Moins de chômage grâce à l'école
Affaires et économieChronique de Pierre Fortin

Moins de chômage grâce à l’école

L’écart de chômage entre le Québec et l’Ontario a quasiment disparu. Une baisse en route depuis la révolution éducative des années 1960.

En 2017, au Québec, le taux de chômage a été de 6,1 %. Tout le monde en a parlé. Il y a de quoi : la dernière fois qu’il a été aussi faible, c’était il y a 49 ans, en 1969. Mais en économie, comme dans les histoires de Sherlock Holmes, ce qui compte parfois, ce n’est pas ce dont on parle, mais plutôt ce dont on ne parle pas. Le graphique ci-dessous est révélateur. Il trace l’évolution parallèle du taux de chômage au Québec et en Ontario depuis 20 ans, et positionne notre 6,1 % de 2017 dans le temps et dans l’espace.

Au fil des ans, le taux de chômage du Québec a presque continuellement diminué. Il est parti de 10,3 % en 1998 pour atterrir 4 points plus bas, à 6,1 %, en 2017. Il a connu une remontée passagère en 2002 et 2003 après la bulle des technos et lors de la récession de 2009, mais cette hausse a chaque fois été moins prononcée qu’ailleurs.

Du point de vue géographique, l’écart de chômage entre le Québec et l’Ontario atteignait 3 points de pourcentage en 1998. Il a progressivement fondu à 2 points en 2003 et à 1 point en 2007, puis a quasiment disparu. Comme on pouvait s’y attendre, l’austérité budgétaire du gouvernement Couillard a ouvert de nouveau l’écart de 2014 à 2016. Mais le retour de l’expansion budgétaire, en 2017, l’a ensuite refermé. On est revenu à l’égalité de chômage avec l’Ontario et les autres provinces canadiennes.

Ce que le graphique montre, c’est qu’on assiste à bien plus qu’une anecdote passagère. La baisse du chômage au Québec, dans l’absolu et en comparaison avec les voisins, n’a pas commencé en 2017. Elle est en route depuis deux décennies. Et il est fort probable qu’elle soit permanente. Évidemment, il pourra y avoir des hauts et des bas, des récessions et des expansions dans les détours. Mais en gros, dans l’avenir, le taux de chômage du Québec pourrait bien rester dans l’intervalle de 5 % à 8 %, plutôt que de 10 % à 14 %, comme dans les années 1978 à 1997.

Pourquoi notre marché du travail va-t-il mieux aujourd’hui qu’autrefois ? Les changements démographiques n’ont pas grand-chose à y voir. La principale raison est que nos grands-parents et nos parents nous ont envoyés à l’école. La révolution éducative des années 1960 a modernisé et démocratisé notre système scolaire : écoles secondaires, cégeps, universités. Les conséquences ont été longues à se faire sentir, parce qu’il a fallu attendre qu’une génération complète traverse ce cycle. En 1990, 27 % des Québécois âgés de 25 à 44 ans ne possédaient toujours aucun diplôme. Et seulement 43 % avaient un diplôme « postsecondaire » (professionnel, collégial, technique ou universitaire). Or, aujourd’hui, parmi les adultes du même groupe d’âge, seulement 8 % sont sans diplôme, tandis que 79 % ont un diplôme postsecondaire. En Ontario, les 25-44 ans sont plutôt 6 % à n’avoir aucun diplôme et 72 % à posséder un diplôme postsecondaire.

Pour l’économie, la différence est ÉNORME ! Car plus on est scolarisé, plus on est actif, moins on chôme et mieux on est rémunéré. Inutile de chercher ailleurs pourquoi notre taux de chômage est de plus en plus faible, pourquoi nous nous comparons de mieux en mieux aux autres provinces canadiennes et pourquoi cette situation se maintiendra probablement dans les années qui viennent.

Les responsables de ce succès ne sont pas les derniers gouvernements péquistes ou libéraux, mais l’équipe de Jean Lesage, qui a lancé le mouvement dans les années 1960, les éducateurs visionnaires qui ont guidé ces innovations et les centaines de milliers d’enseignants québécois de tous les niveaux qui en ont concrétisé les résultats depuis 55 ans.

Tout cela ne veut pas dire que notre système d’éducation n’éprouve pas de difficultés. Seulement 71 % de nos élèves obtiennent le diplôme secondaire dans le temps prescrit de cinq ans. C’est bien en deçà de ce qui est souhaitable et possible. Le nombre et la valorisation des enseignants, leur autonomie de pratique et les services professionnels spécialisés sont insuffisants. La dualité de notre système scolaire entre public et privé pose problème. Nos cégeps en région sont dépeuplés en raison des enjeux démographiques. Et au bac universitaire, le taux de décrochage est inquiétant.

Il est absolument essentiel que notre combat pour l’éducation se poursuive sans relâche. Mais il ne faut pas que nos ennuis actuels nous empêchent de reconnaître l’énorme progrès accompli depuis l’époque de nos grands-parents. Les conséquences sont remarquables. Sociales et culturelles, bien sûr, mais aussi économiques.