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Soulager la souffrance du peuple grec

Faut-il punir un peuple parce que son gouvernement a fait l’erreur de laisser tomber sa monnaie pour l’euro ?

Faut-il punir un peuple parce que son gouvernement a fait l’erreur de laisser tomber sa monnaie pour l’euro ?

La Grèce est l’un des pays les moins riches d’Europe. La dépression qu’elle subit depuis sept ans dépasse l’entendement. En 2007, son revenu national (PIB) était de 235 milliards d’euros. Si la croissance s’était poursuivie au même rythme que dans les 15 années précédentes, il aurait augmenté de 50 milliards de 2007 à 2014. C’est l’inverse qu’on a observé : le PIB grec a diminué de 60 milliards, un écart de 110 milliards d’euros entre ce qu’on attendait et ce qui s’est produit. C’est énorme pour une petite économie comme celle de la Grèce. Le quart des adultes et la moitié des jeunes sont présentement au chômage.

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Depuis 2007, le PIB de la Grèce a fondu de 25 %.

Une opinion répandue attribue les difficultés du pays aux déficiences « structurelles » de son économie : réglementation excessive, fiscalité complexe, corruption endémique, etc. Ces déficiences sont réelles, mais il est illogique de leur attribuer la responsabilité de la dépression actuelle. Présentes dans les décennies antérieures, elles n’ont pas empêché la Grèce de connaître une croissance économique plus rapide que la moyenne européenne au courant des années 1990, par exemple.

L’explication la plus plausible est que les contrecoups de la récession mondiale de 2008-2009 sur la Grèce ont été amplifiés démesurément par le fait que le pays a abandonné sa monnaie, la drachme, pour adhérer à l’euro, en 2001.

Cela a provoqué un énorme afflux de capitaux vers le pays et entraîné un boum économique jusqu’en 2007. Les prix de l’immobilier ont doublé. L’inflation a fait bondir les coûts de production. Mais quand la bulle immobilière a éclaté, que les entreprises grecques ont perdu tout avantage compétitif et que la récession mondiale a frappé, les Grecs ont essuyé une crise bancaire, une dépression économique et une explosion du déficit budgétaire et de la balance des paiements tout à la fois. La « tempête parfaite ». Pris de panique, les investisseurs européens ont cessé de prêter aux banques et au gouvernement grecs, sauf à des taux d’intérêt inabordables.

Le pays était coincé. Il ne pouvait pas déprécier la drachme afin de redresser la compétitivité de ses entreprises et de relancer l’économie, puisqu’elle avait disparu. Il ne pouvait pas non plus faire appel à sa banque centrale pour fournir d’urgence les liquidités dont les banques privées et le gouvernement avaient besoin. Dans la zone euro, les prêts de dernier recours ne pouvaient provenir que d’organismes européens ou internationaux : la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international (FMI).

Ces trois institutions ont accepté de prêter les milliards requis en 2010, mais en imposant un plan d’austérité infiniment plus sévère que dans tout autre pays européen. Jusqu’en 2014, le gouvernement grec s’y est conformé, et si bien que le FMI a qualifié sa performance de « réussite extraordinaire qui défie toute comparaison internationale ». Les données du FMI indiquent que le degré d’austérité appliqué par la Grèce en quatre ans a été de deux à trois fois plus important qu’en Irlande, au Portugal et en Espagne, où les compressions ont aussi été très dures.

Le remède a tué le patient. En acceptant de prêter à la Grèce, le FMI avait annoncé qu’en 2014 le plan d’austérité permettrait au PIB grec de remonter à son niveau de 2009 — 220 milliards d’euros. Or, il s’est trompé de 20 % : le PIB grec a atteint non pas 220, mais 175 milliards d’euros en 2014 ! L’austérité a eu des conséquences beaucoup plus graves que prévu sur l’économie réelle.

De la souffrance est venue la colère. En décembre dernier, les Grecs ont élu un gouvernement qui conteste le plan d’austérité. Afin de modérer la pression, il réclame que les cibles de surplus budgétaires encore plus dures imposées pour 2015 et 2016 soient réduites et que la période de remboursement de l’emprunt soit allongée.

Il faut espérer qu’une entente sera conclue entre parties raisonnables. Sinon, la Grèce pourrait quitter la zone euro et cesser de payer ses créanciers. Tout le monde y perdrait : les créanciers, l’Europe, le gouvernement et les banques grecs et, surtout, le peuple lui-même.