À la chasse planétaire aux masques

Tractations aux quatre coins du monde, valises remplies d’argent, convois escortés par la police : le récit de ceux qui ont travaillé d’arrache-pied le printemps dernier pour ravitailler le personnel de la santé en équipements de protection individuelle ressemble à un véritable polar.

Avion : Tobias K / Getty Images ; Masque : Nanthm / Getty Images ; Montage L'actualité

Notre chef du bureau politique, Alec Castonguay, a documenté la gestion gouvernementale de la crise tout au long de l’année 2020. Il en a tiré un livre, Le printemps le plus long, qui paraît ces jours-ci. Dans cet extrait que nous vous présentons en exclusivité, il raconte les coulisses de la chasse mondiale aux équipements de protection individuelle, qui se révélera chaotique et d’une grande complexité. Dans le tumulte, deux entreprises québécoises se démarqueront pour approvisionner le Québec à un moment critique.


Il est 14 h 30 le 2 avril lorsque l’avion atterrit à Toronto, après avoir quitté la Chine, la veille. Sa cargaison, destinée au Québec, est précieuse : 600 000 masques N95, 3 millions de masques de procédure, près de 100 000 paires de gants et 20 000 blouses.

En conférence de presse, François Legault parle d’une « période risquée, critique », puisqu’il reste environ sept jours de réserve d’équipements de protection individuelle (EPI).

Depuis plusieurs semaines, ça joue dur sur le marché mondial, où la pénurie d’EPI met en concurrence les pays à la recherche de matériel pour leurs travailleurs de la santé. Les histoires de commandes vendues au plus offrant sur le tarmac de l’aéroport de Shanghai et détournées de leur destination d’origine se multiplient. La France s’est fait piquer des masques par les États-Unis, l’Italie par la Turquie, la Suède par la France… Chaque fois, le pays plaide l’erreur de bonne foi pour calmer la tension diplomatique, mais personne n’est dupe.

Dany Gagnon, vice-président de Chrono Aviation, une entreprise de Québec qui a fait plus de 45 allers-retours entre la Chine et le Canada avec ses avions-cargos pour aller cueillir du matériel pendant la crise, a dû embaucher des agents de sécurité à l’aéroport de Shanghai pour protéger ses cargaisons. « Ça brassait à Shanghai ! s’exclame-t-il. Si tu ne surveillais pas ta marchandise, elle pouvait se retrouver dans un autre avion en un rien de temps. Ça se promenait avec des valises bourrées d’argent pour faire reculer les camions vers un autre appareil. »

En ce début avril, le prix des EPI a flambé sur un marché devenu hystérique. Le masque N95, qui se vend habituellement un dollar l’unité, se marchande sept dollars. La blouse médicale jetable, qui se paie 1,75 dollar en temps normal, atteint la rondelette somme de 15 dollars l’unité. À tel point que le crime organisé s’est mis au trafic des EPI, une bonne façon de blanchir de l’argent quand même les gouvernements acceptent de payer les cargaisons en argent liquide, ce qui oblige les fonctionnaires à redoubler de prudence.

Des fonds d’investissement privés achètent de grandes quantités de matériel pour les revendre à fort prix quelques jours plus tard. Les masques N95, désormais aussi prisés que des diamants, s’échangent de gré à gré, sans appel d’offres, avec de multiples intermédiaires qui prennent des commissions au passage. Toutes les commandes se paient à l’avance. Les fournisseurs laissent de 24 à 48 heures aux clients pour payer, sans quoi la commande retourne sur le marché, à l’encan.

« En mars et en avril, c’était la jungle, la folie ! » lance Marc-Nicolas Kobrynsky, sous-ministre adjoint au ministère de la Santé, affecté au printemps à l’approvisionnement international des EPI, en collaboration avec l’équipe de l’OSBL SigmaSanté, alors dirigé par Pierre Julien. Ce dernier, aujourd’hui président-directeur général du Centre d’acquisitions gouvernementales, se souvient d’un marché sur la corde raide, avec des clients et des fournisseurs rendus paranoïaques par la concurrence débridée. « Il y avait 180 pays qui voulaient la même affaire, avec 52 États américains et 10 provinces. On essayait de tout garder confidentiel, pour ne pas dire les quantités et où on allait chercher le stock. Il y avait des craintes de nous le faire subtiliser en Chine ou dans la chaîne d’approvisionnement. La provenance et le chemin que le matériel prenait, c’était vraiment secret. »

C’est dans ce contexte tendu que Marc-Nicolas Kobrynsky décide de mettre toutes les chances de son côté afin de protéger sa cargaison du 2 avril, qui vaut plus de cinq millions de dollars : le convoi de quatre camions semi-remorques de 53 pieds affrétés par le gouvernement du Québec auprès de Groupe Robert sera escorté par des policiers en civil du ministère de la Sécurité publique, normalement occupés à la protection des visiteurs VIP — visiteurs qui se font rares au Québec en ce printemps où les frontières sont fermées. Entre Toronto et Boucherville, où est situé le centre de distribution de Groupe Robert, la marchandise, particulièrement les masques N95, sera maintenue sous haute surveillance.

« On avait entendu des histoires de cargaisons qui atterrissaient à Toronto et qui étaient mystérieusement réacheminées aux États-Unis, alors il fallait tout prévoir », explique Marc-Nicolas Kobrynsky.

Le soir venu, lorsque les manutentionnaires de Groupe Robert déchargent les centaines de boîtes, ils constatent qu’il n’y a aucun masque N95 dans les camions ! Le fournisseur n’a pas expédié ce qu’il avait promis.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux se rendra également compte au cours des jours suivants que les trois millions de masques chirurgicaux ne sont pas conformes aux normes canadiennes, de sorte qu’ils sont inutilisables dans les hôpitaux. « J’ai fait escorter un convoi qui ne contenait pas de masques N95 et qui incluait des masques de procédure non conformes ! s’exclame Marc-Nicolas Kobrynsky. On s’est fait avoir. » Les masques de procédure trouveront quand même un usage comme couvre-visages adéquats dans un contexte non médical, par exemple dans des bureaux ou les transports en commun.

Photo : Antoine Bordeleau pour L’actualité

« On avait entendu des histoires de cargaisons qui atterrissaient à Toronto et qui étaient mystérieusement réacheminées aux États-Unis, alors il fallait tout prévoir. »

Marc-Nicolas Kobrynsky, sous-ministre adjoint au ministère de la Santé

Le matin du 3 avril, la mort dans l’âme, le sous-ministre adjoint adresse un courriel à Yvan Gendron pour le prévenir de la décevante livraison. « J’étais furieux. Ça allait mal. Pendant cette période, on subissait défaite après défaite dans nos commandes. Une chance qu’Yvan Gendron est de nature zen. Il nous a juste encouragés à continuer de travailler fort », relate Marc-Nicolas Kobrynsky.

Le réseau de la santé consomme alors des quantités phénoménales d’EPI. Par exemple, de 57 000 masques de procédure par jour en temps normal, les médecins, infirmières, préposés aux bénéficiaires et employés de soutien sont passés à une utilisation moyenne de 550 000 par jour en avril, avec des pointes à 1 million — 17 fois l’utilisation habituelle. Même hausse vertigineuse pour les gants (3,7 millions par jour) et les blouses (200 000 par jour).

Le couvercle du Presto a sauté lorsque les CHSLD ont été touchés par des éclosions. « Tous les CHSLD voulaient du matériel, rappelle Pierre Julien. En temps normal, ils en consomment beaucoup moins que les hôpitaux. Or, quand tu mets de l’inventaire partout, tu augmentes les quantités à fournir. Les besoins ont grimpé de manière exponentielle. »

Pour soutenir le rythme, il faut des commandes, beaucoup de commandes, et vite. « On courait pour en obtenir, affirme Pierre Julien. On ne savait pas quand ça allait se calmer. On nous parlait du pic, qu’on atteindrait le pic, mais on ne semblait jamais l’atteindre ! En tout cas, pas dans la consommation des EPI. »

La situation avait commencé à déraper le mois précédent.


Début mars, Pierre Julien reçoit une mauvaise nouvelle. Celui qui dirige SigmaSanté, un OSBL de 58 employés ayant pour mission de négocier avec les fournisseurs et d’approvisionner tout le réseau de la santé en EPI au nom du gouvernement du Québec pendant la pandémie, se fait dire que la commande pour plus d’un million de masques N95 passée en vitesse le 21 février auprès d’un fournisseur mexicain, Moldex, ne pourra être honorée au complet. Après la livraison des 624 000 premiers masques, l’entreprise prévient Pierre Julien que le reste de sa commande devra attendre. Longtemps. Les États-Unis viennent en fait d’acheter à fort prix toute la production de Moldex pour la prochaine année !

« C’est devenu assez évident que les fournisseurs et distributeurs n’étaient pas capables de nous approvisionner au-delà de ce qui était commandé normalement dans une année, affirme Pierre Julien. La crise s’intensifiait. »

Au plus haut échelon du gouvernement, on donne la permission à l’équipe de Pierre Julien d’ouvrir les vannes. Mais à quelle hauteur ? La consommation dans le réseau de la santé augmente rapidement, mais personne ne sait à quel niveau elle se stabilisera. Aucun plan d’achat en temps de pandémie n’a été élaboré. Une telle hausse des besoins n’a jamais été anticipée. « C’étaient des quantités hors normes, astronomiques. J’ai reçu le mandat d’acheter tout ce que je pouvais, le plus vite possible, pour renflouer les inventaires », dit Pierre Julien, dont la hantise était de voir un jour à la télé des travailleurs de la santé habillés de sacs à ordures, faute d’EPI en quantité suffisante. « Il ne fallait pas que ça arrive. C’était ma mission. »

En mars, la Chine, la manufacture mondiale de matériel médical, est confinée pour lutter contre l’épidémie, ce qui ralentit la production habituelle. De plus, l’équipement qui sort des usines est destiné en priorité aux besoins locaux, et pas à l’exportation. Cette rareté dans la disponibilité, combinée aux besoins qui grimpent partout sur la planète, crée un goulot d’étranglement monstre.

« C’est à ce moment-là que la chaîne d’approvisionnement mondiale s’est brisée, dit Yves Ouellet, le secrétaire général du gouvernement. C’était la guerre pour obtenir du matériel ! Mais il ne fallait pas en manquer. Je ne pouvais pas dire : “Désolé, nous n’avons pas réussi à faire rentrer nos commandes.” C’était impensable. »

« [Les fournisseurs] ne voulaient pas toujours nous dire comment ils obtenaient leur matériel. C’était le far west en Chine. »

Pierre Julien, ancien directeur de SigmaSanté
Photo : D.R.

Fin mars, Marc-Nicolas Kobrynsky est envoyé en renfort auprès de Pierre Julien. Embauché à peine quelques semaines plus tôt comme sous-ministre adjoint à la planification stratégique et à la performance au ministère de la Santé, il est catapulté à la tête de l’une des missions les plus importantes du MSSS : trouver des EPI pour protéger les travailleurs de la santé au front. « Quand j’arrive, le feu est déjà pris », dit-il.

Crâne rasé, mâchoire carrée, barbe de quelques jours, Marc-Nicolas Kobrynsky, 44 ans, est un négociateur qui ne s’en laisse pas facilement imposer. Il est toujours calme et se promène en complet-cravate, comme tout bon diplômé de HEC Montréal et de la London School of Economics. Je le connais depuis plusieurs années — il a déjà été collaborateur au magazine L’actualité de 2017 à 2019 — et le seul trait de caractère qui me vient à l’esprit pour le décrire est « gentillesse ». Son air un brin patibulaire et son sens de l’humour pince-sans-rire sont trompeurs. J’ai  rarement rencontré quelqu’un qui se soucie autant du bien-être des autres et de l’intérêt collectif.

Sa réaffectation, alors qu’il vient d’avoir son premier enfant, est brutale, particulièrement en raison du décalage horaire avec l’Asie. « J’ai été embauché en février pour améliorer la gestion de l’information au ministère, et là, je travaillais jour et nuit à conclure des ententes avec des fournisseurs partout dans le monde pour sécuriser l’approvisionnement en matériel ! » lâche-t-il.

Marc-Nicolas Kobrynsky n’a évidemment pas eu le temps de mettre de l’ordre dans la gestion de l’information au MSSS avant sa réaffectation temporaire à l’approvisionnement en EPI, mais il comprend vite pourquoi son poste de sous-ministre adjoint a été créé en février : il n’existe aucun système centralisé qui permet au gouvernement de connaître l’état des stocks d’EPI. « On naviguait à vue », dit-il.

Le 20 mars, le sous-ministre adjoint Pierre Lafleur écrit un courriel à tous les responsables du système GESTRED (système informatique du ministère de la Santé) dans les 34 CISSS, CIUSSS et autres établissements du Québec afin qu’ils répertorient manuellement la quantité de masques N95, de masques de procédure, de blouses, de gants, d’écouvillons et de visières dont les établissements disposent.

Chaque matin, lorsqu’il se présente à la réunion de la cellule de crise, le premier ministre François Legault pose invariablement la même première question à Yvan Gendron et Danielle McCann : « Combien il nous reste d’EPI ? »

La réponse est souvent imprécise, puisque chacun des CISSS et des CIUSSS fait sa propre comptabilité, et que certains sont plus minutieux que d’autres. La consommation exponentielle rend aussi le décompte difficile, sans considérer les nombreux vols dans les établissements.

Le 27 mars, Pierre Lafleur hausse le ton dans un nouveau courriel. « Nous vous invitons à examiner ces données, pour lesquelles nous observons certaines irrégularités que nous nous expliquons difficilement. Compte tenu qu’il s’agit d’un enjeu crucial, nous vous demandons de rappeler à vos équipes que la rigueur dans la compilation des données est essentielle à la bonne conduite du réseau », conclut-il.

À ce moment, l’équipe de Pierre Julien a passé des dizaines de commandes pour des masques, des gants et des blouses, mais aucune n’arrive au Québec. La pression grimpe. SigmaSanté a développé une grande expertise pour négocier avec les fournisseurs, mais n’a pas d’expérience en logistique pour acheminer les produits jusqu’ici. « On me disait : “On en a pour un million en commande.” Je répondais : “Tenez pour acquis que ça ne fonctionnera pas. On va être à risque. Trouvez d’autres fournisseurs” », raconte Yves Ouellet.

Pas moins de 3 500 fournisseurs offriront leurs marchandises au gouvernement du Québec pendant le printemps. De ce nombre, moins de 150 seront en mesure de fournir du matériel. « C’était complètement fou. Juste trier les offres qu’on recevait, c’était fastidieux. On a embauché du monde pour ça, parce qu’il fallait vérifier, au cas. On ne pouvait négliger aucune piste. Il y avait tellement de monde incapable de livrer ce qu’il promettait », dit Pierre Julien.


L’exemple du « deal de Détroit » vient spontanément à l’esprit des fonctionnaires impliqués dans la chasse aux EPI. Début mai, un homme d’affaires prétend avoir mis la main sur 10 millions de masques N95, les plus rares sur le marché, et qu’ils se trouvent dans un entrepôt en banlieue de la capitale de l’automobile américaine. Après vérifications, la piste semble solide. Les gouvernements du Québec et de l’Alberta souhaitent rapatrier un million de masques chacun pour commencer — envoyer 50 camions d’un coup pour ramasser la cargaison au complet éveillerait les soupçons des agents frontaliers américains, les États-Unis interdisant l’exportation de matériel médical depuis quelques semaines afin de prioriser leurs propres besoins.

Le dimanche soir, Groupe Robert, qui a un centre de distribution à Toronto, envoie quatre semi-remorques et leurs chauffeurs dormir à la frontière canado-américaine, à Windsor, afin qu’ils soient prêts à prendre la route vers Détroit dès le lundi matin. Le jour J, tout le monde est nerveux. À la frontière, les chauffeurs disent aux douaniers ne pas savoir ce qu’ils vont chercher aux États-Unis — ce qui n’est pas inhabituel pour des camionneurs — et évoquent vaguement des denrées alimentaires, sans plus de précision. L’astuce fonctionne.

Une fois à Détroit, les chauffeurs reçoivent l’ordre d’attendre à une halte routière Flying J, le temps de recevoir de nouvelles instructions. Les heures passent. Le silence radio s’éternise. Vers midi, l’un des chauffeurs s’impatiente et se dirige vers l’entrepôt dont il a l’adresse. Sur place, il constate avec surprise que l’endroit est consacré à des produits forestiers, et qu’on n’y trouve pas l’ombre d’un masque N95 ! Joint au téléphone, l’intermédiaire jure que les masques sont dans un autre entrepôt, mais qu’il faut attendre. À 18 h, toujours sans nouvelles, les gouvernements du Québec et de l’Alberta se retirent de l’entente. Les camions reviennent au Canada, vides.

Photo : D.R.

« Il ne fallait pas en manquer. Je ne pouvais pas dire : “Désolé, nous n’avons pas réussi à faire rentrer nos commandes.” C’était impensable. »

Yves Ouellet, secrétaire général du gouvernement

Nouvelle déception. Il y en aura plusieurs. Marc-Nicolas Kobrynsky a le mandat de sortir de l’eau les plus gros poissons pour nourrir en EPI le contingent du personnel médical. Or, la pêche est d’une complexité inouïe. Ça mord régulièrement, mais il n’y a pas souvent de poisson au bout de la ligne.

Au milieu de la crise, un homme d’affaires d’origine suisse propose environ 10 millions de masques N95 au gouvernement du Québec. À l’interne, la commande sera baptisée « le deal de l’Islande », puisque les fameux masques seraient entreposés sur cette île au milieu de l’océan Atlantique. À un certain moment, il y a tellement de personnes sur la ligne pour négocier le transfert des masques que Marc-Nicolas Kobrynsky en perd le compte : il y a l’homme d’affaires à l’origine de la proposition, un représentant d’un fonds d’investissement britannique, deux avocats britanniques, un homme d’affaires mexicain, des avocats du Québec… « Je ne savais même pas le rôle de chacun, mais tout le monde voulait une commission ! » lâche Marc-Nicolas Kobrynsky.

Le gouvernement du Québec tente d’obtenir les spécifications techniques des masques, la date de péremption, les conditions d’entreposage… Impossible. Secret. Mais à Québec, on a besoin de la marchandise. La pression est forte. Or, l’espace aérien islandais est fermé aux Canadiens, de sorte qu’il est impossible de se rendre sur place afin d’examiner l’état, voire de confirmer l’existence de la marchandise. Marc-Nicolas Kobrynsky demande à la firme mondiale de vérification et de certification de produits SGS si elle peut envoyer des employés en Islande depuis l’Europe, puisque la frontière du pays est encore ouverte aux Européens. L’entreprise confirme qu’elle est en mesure de dépêcher deux certificateurs à partir de la Belgique.

Quelques jours plus tard, sans confirmation officielle que la marchandise pourra être inspectée avant son départ de l’Islande, et devant la complexité de l’entente, le gouvernement du Québec choisira de se retirer des pourparlers.

« En mars et en avril, on a mis beaucoup d’énergie pour peu de résultats, comme partout dans le monde. On avait l’impression de se battre contre des ombres », raconte Yves Ouellet.

(J’ai obtenu les noms des fournisseurs, les sommes des contrats et les détails sur ces pourparlers qui n’ont pas fonctionné afin d’authentifier les histoires, mais je ne suis pas en mesure de tout révéler en raison des litiges en cours entre le gouvernement et les fournisseurs. Certains litiges s’élèvent à plusieurs dizaines de millions de dollars. Mes sources ont accepté de me raconter l’existence de ces tentatives pour illustrer les difficultés qu’elles ont affrontées.)


Alléchés par la demande mondiale — et une permission spéciale d’opérer pendant le confinement pour des raisons médicales —, les entrepreneurs chinois se lancent à corps perdu dans la production d’EPI. En avril, le nombre de manufacturiers d’équipement médical accrédités bondit de 6 000 à 74 000 en Chine. La plupart n’ont pas d’expérience de vente à l’international, ne connaissent pas les normes des pays occidentaux et ne parlent pas anglais.

SigmaSanté embauche quelqu’un qui lit le mandarin et le cantonais pour déchiffrer les bons de commande, ainsi qu’une clinicienne pour s’assurer que les spécifications techniques sont à la hauteur des exigences canadiennes. « On a reçu beaucoup de bons de commande contrefaits, raconte Pierre Julien. Il fallait les repérer, ce n’était pas simple. On a beaucoup appris ! »

Le gouvernement conclut des ententes avec des fournisseurs, mais ceux-ci se trouvent souvent à l’autre extrémité d’une longue chaîne d’arrangements, avec de multiples intermédiaires jusqu’à l’usine de production. « Ils ne voulaient pas toujours nous dire comment ils obtenaient leur matériel », dit Pierre Julien, qui doit tout de même se résoudre à payer les commandes à l’avance, ce qui est contraire au protocole habituel. « J’étais très réfractaire, mais on a vite réalisé qu’on n’aurait aucune commande sinon. C’était le far west en Chine. L’idée était de renflouer les stocks au plus vite et de revenir à un processus normal d’appels d’offres ensuite. Mais à court terme, il fallait gérer le risque. »

À la mi-mars, Jean-François Lépine, responsable des bureaux du Québec en Chine, offre son aide avec son équipe pour épauler Pierre Julien et Marc-Nicolas Kobrynsky. « C’était un sauve-qui-peut ! Tout le monde avait besoin d’EPI. On est devenus des dépanneurs pour aider le gouvernement [à dénouer les problèmes]. » Il coordonne le tout à partir de Montréal. « Je vivais à l’heure de la Chine. Je me couchais à 2 h du matin et je me levais pour les réunions ici à 7 h. »

Les 17 employés chinois du gouvernement du Québec restés dans leur pays tentent d’évaluer le sérieux de certains fournisseurs asiatiques qui promettent des EPI au réseau de la santé. Est-ce que l’usine inscrite dans le contrat existe ? Est-ce que le manufacturier a bel et bien une commande à destination du Québec ? « On appelait dans les usines et, parfois, ils n’avaient jamais entendu parler de notre fournisseur ! Il pouvait y avoir cinq ou six intermédiaires chinois », explique Jean-François Lépine.

Il ne manque pas, bien sûr, de fraudeurs qui tentent leur chance, mais beaucoup de fournisseurs, de bonne foi, sont simplement incapables d’honorer les commandes, faute d’avoir pu noliser à temps des avions ou parce que leur usine en Chine n’a pas fourni le matériel promis. « Du monde a fait de l’argent, mais beaucoup de monde a perdu de l’argent », estime Pierre Julien.

À un certain moment, l’équipe de SigmaSanté remarque que la plupart de ses fournisseurs inscrivent la même usine de production dans leurs bons de commande. « Ça nous mettait à risque si cette manufacture devenait incapable de fournir », raconte Pierre Julien. Jean-François Lépine envoie l’un de ses employés en Chine vérifier sur place. « Il y avait une longue file de camions qui attendaient la marchandise depuis plus de 48 heures ! Le bordel ! » dit-il. Québec cherchera par la suite à diversifier la provenance des produits afin de diminuer le risque.

« Je vivais à l’heure de la Chine. Je me couchais à 2 h du matin et je me levais pour les réunions ici à 7 h. »

Jean-François Lépine, responsable des bureaux du Québec en Chine
Photo : D.R.

Pour amenuiser la contrefaçon de masques qui prend de l’ampleur, le gouvernement chinois oblige les exportateurs d’EPI à transiter par l’aéroport de Shanghai. L’État centralise le dédouanement à cet endroit afin d’inspecter la marchandise qui sort du pays. Résultat : l’achalandage explose. En avril et en mai, l’aéroport de Shanghai opère à 400 % de sa capacité. La tour de contrôle doit gérer plus de vols qu’en temps normal, même si l’espace aérien est fermé aux voyageurs et que l’aviation commerciale s’est écroulée.

Du début mars à la fin mai, la Chine exportera 50 milliards de masques, soit 10 fois sa production de toute l’année 2019.

Les transporteurs ne peuvent laisser leurs avions au sol plus de six heures, atterrissage, ravitaillement, chargement de la marchandise et décollage inclus, sans quoi les autorités chinoises peuvent saisir la cargaison et interdire à l’avionneur de revenir sur place. « C’était un véritable ballet d’avions dans le ciel et au sol », raconte Dany Gagnon, de Chrono Aviation.

Or, étant donné qu’une file de plusieurs kilomètres de camions s’étire aux portes de l’aéroport de Shanghai, il n’est pas rare qu’un fournisseur soit coincé avec son matériel loin du tarmac au moment où l’avion avec lequel il a rendez-vous atterrit. Plusieurs appareils ayant écoulé les six heures autorisées redécolleront vides.

Il semble que cette situation se produira à au moins deux reprises pour le Canada — certaines sources me parlent de trois avions revenus bredouilles au printemps, sans que j’aie toutefois pu le confirmer. Le 21 avril, le premier ministre Justin Trudeau a reconnu que les strictes règles aéroportuaires chinoises étaient à l’origine de cet imbroglio. « Il y a des limites extrêmes sur le temps qu’un avion peut rester sur le territoire chinois, et il y a eu des délais énormes en matière de transport des marchandises vers l’aéroport, et malheureusement les avions ont dû décoller sans avoir reçu leur cargaison », a-t-il exposé en conférence de presse, ajoutant qu’il s’agissait d’un avion nolisé par le gouvernement fédéral ainsi que d’un appareil mandaté par une province qu’il n’a pas nommée — on sait néanmoins qu’il ne s’agissait pas du Québec.

Quand j’ai voulu en savoir davantage sur ces vols revenus sans leurs marchandises, Services publics et Approvisionnement Canada a soutenu que, lors des 21 trajets effectués par le gouvernement fédéral de la Chine vers le Canada, entre le 1er mars et le 1er mai, aucun avion n’est revenu vide à proprement parler. « En avril, un vol de transport de marchandises affrété par le gouvernement fédéral est revenu de Chine sans la marchandise prévue à son bord. Toutefois, ce vol était rempli de marchandises appartenant à d’autres entités canadiennes », a déclaré une porte-parole du ministère, sans plus de détails. Mystère, donc, sur ces vols.

Méthode officieuse pour contourner ce genre de situation, les pots-de-vin deviennent monnaie courante à Shanghai. Les responsables d’équipage débarquent des avions avec 10 000 dollars américains en argent comptant, afin de négocier un ravitaillement en essence plus rapide ou pour graisser la patte de l’agent de sécurité qui contrôle l’entrée des camions sur le tarmac.

C’est ce que Dany Gagnon appelle avec euphémisme « un pourboire au bon moment ». « Si on te dit que ton avion va recevoir son essence dans six heures, et que tu sais que ça va te faire manquer ta fenêtre de décollage, bien 100 ou 200 dollars bien placés vont te permettre d’avoir ton kérosène à temps. C’était la game. Il fallait la jouer », dit le vice-président de Chrono Aviation.

Même scénario pour les entreprises de dédouanement à l’aéroport. « Certaines pouvaient prendre 72 heures à dédouaner ton stock, alors que d’autres, à peine quelques heures. Il fallait les trouver et payer », raisonne-t-il.

Les autorités chinoises imposeront une foule d’exigences administratives et de documentation pour sortir la marchandise du pays. Or, en mars et en avril, Pékin changeait les formulaires requis tous les quatre à cinq jours ! L’ambassadeur du Canada en Chine, Dominic Barton, avec le soutien de Jean-François Lépine, mobilisera des équipes à l’aéroport pour s’assurer que les papiers des fournisseurs qui font affaire avec le Canada sont en règle. « On se parlait chaque matin, Dominic et moi, pour coordonner notre stratégie aux douanes chinoises », relate Jean-François Lépine, qui ne tarit pas d’éloges sur le rôle joué par l’ambassade canadienne en Chine. « Ils étaient très efficaces pour nous aider à trouver les papiers et démêler les problèmes. Le gouvernement chinois fait seulement affaire avec les autres pays, alors le Québec n’était pas une priorité pour lui. »

Dans ce chaos planétaire, deux PME de Québec, sans aucune expérience en approvisionnement de matériel médical avant la crise, sauveront le gouvernement d’une grave pénurie de masques et de blouses.


Vincent Thériault et son frère François, les cofondateurs de l’entreprise de vêtements pour homme Surmesur, ont commencé à s’inquiéter pour leur entreprise en janvier, lorsque leurs fournisseurs en Chine ont dû fermer leurs usines en raison de la propagation du virus.

Puis, à la mi-mars, c’est au tour du Québec d’être frappé. Les consommateurs désertent les boutiques. Le confinement s’installe. Les bals et les mariages, qui représentent un important volume de ventes pour Surmesur, n’auront pas lieu. L’entreprise de 105 employés, fondée en 2010 et en pleine croissance jusqu’à l’éclatement de la crise, vacille. « On n’avait pas les liquidités pour durer six mois ; notre entreprise était soudainement très précaire, comme la plupart des détaillants », explique Catherine Savoie, responsable des finances à Surmesur et conjointe de Vincent Thériault.

L’un des sous-traitants de l’entreprise en Chine annonce à la mi-mars que son usine confectionnera des masques afin de pouvoir rouvrir plus rapidement. « On faisait des blagues entre nous : peut-être qu’on pourrait offrir un masque à l’achat d’une chemise !? » raconte Catherine Savoie.

L’idée fait pourtant son chemin, et la possibilité d’importer des masques de procédure s’impose dans les discussions des trois dirigeants. Mais le 18 mars, Horacio Arruda déconseille le port du masque en public. « Est-ce qu’on va se faire descendre en flammes si on commence à vendre des masques ? On ne savait plus si c’était une bonne idée », relate Vincent Thériault, qui s’occupe davantage du volet ventes et marketing de l’entreprise.

Photo : D.R.

« On ne connaissait rien dans les masques ! On vend ça combien ? J’ai appelé des connaissances dans les pharmacies. On a fait une étude de marché en 45 minutes ! »

Catherine Savoie, responsable des finances à Surmesur

Dans la nuit du 19 au 20 mars, les trois enfants du couple Savoie-Thériault, de trois, cinq et sept ans, se retrouvent dans le lit avec maman, de sorte que Vincent est contraint d’aller dormir dans la chambre de sa plus vieille — bref, une vie de famille normale. « Je faisais de l’insomnie, anyway, j’avais peur de perdre mon entreprise, je pensais toujours à ça », dit-il.

À 3 h du matin, sur un coup de tête, il se lève, allume son ordinateur et scrute l’organigramme du gouvernement du Québec à la recherche des personnes responsables des achats de matériel médical. Il envoie une série de courriels au hasard, avec une simple mention qu’il peut se procurer des masques chirurgicaux au besoin, puis se recouche. « J’étais en mode survie, dit Vincent Thériault. J’essayais ça ou je me couchais en boule dans un coin et on faisait faillite. »

À 7 h, un employé de SigmaSanté lui répond. À 9 h, il a son premier rendez-vous téléphonique. À 10 h, il reçoit une première commande pour 500 000 masques. Une commande que le gouvernement bonifie à cinq millions de masques 24 heures plus tard !

« C’était super, mais on ne connaissait rien dans les masques ! On vend ça combien ? Combien ça coûte, faire venir des masques de Chine ? J’ai appelé des connaissances dans les pharmacies. On a fait une étude de marché en 45 minutes ! » raconte Catherine Savoie.

François Thériault, responsable du volet logistique de l’entreprise, appelle leur employée en Chine, Huijuan Wang, qui se fait appeler Vanessa — les Chinois qui travaillent avec des entreprises étrangères adoptent souvent des prénoms occidentaux pour faciliter la communication —, et l’informe du nouveau contrat. « On a une semaine pour recevoir cinq millions de masques », lui lance-t-il.

Vanessa Huijuan quitte immédiatement le bureau de Surmesur à Qingdao, une ville portuaire dans la province du Shandong, près de la mer Jaune, et prend la route pour l’usine de leur sous-traitant, à la campagne, afin de lui acheminer la commande. Mauvaise nouvelle : l’usine ne produit pas de masques chirurgicaux, mais des masques pour la population générale, non certifiés pour les hôpitaux !

« Shit ! Il faut trouver une nouvelle usine ! » s’alarme François Thériault. Vanessa Huijuan se rend à l’une des plus importantes usines de masques chirurgicaux de la province, qui produit près de cinq millions d’unités par jour. À l’extérieur de la porte d’entrée principale, des dizaines de fournisseurs attendent en ligne sous un soleil de plomb, armés de valises pleines d’argent, espérant convaincre l’entreprise de leur vendre du matériel. « Cash is king. Tu ne rentres pas si tu n’as pas de liquide », raconte François Thériault.

Photo : D.R.

« J’étais en mode survie. J’essayais ça ou je me couchais en boule dans un coin et on faisait faillite. »

Vincent Thériault, cofondateur de Surmesur

Vanessa Huijuan déniche un contact à l’intérieur de l’usine et parvient à obtenir un rendez-vous, puis à signer un contrat d’approvisionnement. « Elle a été formidable. Ne me demande pas comment elle a fait, je ne veux pas tout savoir ! » rigole François Thériault.

Les Thériault ont un avantage sur plusieurs nouveaux venus dans le marché du masque : ils importent leurs vêtements par avion plutôt que par bateau. Ils connaissent la logistique. Et ils ont déjà des comptes avec les transporteurs UPS, FedEx et DHL.

La première commande de cinq millions de masques arrivera finalement neuf jours après l’entente signée avec le gouvernement du Québec. « On était deux jours en retard, on était déprimés, on pensait que SigmaSanté ne voudrait plus travailler avec nous », raconte Vincent Thériault.

Au contraire, impressionné par l’efficacité de Surmesur, le gouvernement passe une nouvelle commande pour 10 millions de masques. Puis 12 millions, puis 15 millions… Avec une consommation de près d’un million de masques de procédure par jour, le réseau de la santé est assoiffé de matériel.

« On était sans cesse à quelques jours de la rupture de stock, mais quand nos gars d’entrepôt appelaient et nous disaient que Vincent Thériault était dans la place, on poussait un soupir de soulagement, se remémore Marc-Nicolas Kobrynsky. Ça voulait dire qu’on allait avoir du stock pour durer jusqu’à la prochaine commande. Surmesur était super fiable. »

Vincent Thériault passe ses journées — et une partie de ses nuits — au téléphone à passer des commandes et à régler des problèmes de dernière minute. Ses écouteurs sans fil deviennent presque des implants dans ses oreilles, dit-il en riant. « Mes enfants avaient plus de chances de me parler en m’appelant qu’en frappant à la porte du bureau à la maison ! »

À la fin avril, le gouvernement commande 96 millions de masques d’un coup. « Je ne savais même pas que c’était possible ! On est huit millions au Québec ! » s’exclame Vincent Thériault.

C’est toutefois beaucoup trop pour les UPS ou FedEx de ce monde. Il faut noliser des avions. Catherine, Vincent et François appellent Air Canada : trop compliqué. Ils tentent leur coup avec Aeromexico, grâce à l’un de leurs sous-traitants au Mexique, mais le transporteur est incapable d’obtenir des plages horaires pour atterrir en Chine.

C’est à ce moment qu’une autre entreprise de Québec entre dans la danse. Surmesur a fourni les combinaisons des pilotes de Chrono Aviation lors du lancement de l’entreprise, quelques années plus tôt. C’est le temps d’appeler Dany Gagnon.


En avril, à l’image des Thériault, Dany Gagnon et ses partenaires sont en pleine transformation de leur compagnie pour survivre.

Lancée en 2012, Chrono Aviation se spécialise d’abord dans le transport haut de gamme, avec des vols nolisés pour des entreprises, des vedettes ou des équipes sportives. Ses appareils noirs sont magnifiques, les pilotes et les équipages, bien habillés, et les vols sont à l’heure. Toujours. « On est des maniaques de logistique », affirme Dany Gagnon, 45 ans.

Les compagnies minières dans le nord du Québec commencent à faire appel à ses services, de sorte qu’en huit ans, Chrono Aviation passe de l’exploitation d’un seul appareil — un Pilatus PC-12 neuf passagers — à 14 avions, dont un Boeing 737. De quelques employés, l’entreprise grimpe à 265 personnes à la veille de la crise sanitaire.

Mais tout menace de s’effondrer lorsque les vols nolisés se réduisent comme peau de chagrin et que les compagnies minières ralentissent la cadence de production, en mars et en avril. « Il fallait qu’on sauve l’entreprise, alors on a commencé à faire plus de cargos », explique Dany Gagnon. Et le secteur du matériel médical roule à fond de train.

« On a enlevé les 471 sièges pour avoir deux étages pour mettre du stock ! »

Dany Gagnon, vice-président de Chrono Aviation
Photo : D.R.

À la mi-avril, Marc-Nicolas Kobrynsky réussit à trouver des blouses d’un fournisseur au Mexique alors que le Québec est à cinq jours de la pénurie. Mais il n’a aucun transporteur pour ramasser le matériel. Le sous-ministre adjoint a entendu parler de Chrono Aviation et retient ses services pour cet aller-retour. Or, le voyage ne se déroule pas comme prévu — sans surprise, à cette époque confuse.

Une fois arrivé sur place, le Boeing 737 de Chrono Aviation attend la commande à l’aéroport de Mexico, mais elle tarde à arriver. Le pilote et le chef d’équipage patientent durant des heures, sans nouvelles. Le fournisseur appelle Marc-Nicolas Kobrynsky, en panique : l’usine qui confectionne les blouses a manqué de matière première et n’a pas été en mesure de préparer la commande. Il propose toutefois de rapatrier des blouses de différents endroits au Mexique, sauf qu’une telle opération prendra du temps.

Marc-Nicolas Kobrynsky appelle Dany Gagnon, dépité, et lui dit que l’avion devra revenir vide, faute de stock. « Je vais laisser mon avion sur place, prends le temps qu’il te faut », lui répond le vice-président de Chrono Aviation. Une flexibilité rare dans le milieu de l’aviation, où les appareils qui ne volent pas coûtent cher et ne rapportent rien. Dany Gagnon fait rouvrir un petit hôtel pour y loger les membres de son équipage, près de l’aéroport de Mexico, et déniche un traiteur pour les nourrir.

L’opération « trouver de nouvelles blouses à travers le Mexique » prendra… trois jours ! Lorsque la cargaison arrive enfin, les boîtes de toutes les grandeurs renferment des blouses de couleurs dépareillées, aux textures différentes et inusitées — certaines sont en plastique ! « Il y avait des blouses de dentiste, de coiffeur, de plein de couleurs, c’était laid à mort, se souvient Marc-Nicolas Kobrynsky. Mais je n’avais pas le choix. C’était ça ou on manquait de matériel pour nos travailleurs de la santé dans les CHSLD. »

Au moment où les frères Thériault appellent Dany Gagnon pour transporter leurs dizaines de millions de masques, le nombre de commandes a grimpé rapidement à Chrono Aviation. Marc-Nicolas Kobrynsky et Pierre Julien n’hésitent pas à passer le mot à leurs fournisseurs désespérés. « Appelez Chrono, ils sont fiables », disent-ils. De sorte que le Boeing 737, converti en avion-cargo, ne suffit bientôt plus à la tâche. L’entreprise loue alors des Airbus A330, A340 et même un A380, l’un des plus gros appareils au monde. « On a enlevé les 471 sièges pour avoir deux étages pour mettre du stock ! » lance Dany Gagnon, qui sera le premier à ramener l’A380 au Québec, où il n’avait pas atterri depuis le dernier vol d’Air France, en 2012.

Surmesur obtient la permission des autorités chinoises de charger ses masques à partir de l’aéroport de Qingdao — aussi appelé Tsingtao, comme la bière —, à 15 minutes de route de son bureau en Chine, de sorte que Vanessa Huijuan peut superviser la chaîne d’approvisionnement et embaucher une équipe pour remplir les avions… tout en évitant le chaos de l’aéroport de Shanghai. « On a pris un guess, tout le monde nous disait qu’il fallait passer par Shanghai, mais ç’a marché », raconte François Thériault.

Les masques sont entreposés près de l’aéroport, dans le même hangar que le géant des télécommunications Huawei utilise pour stocker ses téléphones avant leur expédition. « La place était très bien gardée ! » s’amuse Vincent Thériault.

Sur les 45 allers-retours de Chrono Aviation en Chine pour ramasser des EPI au printemps et à l’été 2020, une vingtaine seront effectués pour Surmesur. Au total, les Thériault fourniront 2,5 millions de blouses et 185 millions de masques chirurgicaux au gouvernement du Québec.

Pour ces commandes, l’État québécois a versé à la division d’importation et de distribution de Surmesur, Terio International, la somme de 254,9 millions de dollars en 2020. Parmi les 140 fournisseurs d’équipements médicaux qui se sont partagé les contrats du gouvernement entre mars et décembre 2020, Surmesur se classe au troisième rang, derrière deux gros joueurs de l’approvisionnement médical : SMI International (392,8 millions de dollars) et Supermax Healthcare CDA (330,9 millions). Pas mal pour une PME de Québec qui fabriquait essentiellement des jeans, des chemises et des vestons pour homme avant la crise !

Non seulement Surmesur et Chrono Aviation ont évité la faillite, mais les deux entreprises et leurs dirigeants ont contribué à sauver des vies en procurant du matériel de protection aux travailleurs de la santé dans un contexte international difficile. « Ils méritent une médaille. Je n’ose pas imaginer ce qui serait arrivé sans eux », dit Marc-Nicolas Kobrynsky.

Le printemps le plus long
par Alec Castonguay

Québec Amérique
392 p.

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Aujourd’hui, j’entendais que le gouvernement honorait la mémoire du Capitaine Bonhomme. Curieusement, en lisant cet article, j’avais l’impression que j’entendais une des histoires hurluberlues du Capitaine Bonhomme tellement c’est irréel et vraiment aucun bon sens. Félicitations!!!

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Un récit de grande classe que ce thriller d’ Alec Castonguay qui nous prouve encore une fois ses grandes qualités de journaliste.
Ce livre s’inscrira dans le cheminement historique du Québec .
Merci

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Histoire fascinante et inspirante. Une grande leçon de management aussi! Bravo à tous ces acteurs de l’histoire qui ont veillé sur la santé des Québécois; votre génie inventif et votre détermination nous enseignent beaucoup! Et grand merci à Alec Castonguay!

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Je n’ai pas encore lu le livre d’Alex Castonguay mais selon les extraits relatés dans ce texte il s’agit d’un travail journalistiques minutieux et sans contredit objectif de vérité que j’aurai plaisir à lire. Toutefois, j’éprouve avant même de l’avoir lu, une grande tristesse aux constats des grandes magouilles financières et de la corruption très diversifiée et mondiale des nombreux acteurs qui ont profités de la pandemie pour mettre à genoux les differents gouvernements soucieux de sauver des vies et leur système de santé respectifs. J’ai hâte de lire le livre mais en même temps, je sais que je serai encore plus déçue de la nature humaine, particulièrement du très grand manque d’honneur des hommes partout sur la planete dans un moment où ils auraient dû être solidaires. Heureusement, certains ont été courageux et ont réussi des tours de force. Ceux là sont des hommes d’honneur.

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Je suis émerveillée de cet article qui nous dévoile la réalité si stressante de ce que nos dirigeants ont vécu pour arriver à fournir le matériel médical. Bravo à nos entrepreneurs. Il est bien vrai que la foi peut soulever des montagnes.

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