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Entrevue avec l’ambassadeur Bruce Heyman : «Le Canada ne sera pas un obstacle à la signature du PTP»

Alors que les négociations tirent à leur fin, le Canada n’a toujours pas acquitté le prix d’entrée du Partenariat transpacifique (PTP), soit l’abandon de son régime de gestion de l’offre dans le secteur agricole.

Photo : Fred Chartrand/La Presse Canadienne
Photo : Fred Chartrand/La Presse Canadienne

Des représentants de 12 pays seront à Hawaï la semaine prochaine pour mettre la touche finale au Partenariat transpacifique (PTP), qualifié de plus ambitieuse entente de libre-échange au monde. Du moins, c’est ce qu’anticipe l’ambassadeur des États-Unis au Canada, Bruce Heyman, qui soutient que les négociations sont désormais «à l’étape finale».

Selon Heyman, un ancien dirigeant du géant financier Goldman Sachs, à Chicago, il est impensable que le Canada n’y participe pas. Le hic, c’est que le Canada n’en a toujours pas acquitté le prix d’entrée, soit l’abandon de son régime de gestion de l’offre dans le secteur agricole. Qui plus est, le refus du gouvernement conservateur de plier aux demandes de ses partenaires — parmi lesquels on compte les États-Unis, le Japon, l’Australie et le Mexique — pourrait fort bien mettre en péril sa participation à l’accord.

Philippe Gohier s’est entretenu avec Bruce Heyman à la résidence du consul général des États-Unis à Montréal en début de semaine pour discuter du PTP, de la relation entre Stephen Harper et Barack Obama et des Blackhawks de Chicago.

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Vous êtes issu des plus hautes sphères du milieu des affaires, où les moments qui génèrent de l’adrénaline ne manquent pas. Existe-t-il des équivalents dans le monde de la diplomatie ?

Nous en avons vécu beaucoup. Je pourrais en citer plusieurs dont j’ai été témoin durant les 15 mois où j’ai été ambassadeur.

En arrivant ici, l’une des choses que j’ai remarquées est cette perception que les dirigeants américains ne se rendaient pas suffisamment au Canada. Je me suis dit qu’on pouvait facilement régler ce problème. Depuis mon arrivée, en mars 2014, nous avons amené au pays plus de membres du cabinet qu’à n’importe quel autre moment. Huit d’entre eux ont visité le Canada. Il suffisait de les appeler et de leur dire que leur présence était importante. Dans certains cas, je n’ai même pas eu à prendre le téléphone. Quand le secrétaire d’État John Kerry s’est rendu ici après la fusillade au Parlement, en octobre dernier, l’appel est venu directement de son bureau. Il disait vouloir venir immédiatement.

Voilà un seul exemple, mais il y a eu plusieurs autres moments que je qualifierais de réussites.

Si Stephen Harper est réélu en octobre, Barack Obama deviendra le premier président depuis Richard Nixon à servir deux mandats et à traiter avec un seul premier ministre. Comment qualifier leur relation ? Nous savons que nous sommes loin du duo Ronald Reagan – Brian Mulroney, qui s’entendaient à merveille.

Mais ils n’ont pas les personnalités de Reagan et de Mulroney, n’est-ce pas ? Je pense qu’ils entretiennent une très bonne relation — elle est professionnelle et respectueuse. C’est ce qu’on attend de deux dirigeants du G7 qui doivent jongler avec un monde incroyablement compliqué. J’étais récemment en compagnie du premier ministre Harper et du vice-président Joe Biden à Vancouver, et je vous assure, une fois de plus, que le respect et le sérieux avec lequel ils règlent les problèmes du jour sont au cœur de leur relation.

En juin dernier, vous avez dit, lors de votre premier grand discours après avoir été nommé ambassadeur, qu’«il est extrêmement important que le Canada et les 12 pays du Partenariat transpacifique prennent dès maintenant les décisions difficiles mais nécessaires pour conclure un accord de libre-échange complet et ambitieux, digne du XXIe siècle». Où en sommes-nous avec ces décisions difficiles ?

J’utiliserais exactement les mêmes termes en ajoutant seulement que nous en sommes désormais à la phase finale. Ça passe ou ça casse. Nous sommes à l’étape finale.

Quand vous dites «nous», vous faites référence aux États-Unis ?

Aux 12 pays. Ce n’est pas qu’un accord commercial avec les États-Unis, mais avec 12 pays. Nous parlons de 800 millions de personnes et d’environ 40 % du PIB mondial. C’est sans doute l’accord de libre-échange le plus important auquel participent les États-Unis, et j’imagine qu’il sera conclu très prochainement.

On sent que l’un des grands enjeux tourne autour des politiques de gestion de l’offre du Canada. Ces dernières font-elles toujours partie des décisions importantes à prendre ?

Oui.

À ce sujet, où en sont les pourparlers ? Y a-t-il toujours des discussions en cours ?

Pas assez.

Le Canada représente-il un obstacle ?

Le Canada ne sera pas un obstacle à la signature du PTP. Le pays doit seulement décider des actions qu’il a envie de poser dans cette entente, et y déterminer son niveau d’implication. En présumant que ses demandes seront acceptées par les autres parties, nous aurons droit à un accord remarquable. Je ne peux croire que le Canada n’en fera pas partie.

Mais lorsque vous indiquez que le Canada ne sera pas un obstacle, voulez-vous dire qu’une entente peut survenir avec ou sans sa participation ?

J’ai confiance que ce partenariat sera conclu, et je ne peux imaginer que le Canada en soit exclu.

Vous avez probablement entendu le mot «Keystone» plus que quiconque au cours de la dernière année. Le projet d’oléoduc Keystone XL est-il mort et enterré ?

En tout cas, du côté des États-Unis, l’avancement de ce dossier est bien clair. Nous sommes passés au travers d’un vaste processus d’études destinées à évaluer les répercussions d’un tel projet sur l’environnement, et nous avons organisé une période de questions en public. Le résultat ? Des millions — littéralement — de commentaires. Le Département d’État est en train d’analyser toutes ces informations et d’ébaucher une recommandation. Lorsqu’il aura terminé, nous en ferons l’annonce. Voilà où nous en sommes ; tout repose donc entre les mains du Département d’État.

Avant d’annoncer ses nouvelles cibles de réduction de gaz à effet de serre (GES), au printemps dernier, le gouvernement Harper a souvent répété qu’il ne ferait rien en ce sens sans d’abord conclure une entente avec les États-Unis. Les deux pays collaborent-ils ensemble dans le dossier des changements climatiques ?

Oui, mais la réalité est que les États-Unis ont fixé leurs cibles. Nous nous sommes engagés à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 26 % à 28 % sous le niveau de 2005 d’ici à 2025. Voilà notre objectif, et nous l’avons exposé en détail. Le Canada s’est fixé un objectif bien précis, et nous avons hâte de travailler avec lui et d’autres pays pour y arriver à l’échelle planétaire.

Chaque pays produit des sources d’émissions de GES différentes. Nos sources ne sont pas les mêmes que les vôtres et que celles des autres pays. L’heure est à l’introspection. Il faut établir quelles sont les sources d’émissions de gaz à effet de serre propres à chaque pays. Les gouvernements doivent prendre le temps de s’asseoir et de travailler à les réduire. Celui des États-Unis l’a fait, et nous demandons à ceux des autres contrées de faire de même.

Vous êtes un inconditionnel des Blackhawks de Chicago. Avez-vous gagné certains paris lorsqu’ils ont remporté la coupe Stanley ?

J’ai été prudent : je n’ai fait aucun pari. Le hockey est un sujet sensible au Canada… Je crois que je vais m’en tenir à d’autres dossiers.

Comme Keystone ?

Ouais, comme Keystone. [rires]