La légalisation du cannabis, nouvelle économique de 2018
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La légalisation du cannabis, nouvelle économique de 2018

Les rédacteurs en chef et journalistes de partout au pays ont choisi la légalisation du cannabis comme nouvelle économique de l’année. Au Québec, 50% des répondants ont plutôt choisi les négociations autour de la nouvelle entente de libre-échange nord-américain.

TORONTO — La légalisation du cannabis récréatif au Canada a été choisie nouvelle économique de l’année par les clients de La Presse canadienne.

Dans le sondage annuel mené dans les salles de presse du pays par La Presse canadienne, des rédacteurs en chef et journalistes de partout au pays ont choisi la légalisation du cannabis dans une forte proportion de 60 pour cent des suffrages exprimés.

Toutefois, les médias francophones ne partagent pas la même opinion. Cinq des dix répondants ont choisi les négociations en vue de conclure une nouvelle entente de libre-échange nord-américain à titre de nouvelle économique de l’année. Quatre autres ont voté pour la légalisation du cannabis et un dernier sur la hausse du salaire minimum.

«On ne s’en sort pas : tous les acteurs de l’économie canadienne suivaient la renégociation de l’ALENA. À peu près toutes les industries ont dû vivre dans l’incertitude pendant plusieurs mois. Les Canadiens ont aussi pris conscience de l’importance de cet accord de libre-échange. Résultat: jamais les lecteurs n’ont été aussi intéressés par le commerce international que cette année», souligne Hugo Fontaine, directeur de la section Affaire de La Presse.

Dans l’ensemble du pays, les négociations difficiles entre le Canada, les États-Unis et le Mexique en vue d’un nouvel accord de libre-échange nord-américain se sont classées au deuxième rang du sondage, à 30 pour cent des voix.

Les oléoducs sont arrivés en troisième position à 10 pour cent des suffrages. L’expansion du pipeline Trans Mountain est aujourd’hui en suspens, après que la Cour d’appel fédérale eut invalidé son autorisation réglementaire, et un tribunal américain a annulé le permis présidentiel accordé précédemment au projet de pipeline Keystone XL.

Un événement historique

Le 17 octobre, le Canada est devenu le deuxième pays au monde à légaliser le cannabis destiné à l’usage récréatif, après l’Uruguay.

Cet événement historique a marqué l’aboutissement de mois, sinon d’années, d’efforts de la part des législateurs et de l’industrie, mais les consommateurs continuent de faire face à une pénurie généralisée et le nombre de magasins physiques où on peut se procurer de la marijuana reste relativement peu élevé.

Le mot «perturbation» est tellement galvaudé dans le milieu des affaires qu’il s’est transformé en un cliché vide. Toutefois, il est tout à fait justifié pour décrire ce que représente la légalisation du cannabis, soutient Andrew Meeson, rédacteur en chef adjoint au Toronto Star.

«Il est difficile de penser à un secteur qui n’a pas été secoué au Canada. On ne parle pas seulement du commerce (de la vente criminelle à la petite entreprise en plein essor en passant par la tentative de prise de contrôle), mais aussi de la police, des soins de santé, de la justice et de la politique. Même la culture (a été touchée), demandez-le à Tommy Chong», fait-il valoir.

«Si cela n’est la nouvelle économique de l’année, je ne sais pas qu’elle pourrait bien être», ajoute-t-il.

Le rédacteur en chef du Nouvelliste, de Trois-Rivières, Stéphan Frappier, juge que «la légalisation du cannabis marquera l’histoire contemporaine du Canada».

Selon le chroniqueur David Blair de la CBC, les aléas des oléoducs auraient sans doute été la nouvelle économique de l’année si une toute nouvelle industrie n’avait pas vu le jour au pays. «Les journalistes ont rarement, voire jamais, la possibilité de couvrir l’ouverture d’un nouveau marché, en particulier d’un marché aussi controversé que le cannabis.»

Le pays s’est retrouvé sous le regard du monde entier lorsqu’il a écrit une nouvelle page d’histoire. Peu après minuit, le 17 octobre, le premier joint non médicinal était vendu en toute légalité en Terre-Neuve-et-Labrador en raison du fuseau horaire de la province. Pour le célèbre quotidien américain «New York Times», le Canada vivait une «expérience nationale».

Cette journée marquait l’aboutissement de mois de préparation pour les législateurs, les responsables de la sécurité publique et les corps policiers de l’ensemble des ordres de gouvernement: fédéral, provincial, territorial et municipal.

Le gouvernement avait voulu que l’entrée en vigueur de la légalisation tombe le 1er juillet, mais il a dû la repousser jusqu’au 17 octobre. Au cours de ce délai, les producteurs autorisés ont augmenté leur production. Vint le jour fatidique. De longues files d’attente se sont formées devant les rares commerces prêts à recevoir leurs clients qui ont été rapidement confrontés à une pénurie à laquelle n’a pas échappé le commerce en ligne.

Plusieurs Canadiens étaient ravis de pouvoir enfin acheter légalement du cannabis.

«Mon nouveau revendeur est le premier ministre!», s’est exclamé le musicien Ashley MacIsaac, arrêté en 2001 pour possession de drogue en Saskatchewan.

Un engouement

L’engouement pour le cannabis s’est amorcé bien avant l’entrée en vigueur de la légalisation, les investisseurs s’empressant d’acheter des actions d’une entreprise liée au cannabis. La valeur estimée des sociétés productrices a grimpé en flèche au cours de la période précédant le 17 octobre. Certaines plateformes d’investissement direct en ligne des banques ont expérimenté un volume de transactions sans précédent.

En septembre, l’action de Tilray a atteint un sommet de 300 $ à la bourse Nadasq. La valeur boursière de l’entreprise était alors supérieure à celle d’importants conglomérats canadiens comme Loblaw ou Rogers.

On dira au cours des prochaines années que le cannabis aura été la première expérience d’investissement des Canada, prédit Pete Evans, journaliste à la section économique de la CBC.

«L’engouement pour le cannabis aura eu le mérite – et peut-être le défaut – d’inciter une toute nouvelle génération de jeunes à réaliser leurs premiers investissements en bourse», dit-il.

Une forte activité financière dans le secteur, avant même la légalisation, a aussi soulevé l’intérêt des investisseurs.

Aurora Cannabis a acheté son concurrent CanniMed Therapeutics pour 1,1 milliard $ après une dure bataille pour la prise de contrôle, avant d’acquérir MedReleaf pour 3,2 milliards $.

En août, le géant de l’alcool Constellation Brands a annoncé qu’il augmentait à 38 pour cent sa participation dans Canopy Growth, l’investissement stratégique le plus important à ce jour dans le secteur du cannabis. Le brasseur Corona pourrait lui porter sa participation à plus de 50 pour cent s’il exerçait toutes ses options.

Au début de décembre, Altria Group, fabricant de la célèbre cigarette Marlboro, a annoncé son intention d’investir 2,4 milliards $ dans la société productrice Cronos Group Inc. pour porter ses parts à 45 pour cent.

Toutefois, tout n’est pas rose. L’action des sociétés de cannabis a chuté après la légalisation.

Les entreprises canadiennes se sont également retrouvées dans la ligne de mire des vendeurs à découvert.

Au début du mois, Aphria a vu sa valeur boursière perdre la moitié de sa valeur en trois jours après avoir été prise pour cible par deux vendeurs à découvert prétendant que ses récentes acquisitions internationales «ne valaient rien». L’entreprise a réfuté ces allégations, les qualifiant «d’inexactes et de trompeuses». Certaine de son bon droit, elle a quand même nommé un comité indépendant pour vérifier leurs déclarations.

Pendant ce temps, la pénurie du cannabis à usage récréatif persiste. Plusieurs producteurs de cannabis ont en partie attribué aux problèmes de la chaîne d’approvisionnement. Ils disent vouloir augmenter leur production, mais il faudra probablement plus de temps pour que les produits frais apparaissent sur le marché.

En conséquence, les succursales de la Société du cannabis du Québec continuent d’être fermées du lundi au mercredi. En Ontario, le gouvernement provincial a annoncé qu’il donnera un nombre limité de permis de vente au détail à cause de la pénurie.

«Une activité qui a toujours existé en marge de la société s’est retrouvée du jour au lendemain en son coeur, souligne M. Evans. Il a été fascinant d’observer les problèmes de croissance qui ont suivi. Il sera intéressant de voir dans les prochains mois et les prochaines années comme la réalité a été à la hauteur des attentes du secteur.»