Montréal dans l'œil d'Amazon
Affaires et économie

Montréal dans l’œil d’Amazon

Montréal n’a peut-être pas remporté le nouveau siège social d’Amazon, mais sa candidature n’est pas passée inaperçue.

Les villes de New York et d’Arlington recevront le plus gros colis jamais livré par Amazon. Après des mois de suppositions, ce sont finalement ces deux villes qui se partageront le deuxième siège social du géant du Web, surnommé HQ2. Un investissement de 5 milliards de dollars américains qui, à terme, générera 50 000 emplois au salaire annuel moyen de 150 000 dollars.

L’annonce de mardi met fin à un appel d’offres d’une ampleur inégalée auquel ont participé 238 villes nord-américaines, dont Montréal. La métropole québécoise a été rejetée du processus de sélection il y a plusieurs mois déjà, mais elle a droit à un prix de consolation : il semble que sa proposition ait fait jaser chez Amazon.

Une source citée dans le New York Times affirme en effet que la candidature montréalaise « s’est démarquée » pour une raison bien précise. Ce n’est pas la créativité de la ville qui a retenu l’attention. Ni son caractère festif, sa qualité de vie ou sa concentration exceptionnelle de chercheurs en intelligence artificielle. Non, ce qui a retenu l’attention est « son approche pour attirer les talents étrangers dans la région ». Si vous êtes comme moi, vous vous dites : hein ?

Afin d’en savoir davantage, j’ai cogné à la porte de Montréal International, qui a piloté la proposition de la ville pour Amazon. Et ce que j’ai appris m’a, moi aussi, impressionné. Avec des coups d’éclat qui impliquent de la poutine et des missions où des employeurs québécois franchissent des milliers de kilomètres pour rencontrer des candidats exceptionnels, Montréal International facilite le recrutement de centaines de professionnels chaque année. De quoi générer des dizaines de millions de dollars en retombées fiscales.

Avant d’aller plus loin, il importe de savoir que la plupart des métropoles disposent d’une organisation vouée à attirer des entreprises étrangères. Il en résulte une concurrence féroce, villes et États n’hésitant pas à offrir des avantages fiscaux alléchants. C’est d’ailleurs ce que fait le Québec avec son crédit d’impôt pour l’industrie du jeu vidéo.

En déliant trop généreusement les cordons de la bourse, une ville risque toutefois d’annuler les retombées économiques générées par les entreprises qui s’installent sur son territoire. Le défi devient alors de se distinguer sans sortir le chéquier. Pour y parvenir, Montréal International a décidé, en 2009, de miser sur l’attraction des « talents étrangers ».

L’idée était simple, expliquent Martin Goulet et David Lebel, respectivement vice-président et directeur des efforts de recrutement à Montréal International. Attirez des travailleurs aux compétences recherchées — des programmeurs, par exemple —, et les employeurs suivront. Et si les entreprises étrangères ne mordent pas à l’hameçon, pas de problème ; ces immigrants qualifiés seront plus que bienvenus dans les entreprises déjà présentes au Québec.

À l’époque, il s’agissait d’un pari audacieux. « Montréal avait une très bonne réputation dans le monde pour son côté festif et sa qualité de vie, mais moins pour le développement de carrière », souligne David Lebel. Surtout, la crise économique battait son plein, rappelle Martin Goulet. « Quand une entreprise étrangère discutait avec Montréal International, elle avait deux demandes : quelles sont les mesures d’incitation financière, et quel est le prix du pied carré. »

Aujourd’hui, avec un taux de chômage qui flirte avec les pourcentages précédant la récession, tant au Canada qu’aux États-Unis, « la main-d’œuvre est devenue la première préoccupation dont nous parlent les entreprises », dit Martin Goulet. Visiblement, Montréal International a eu du flair. Sauf que, concrètement, ça se fait comment, attirer des « talents internationaux » ?

La méthode la plus efficace consiste à consacrer des missions à un territoire particulier, telles les « Journées Québec », en France. Quelques semaines avant l’événement, les entreprises de la région métropolitaine affichent des offres d’emplois auxquelles postulent les personnes intéressées. Un tri est effectué, puis les employeurs se déplacent à Paris pour rencontrer les candidats intéressants.

« On vise non seulement des travailleurs qualifiés, mais expérimentés », souligne David Lebel. Des gens d’un certain âge qui ont souvent une maison, une famille, bref, une stabilité difficile à quitter. Pour les convaincre de traverser l’Atlantique, « le face-à-face fait toute la différence ». Ceux qui acceptent de faire le saut bénéficient même d’un accompagnement juridique de Montréal International pour faciliter et accélérer le processus d’immigration — un service aussi offert aux entreprises montréalaises qui recrutent par elles-mêmes à l’international.

À ces missions s’ajoutent aussi des événements où les gens n’attendent pas les représentants d’une ville. L’an dernier, l’équipe de Montréal International s’est ainsi présentée à l’une des plus importantes conférences au monde en intelligence artificielle, le NIPS, accompagnée d’une délégation comprenant les grands noms du domaine au Québec, dont Yoshua Bengio. « Tout le monde portait un t-shirt “Montréal”, et on a organisé un lunch poutine et smoked meat qui a beaucoup fait jaser », raconte David Lebel.

En mars dernier, Montréal International était à la Game Developer Conference, où 28 000 professionnels du jeu vidéo se rassemblent chaque année.

En 2017, tous ces efforts ont généré près de 300 recrutements directs. Si le chiffre vous semble petit, sachez qu’il s’agit essentiellement de professionnels dans des secteurs de pointe où la main-d’œuvre se fait rare. Des travailleurs qui permettent à nos entreprises d’accepter davantage de contrats. Des travailleurs qui paient des impôts. Et des travailleurs qui deviennent des ambassadeurs de Montréal auprès de leurs anciens collègues à l’étranger.

Pour que ces retombées se concrétisent, les gens qui s’installent au Québec doivent cependant y rester. Le travail de Montréal International se poursuit donc une fois le contrat d’embauche signé, en donnant notamment des séances d’information sur l’obtention de la résidence permanente.

Une attention particulière est aussi portée aux conjoints et aux enfants de ces travailleurs, « qui sont la première cause de retour au pays », indique Martin Goulet. Des rencontres en petits groupes d’expatriés sont donc organisées pour les aider à tisser des liens dans leur nouveau pays d’accueil, entre autres.

Et tout ça n’est qu’un début. En 2018, Montréal International aura effectué au moins 14 missions de recrutement à l’étranger, comparativement à 8 en 2017 et 2 en 2016. « On est en train de créer un pipeline de main-d’œuvre », illustre David Lebel.

Qui sait, cet afflux de « talents étrangers » permettra peut-être à Montréal d’obtenir le prochain centre de recherche en intelligence artificielle d’Amazon. Ou même HQ3, si le géant du Web a un jour la lubie de construire un troisième siège social en Amérique du Nord.