25 000 $ dans un REER, mais un conseiller financier lui a récemment fait comprendre que le fisc engloutirait plus de 50 %, et même jusqu’à 80 %, de sa cagnotte. «Un CELI aurait été plus avantageux dans mon cas», soupire celle qui, pour faire des économies, partage son appartement du quartier Rosemont avec une colocataire. Elle ne blâme pas son père de l’avoir mal avisée. «C’est ma faute, dit-elle. J’aurais dû consulter un conseiller financier bien avant.» Louise préfère taire son nom de famille, admettant qu’elle a «un peu honte» d’avoir commis une telle erreur.

Son père avait déjà plus de 80 ans, en 2009, quand le gouvernement fédéral a introduit le compte d’épargne libre d’impôt (CELI), pour inciter les Canadiens à économiser en prévision de leurs vieux jours. De 2009 à 2012, les contribuables ont pu placer jusqu’à 5 000 $ par année dans un CELI. En 2013, le plafond annuel a été augmenté à 5 500 $. Si le gouvernement Harper tient sa promesse, il pourrait bientôt être relevé à 10 000 $.

Introduit en 1957, le régime enregistré d’épargne-retraite (REER) est, en comparaison, un vieux de la vieille. En 2015, les travailleurs canadiens pourront placer dans un REER 18 % de leurs revenus de 2014, jusqu’à concurrence de 24 930 $.

«Tous mes clients aimeraient verser la cotisation maximale à la fois dans leur REER et dans leur CELI, mais très peu y arrivent», signale Hélène Boileau, planificatrice financière et spécialiste en stratégies de retraite à BMO Banque de Montréal. «Dans ce cas, il faut faire un choix, et la stratégie à adopter varie selon le profil du contribuable.»

Pour y voir clair, il est utile de rappeler quelques règles de base qui régissent ces deux instruments d’épargne-retraite. Le REER est essentiellement un mécanisme de report de l’impôt. Un contribuable qui place cette année 5 000 $ dans un REER ne sera pas imposé sur cette somme. En revanche, celle-ci et les intérêts accumulés seront considérés comme un revenu imposable au moment où ils seront décaissés.

Le CELI fonctionne selon le principe inverse. On acquitte l’impôt d’abord et on place ensuite l’argent. Pour cotiser 5 000 $ à un CELI cette année, un contribuable assujetti à un taux d’imposition sur le revenu de 30 % devra gagner 7 142 $. À la retraite, quand l’heure de sortir l’argent sera venue, la somme et les intérêts ne seront pas imposés.

«La question est donc de savoir si vous voulez passer à la caisse du fisc maintenant ou plus tard», résume Hélène Boileau.

Si votre taux marginal d’imposition (le taux qui s’applique à la tranche supérieure de votre revenu imposable) est plus élevé pendant votre vie active que durant votre retraite, le REER s’avérera souvent plus avantageux. Prenons un salarié qui gagne 90 000 $ par année et qui prévoit toucher un revenu annuel de 42 000 $ à la retraite. Au Québec, ce travailleur est assujetti à un taux marginal d’imposition de 45,7 % (qui s’applique à la tranche de revenu comprise entre 87 907 $ et 100 970 $). À la retraite, son taux marginal baissera à 32,5 % (ce taux frappe la tranche de revenu comprise entre 41 495 $ et 43 953 $).

S’il place 1 842 $ dans un REER cette année, il obtiendra un remboursement d’impôt de 842 $, pour un coût net de 1 000 $. Dans 30 ans, il récupérera 3 018 $ après avoir acquitté l’impôt (en dollars d’aujourd’hui, avec un taux d’intérêt hypothétique de 3 % et en supposant que les barèmes d’imposition demeurent les mêmes).

En comparaison, s’il place aujourd’hui 1 000 $ dans un CELI, il retirera 2 427 $ dans 30 ans avec un taux d’intérêt hypothétique de 3 %. En fin de compte, le REER lui aura rapporté 24 % de plus que le CELI.

«Ce type de scénario touche beaucoup de contribuables», fait valoir Fernand Loiselle, directeur général pour le bureau de Québec du Groupe Investors. «De nombreux travailleurs ont moins de revenus à la retraite et se retrouvent alors dans une fourchette d’imposition inférieure.»

Mais attention! Avant d’opter pour le REER, il y a un autre facteur crucial à considérer.

Rappelons qu’au moment où vous retirerez de l’argent accumulé dans un REER, la somme décaissée chaque année sera considérée comme un revenu. Or, si les revenus que vous touchez pendant vos vieux jours dépassent un certain seuil, vous pourriez être privé, en tout ou en partie, des prestations de l’État versées aux aînés, soit la pension de la Sécurité de la vieillesse (SV) et le Supplément de revenu garanti (SRG).

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À partir de l’âge de 65 ans (à compter d’avril 2023, l’âge d’admissibilité augmentera graduellement, pour passer à 67 ans), les Canadiens reçoivent 6 764 $ par année du fédéral. C’est la pension de la Sécurité de la vieillesse. Pour les aînés dont les revenus annuels dépassent 71 000 $, cependant, ces prestations sont en partie récupérées par l’État. Pour ceux qui gagnent plus de 115 000 $ par année, elles s’évaporent complètement.

«Ces récupérations des prestations par l’État sont une forme d’impôt déguisé», explique Alexandre Laurin, directeur adjoint de la recherche à l’Institut C.D. Howe. Mais les personnes pénalisées ne sont pas seulement celles qui encaissent de hauts revenus. Les pénalités peuvent être particulièrement graves pour celles qui se trouvent à l’autre bout du spectre et qui touchent très peu de revenus.

En plus de la pension de la Sécurité de la vieillesse, les aînés au bas de l’échelle ont droit au Supplément de revenu garanti, qui peut atteindre 9 172 $ par année. Ces prestations sont toutefois réduites de façon draconienne pour ceux qui déclarent un revenu de retraite autre que la SV, aussi petit soit-il. «Dans le cas d’un célibataire, pour chaque dollar gagné au-delà des 6 764 $ de la SV, l’État récupère 50 ¢ du SRG», résume Alexandre Laurin. Par exemple, pour un célibataire qui touche un revenu annuel de 18 000 $ en plus des 6 764 $ de la SV (il peut s’agir de prestations du Régime de rentes du Québec, de retraits d’argent accumulé dans un REER, etc.), le SRG sera amputé de 9 000 $. Autrement dit, il ne restera que des poussières!

C’est là où le bât blesse dans le cas de Louise, qui a placé 25 000 $ dans un REER en suivant les conseils de son père. Ayant atteint 65 ans en décembre dernier, elle touche annuellement les 6 764 $ de la Sécurité de la vieillesse. À cette somme s’ajoutent environ 6 000 $ provenant du Régime de rentes du Québec (ces prestations varient en fonction des revenus de travail gagnés pendant la vie active). Les sommes retirées de son REER s’additionnent au total. En décaissant 5 000 $ par année, Louise devra déclarer un revenu de 11 000 $ en plus de la SV. L’État récupérera donc 5 500 $ sur les 9 172 $ du SRG.

Si Louise avait accumulé ses économies dans un CELI plutôt que dans un REER, ses revenus s’ajoutant à la SV se seraient limités à ses prestations du Régime de rentes du Québec, soit 6 000 $. Son SRG n’aurait été amputé que de 3 000 $.

«Les contribuables qui prévoient engranger des revenus annuels de moins de 24 000 $ ou de plus de 71 000 $ à la retraite devraient sérieusement envisager le CELI, mais il est difficile de généraliser, soutient Alexandre Laurin. Chaque cas est différent.» Si on est en couple, par exemple, on pourra peut-être fractionner son revenu, ce qui changera le tableau. Même un spécialiste financier rompu aux règles de la fiscalité ne pourra jamais prévoir avec exactitude les événements.

En fait, une seule règle universelle s’applique: dans le doute, ne vous abstenez pas. «Peu importe le moyen choisi, il faut épargner, dit Alexandre Laurin. La pire erreur, ce serait de ne rien mettre de côté.»

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Et le RVER ?

Au cours des prochaines années*, les quelque deux millions de Québécois qui n’avaient pas accès à un régime d’entreprise pourront cotiser à un régime volontaire d’épargne-retraite (RVER). «Au point de vue fiscal, c’est exactement comme un REER», explique Fernand Loiselle, du Groupe Investors. Le dilemme «CELI ou REER» et le dilemme «CELI ou RVER», c’est donc du pareil au même. Le RVER peut toutefois comporter quelques avantages par rapport au REER. Par exemple, les frais de gestion sont plafonnés à 1,5 % et les sommes épargnées sont prélevées à la source.

* Les entreprises de plus de 20 employés ont jusqu’au 31 décembre 2016 pour se conformer à la loi; celles de 10 à 19 travailleurs ont jusqu’au 31 décembre 2017. Pour celles de 5 à 9 employés, la date butoir n’a pas encore été fixée. L’employeur n’est pas tenu de cotiser au RVER.