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C Series: le pari de Philippe Couillard

Les coupes de 7 000 emplois chez Bombardier n’empêchent pas le premier ministre de pavoiser.

Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne
Photo: Jacques Boissinot/La Presse Canadienne

Ça devait être une bonne nouvelle. Une commande de 45 appareils CS-300 d’une valeur de près de quatre milliards, sans compter une option pour 30 autres avions. Pour le gouvernement de Philippe Couillard, qui vient tout juste d’injecter 1,3 milliard dans la C Series, ça devait être une journée de célébration.

Mais une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, le jour même où Bombardier annonçait s’être entendu avec Air Canada, la multinationale supprimait 7 000 emplois, dont 2 400 au Québec. Cela n’empêche pas le premier ministre de pavoiser.


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«Les commandes de Série C représentent plusieurs milliards de dollars. Il faut se réjouir de ça. Malgré les pertes d’emplois, c’est une bonne nouvelle», a dit Philippe Couillard.

À l’évidence, il a choisi son parti. L’avenir de l’industrie aéronautique du Québec repose sur le succès d’un avion qui représente un pari technique majeur dans un univers dominé par les géants Boeing et Airbus. Et pour mettre toutes les chances de son côté, le gouvernement a dû sacrifier les travailleurs d’Aveos, en guerre contre Air Canada depuis quatre ans.

«Ça fait partie de l’entente, a dit le premier ministre. Quand la commande ferme aura été signée, le gouvernement sera prêt à abandonner son litige, mais en échange de la commande et de la mise sur pied du centre d’entretien.»

En fait, l’entente avec Air Canada est si importante aux yeux de Philippe Couillard qu’il a lui-même appelé le président, Calin Rovinescu, pour le convaincre de faire affaire avec Bombardier. «Tout ce que j’ai souhaité dans une conversation, c’est qu’il commande des Séries C pour l’intérêt supérieur du Québec. Mais ce n’est pas moi qui ai négocié l’entente. Je n’ai rien à voir là-dedans, a soutenu à la Chambre Philippe Couillard. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais failli à mes responsabilités», a-t-il ajouté.

Mais les partis d’opposition ne le voient pas ainsi. Pour le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, le gouvernement s’est fait déculotter par le transporteur.

«M. Couillard s’est mis à genoux devant la direction d’Air Canada, en disant: « Demandez-moi n’importe quoi, en autant que vous achetiez les 45 avions de la C Series », a lancé le chef de la CAQ. Mais 1 800 emplois à 35 piastres de l’heure, c’est beaucoup trop cher payé.»

En réalité, même si Québec gagnait devant la Cour suprême, rien ne garantit qu’il pourrait récupérer la totalité des emplois perdus d’Aveos. L’interprétation que fait la Cour d’appel de la loi de 1988, qui privatise Air Canada, le montre bien: «L’obligation relative aux centres d’entretien et de révision est formulée de manière générale et l’on n’y impose pas de plancher d’emplois, pas plus que l’on n’y prévoit un volume d’activités minimal précis», lit-on dans le jugement.

Quoi qu’il en soit, le chef de l’opposition, Pierre Karl Péladeau, est du même avis que François Legault. Ce n’est pas un hasard si les deux hommes se sont retrouvés sur la même estrade lors d’une conférence de presse conjointe avec l’ex-président du syndicat d’Aveos, Jean Poirier.

Selon M. Péladeau, en abandonnant la poursuite contre Aveos, Philippe Couillard se prive d’un outil précieux: «Le banc complet de la Cour d’appel du Québec, qui aurait donné un potentiel énorme de négociation au gouvernement, qui est abandonné pour de vagues promesses. Une possibilité d’un centre d’excellence, a affirmé le chef du PQ. Comment pouvons-nous véritablement faire confiance à une compagnie qui n’a même pas appliqué la loi?»

Mais Philippe Couillard a une autre stratégie. En offrant une trêve à Air Canada jusqu’en juin, il souhaite créer un climat de confiance pour négocier les critères qui mèneront à l’ouverture du futur centre d’entretien de la C Series, à Montréal.

«C’est une condition sine qua non», affirme-t-on au bureau du premier ministre, tout en admettant qu’on n’en connaît pas la forme précise. «Le modèle laisse penser que ce sera 1 000 emplois, mais on ne peut pas le garantir. Comme on ne peut pas garantir le nombre de travailleurs d’Aveos qui retrouveraient leur emploi si on allait au bout de la démarche juridique.»

Une chose est certaine, les ex-travailleurs d’Aveos peuvent dire adieu à leurs anciens emplois.

«N’écoutez-pas ces marchands d’illusions, leur disait le premier ministre au sujet de François Legault et de Pierre Karl Péladeau. Ce qu’ils proposent ne vous redonnera pas votre emploi.»

Selon Philippe Couillard, il y a plus en jeu que les 1 800 ex-travailleurs d’Aveos. Il faut considérer l’avenir de toute l’industrie aéronautique de Montréal et ses 40 000 emplois. «L’innovation aéronautique au Canada, c’est au Québec que ça se passe, et l’innovation aéronautique c’est la Série C», a affirmé le premier ministre. Il reproche à ses adversaires de parler à tort et à travers et de chercher à obtenir un avantage politique en simplifiant le dossier à outrance.

Qu’à cela ne tienne, François Legault et Pierre Karl Péladeau ont rencontré depuis le PDG de Bombardier, Alain Bellemare, qui leur a donné des détails de la transaction. Mais l’idée de PKP n’a pas changé. «Nous persistons à penser que nous devons soutenir Bombardier, mais nous devons le faire au bon endroit. Le gouvernement Couillard a décidé d’investir dans une coquille qui regroupe les actifs et le passif de la Série C; il aurait dû investir soit dans la filiale, soit dans la compagnie mère», persiste le chef péquiste.

Mais l’analyse qu’a fait le gouvernement Couillard est différente: «On ne voulait pas investir dans la maison mère parce qu’elle possède trop d’actifs à l’étranger. Notre investissement aurait été dilué dans les tramways et autres produits de Bombardier, confie une source à l’interne. Nous, on voulait sauver l’aéronautique.»

En novembre dernier, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a investi deux milliards dans la division transport de Bombardier. Pour le gouvernement, cette opération vient compléter sa propre transaction. Pendant que Québec protège les avions et les emplois à Montréal, la Caisse consolide l’environnement international de la compagnie.

Depuis sa rencontre avec la direction de Bombardier, le 26 février, François Legault a adouci sa position. S’il accepte maintenant que Québec ait injecté 1,3 milliard dans la C Series, il croit que l’entente finale doit être renégociée. «L’entente n’est pas “vendable” aux contribuables», prévient le chef caquiste.

Pour qu’elle le soit, il croit qu’il faut réunir trois conditions: une garantie que le siège social de Bombardier restera au Québec, un plancher d’emplois pour l’ensemble de l’entreprise et le règlement du sort des 1 800 employés d’Aveos.

«De toute évidence, M. Couillard a échangé une commande de 45 avions de Bombardier contre l’abandon d’une poursuite pour protéger 1 800 emplois de mécaniciens chez Air Canada», a tonné François Legault.

C’est donc ça, le pari de Philippe Couillard: relancer le secteur aéronautique en se basant sur le succès de la C Series, et gager que les autres clients de Bombardier feront l’entretien de leurs appareils au Québec.

Pour l’heure, aucun avion de la C Series n’est encore en service. La compagnie Swiss International Air Lines doit le mettre en opération dans le deuxième trimestre de 2016. L’homologation du CS-300, le plus gros appareil jamais construit par Bombardier, sera achevée sous peu.