Une start-up montréalaise à la rescousse des abeilles
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Une start-up montréalaise à la rescousse des abeilles

L’entreprise Nectar mise sur l’intelligence artificielle et sur des capteurs installés à l’intérieur des ruches pour donner une voix aux abeilles… et favoriser ainsi leur survie. Maxime Johnson nous en dit plus. 

Les locaux des jeunes pousses se ressemblent tous un peu, avec leurs schémas aux murs et leurs multiples appareils électroniques en pièces détachées qui couvrent les espaces de travail. Nectar ne fait pas exception à la règle, mais un élément y détonne : de grands habits de protection pour apiculteurs accrochés au mur rappellent les conditions particulières dans lesquelles ses employés visitent leur clientèle.

« Notre premier client, c’est les abeilles », lance Marc-André Roberge, apiculteur et cofondateur de l’entreprise qui a pignon sur rue en plein cœur de la Cité de la Mode à Montréal.

Nectar conçoit de petits appareils qui s’installent dans les ruches et qui permettent de prédire la production et l’état de santé des cheptels d’abeilles. La jeune pousse ne compte que six employés et elle n’a assemblé son premier prototype qu’en 2016 –, en trois semaines seulement – mais sa technologie attire l’attention, notamment au concours agroalimentaire FoodBytes!, où elle a remporté le prix du public en mai dernier.

Il faut dire qu’en plus d’utiliser des technologies dans l’air du temps, elle s’attaque à un problème important : la survie des abeilles.

Données et intelligence artificielle

« La méthode traditionnelle pour prendre soin des ruches n’a pas beaucoup changé en 200 ans », explique Marc-André Roberge. Les apiculteurs enfilent leurs habits, ouvrent les ruches et les observent à l’œil nu. « Le problème, c’est que l’ouverture de la ruche dérange les abeilles pour sept jours par la suite », ajoute-t-il. Beaucoup de choses peuvent aussi survenir entre deux visites, comme la mort d’une reine.

« Nous, nous leur permettons de bien comprendre ce qui se passe dans leur ruche, sans qu’ils aient besoin de l’ouvrir », poursuit le cofondateur.   

Nectar analyse différentes données à l’aide de petits capteurs, soit la température, l’humidité, la fréquence sonore (qui indique les signaux que les abeilles émettent) le poids de la ruche et sa position GPS. Les capteurs sont conçus à Montréal par Nectar, pour répondre aux défis uniques causés par les insectes (qui couvrent par exemple les sondes de cire).

Un mélange d’algorithmes et d’apprentissage machine permet ensuite de prédire l’état de la ruche. « C’est rare qu’on utilise une seule donnée, généralement, il en faut plusieurs », précise Marc-André Roberge. Une variation anormale de la température et de l’humidité peut ainsi indiquer que les ouvrières n’assurent plus la thermorégulation du couvain où sont les œufs, et donc que la reine de la ruche est probablement morte.

« Une ruche productive peut valoir entre 400$ et 1000$ », note le cofondateur. Si la population diminue trop suite à la mort de la reine avant qu’une nouvelle soit ajoutée par l’apiculteur, il peut être trop tard pour la réchapper. Détecter la perte d’une reine le plus tôt possible est donc d’une grande importance.

« Au début, c’était moi qui envoyais des messages texte aux apiculteurs, en leur disant d’aller voir la ruche numéro 55 par exemple, mais nous avons maintenant une plateforme web qui leur permet de suivre les informations en temps réel », ajoute le designer de formation.

En 2017, alors qu’une centaine de ruches seulement étaient équipées de capteurs Nectar et que l’ensemble était encore en train d’être perfectionné, cinq morts de reine ont été détectées de la sorte. Comme c’est généralement le cas avec les systèmes d’apprentissage machine, l’accumulation de données devrait permettre d’améliorer l’efficacité avec le temps, et de rendre l’offre de Nectar encore plus intéressante pour les apiculteurs, tant les amateurs que les grandes fermes dotées de centaines de ruches.

Le service de Nectar est disponible en version bêta seulement pour l’instant, et la mouture finale devrait être lancée en 2019. D’ici là, l’entreprise aura notamment effectué des tests en collaboration avec le Centre de recherche en santé animale de Deschambault et mènera un projet pilote avec Agriculture Canada en Alberta, où est concentré le tiers du marché de l’apiculture au pays.

Plus qu’une question de miel

L’équipe de la jeune entreprise techno montréalaise Nectar

Aider les apiculteurs producteurs de miel n’est qu’une première étape pour Nectar. « L’apiculture semble être un marché niché, mais on s’est aperçu avec le temps que cette technologie peut avoir un impact beaucoup plus grand que ce à quoi on s’attendait », affirme Marc-André Roberge, qui a eu l’idée de fonder l’entreprise lorsqu’il s’est mis à l’apiculture il y a il y a trois ans.

« Plusieurs productions, comme le bleuet, la canneberge, le colza (dont est extraite l’huile de canola) et les amandes dépendent presque entièrement des abeilles pour la pollinisation », explique le cofondateur. Souvent, le délicieux liquide sucré n’est donc qu’un produit dérivé de l’industrie apicole.

Les abeilles ont un rôle crucial à jouer dans l’agriculture moderne. Et malheureusement, elles se meurent, en partie à cause de l’utilisation de pesticides. Les néonicotinoïdes – dont les trois principaux ont été récemment bannis en Europe, mais pas au Canada – sont souvent pointés du doigt, mais le problème est encore plus large.

« Les pesticides se mélangent aux éléments qui les entourent, ce qui crée des cocktails uniques à chaque endroit, qui peuvent avoir un effet nocif sur les abeilles », explique Marc-André Roberge. Pragmatique, ce dernier sait que les façons de faire en agriculture ne changeront pas du jour au lendemain. « Les données obtenues dans les ruches pourraient permettre de prendre conscience qu’il y a une surutilisation de produits nocifs », croit-il. Un ajustement rapide pourrait alors sauver la situation, tant pour les abeilles domestiques que pour les insectes sauvages.

Nectar veut « faire parler les abeilles ». Ça tombe bien, car elles ont beaucoup de choses à nous dire.