Le nombril sans fond de l'appareil gouvernemental
Affaires et économiePolitiqueLe blogue de Marc-Nicolas Kobrynsky

Le nombril sans fond de l’appareil gouvernemental

Trop occupé à se mesurer, l’appareil administratif perd de vue la production de résultats pour la population, avance l’auteur du bulletin des ministères, Marc-Nicolas Kobrynsky.

Il y a quelques années, je roulais allègrement vers un rendez-vous chez un client, quelque part dans le coin de Valleyfield. Un policier me suit et m’arrête. À ma grande surprise, il me demande de sortir de mon véhicule, le saisit, le fait remorquer et me laisse en bordure de l’autoroute. Voyez-vous, j’étais en retard de 17 jours sur le paiement de mon permis. Une bagatelle de 600 dollars au total, plus une journée de travail perdue. Pour 17 jours de retard sur un paiement de 95 dollars.

« Nul n’est censé ignorer la loi», m’a lancé le juge, en confirmant ma contravention lors de mon audience de contestation.

À la suite des analyses effectuées cette année pour la deuxième édition du bulletin des ministères, je constate que ce principe juridique ne s’applique qu’aux citoyens. Les ministères peuvent ignorer la Loi sur l’administration publique en toute impunité et ne subissent aucune conséquence, alors qu’ils n’atteignent pas la moitié de leurs cibles.

Où est le juge lorsque c’est l’État qui bafoue sa propre loi ? Et surtout, comment l’appareil administratif peut-il demander autant de rigueur au citoyen quand il s’en demande si peu ? Parce que certains chiffres ne mentent pas :

  • 11 % d’indicateurs sans cibles ;
  • 34 % d’indicateurs de résultats contre 67 % d’indicateurs d’efforts ;
  • 33 % d’indicateurs de qualité selon la grille d’analyse reconnue ;
  • 43 % de cibles atteintes en 2016-2017.

Il y a un peu moins d’un an, la première édition du bulletin arrivait sensiblement aux mêmes conclusions, pour un nombre plus restreint de ministères. Le rapport a connu à l’époque une notoriété qui dépassait largement les attentes de l’auteur : discuté à la radio, repris dans les chroniques et débattu à l’Assemblée nationale, il a marqué le débat public et a mené à des engagements de la part du gouvernement.

Onze mois plus tard, pas de changements. Ou si peu.

Doit-on souligner que, grâce aux efforts du Conseil du Trésor, l’ensemble des ministères du Québec possèdent maintenant un plan stratégique à jour ?

Certainement.

Est-ce matière à conclure que l’appareil administratif québécois est en transition vers la gestion par résultats ? Qu’une petite révolution se prépare et que le citoyen verra finalement les ministères devenir transparents, responsables et désireux de fournir des résultats importants pour la population du Québec ?

Absolument pas.

Premièrement, le fait d’avoir un plan stratégique à jour est un strict minimum. Pour être évalué, l’élève doit se présenter en classe. Pour faire un bon travail, l’employé doit se rendre au bureau. Pour fournir des résultats, un ministère doit prendre des engagements dans un plan stratégique. Mais comme pour l’élève et l’employé, la présence physique n’est qu’un préalable au succès. Il n’y a donc rien à célébrer dans le fait que les plans stratégiques des ministères soient finalement tous à jour. C’est limite insultant pour la population qu’ils ne l’aient pas été pendant aussi longtemps.

Deuxièmement, les efforts du Conseil du Trésor sont surtout symboliques. Les ministères n’atteignent pas la moitié des cibles qu’ils se fixent. Il est là, le scandale. Et bien qu’un plan stratégique à jour soit, dans l’absolu, une bonne chose, il ne sert pas à grand-chose si les ministères sont incapables de le réaliser.

Le meilleur exemple est celui de la Santé, qui atteint les cibles qu’il s’est lui-même fixées à 34 % seulement en 2016-2017. Son plan stratégique est excellent et est un exemple de responsabilité et de transparence. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Le Conseil du Trésor devait certainement rappeler à l’ordre les retardataires chroniques, pantouflards de la planification stratégique, mais c’est nettement insuffisant. Il fallait lancer une réflexion beaucoup plus profonde sur les causes d’une performance aussi lamentable.

Soyons honnêtes. Dans tout organisme privé ou public, un conseil de direction qui ne suivrait pas les lois, se mesurerait aléatoirement et n’atteindrait pas la moitié des cibles qu’il s’est fixées serait mis dehors, manu militari. Il n’y a que dans les ministères où une telle médiocrité est tolérée.

En cette semaine de rentrée scolaire, beaucoup d’articles sont publiés dans les différents médias pour parler des lacunes abyssales de la gestion dans le ministère de l’Éducation. Trop d’élèves, manque de classes, disparition de bibliothèques ou de salles de musique, pénurie de profs, surmenage, etc. Tout ça faute de planification. D’ailleurs, le dossier d’Alec Castonguay est assez incisif à ce propos.

Quelles sont les conséquences ? Rien. Qui assume la responsabilité de ce fiasco ? Personne. Parce que personne n’a voulu venir défendre le plan stratégique du ministère de l’Éducation. Qui paie pour cette performance médiocre ? Personne… et tout le monde. Parce que, collectivement, nous ramassons la facture d’un système d’éducation en crise.

Le constat de la deuxième année du bulletin des ministères ? Le même que le premier. Il n’y a toujours pas de pilote dans l’avion, de capitaine sur le navire, de général dans l’armée, de contremaître sur le chantier, de conducteur aux commandes de la machine, de chef dans l’appareil gouvernemental. Et c’est une autre année à rattraper.

Télécharger le Rapport 2018 sur la performance des ministères
du gouvernement du Québec

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À propos de l’auteur

Marc-Nicolas Kobrynsky est diplômé de HEC Montréal et titulaire d’une maîtrise en gestion de la London School of Economics. Il compte 15 années d’expérience de consultation en stratégie de gestion dans le secteur privé et tient un blogue à lactualite.com. Depuis avril 2018, il travaille pour PricewaterhouseCoopers à Montréal.