Affaires et économie

L’illusion démographique

Au Québec comme au Japon, le repli démographique crée l’illusion que l’économie locale est sous-performante.

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Gare aux idées reçues ! Depuis 15 ans, les Japonais sont devenus beaucoup plus efficaces au travail que les Américains. Idem pour le Québec par rapport à l’Ontario.

Jusqu’au début des années 1990, le Japon a été la star de la croissance économique. Son produit intérieur brut (PIB) progressait plus rapidement que celui de l’Amérique du Nord.

Depuis lors, cependant, l’économie japonaise avance à pas de tortue. En 15 ans, de 1999 à 2014, son PIB n’a augmenté cumulativement que de 14 % (inflation déduite). C’est deux fois moins que le PIB américain, qui a crû de 33 % pendant ce temps.

La perception selon laquelle l’économie américaine a pris le dessus sur l’économie japonaise est très répandue dans la presse financière internationale. Mais il y a un hic : la croissance du PIB est une bien mauvaise mesure de la performance économique. Elle reflète l’évolution non seulement de l’économie, mais aussi de la démographie. Car l’une des sources d’augmentation du PIB d’un pays est la croissance de sa population d’âge actif, soit, principalement, celle qui est âgée de 15 à 64 ans. Plus nombreux, on peut produire plus de richesse. Moins nombreux, on en produit moins.

C’est ce dernier problème, de nature démographique, qui ralentit le PIB du Japon. Sa population de 15 à 64 ans s’est mise à dégringoler depuis le milieu des années 1990. De 1999 à 2014, au Japon, la population de cette grande catégorie d’âge a diminué de 10 %, ou de 9 millions de personnes. Ce repli démographique a plombé la croissance du PIB. À l’inverse, aux États-Unis, la population de 15 à 64 ans a augmenté de 14 %, ou de 27 millions de personnes. Cela a fouetté la croissance du PIB.

Si on veut comparer la performance économique véritable des deux pays, il faut « nettoyer » leurs PIB respectifs de l’influence de la démographie, négative au Japon et positive aux États-Unis. Le PIB ainsi épuré est le PIB par habitant de 15 à 64 ans. Ce dernier concept permet de mesurer uniquement la capacité des personnes de cette catégorie d’âge de créer la richesse, indépendamment de leur nombre.

Or, selon le critère du PIB par habitant de 15 à 64 ans, aucune équivoque n’est possible : depuis 15  ans, la performance japonaise a eu le dessus sur l’américaine. Le graphique ci-contre montre en effet que le PIB par habitant de 15 à 64 ans a augmenté au total de 27 % au Japon et de 16 % aux États-Unis. Le pays du Soleil-Levant a notamment mieux traversé l’épreuve de la récession de 2008-2009.

Ce que la comparaison entre le Japon et les États-Unis nous enseigne est parfaitement applicable, chez nous, à la comparaison entre le Québec et son partenaire ontarien.

Si on observe la croissance du PIB, qui inclut les effets de la démographie, on doit forcément reconnaître que le Québec accuse un retard sur son voisin. Depuis 15 ans, le PIB a crû de 30 % au Qué­bec et de 34 % en Ontario. Mais si on retranche l’effet pur de la démographie et qu’on se concentre sur la croissance du PIB par habitant de 15 à 64 ans, le résultat s’inverse. De 1999 à 2014, la performance économique calculée selon cet indicateur « nettoyé » a augmenté de 19 % au Québec et de 11 % en Ontario.

Les apparences sont trompeuses. En toute vérité, depuis 15 ans, la capacité des 15 à 64 ans de créer la richesse a progressé plus rapidement au Japon qu’aux États-Unis, et au Québec qu’en Ontario.