À l’école des entrepreneurs

Le Québec connaît un déficit : un déficit d’entrepreneurs et de relève dans les entreprises. Mais des Beaucerons ont créé une école pas comme les autres pour le combler.

Chronique Affaires : À l’école des entrepreneurs
Gregory Charles (photo : É. E. Beauce)

On est bien loin de la belle époque du Québec inc., dans les années 1980, quand il ne se passait guère une semaine sans qu’une PME québécoise fasse son entrée en Bourse ou connaisse du succès à l’étranger. Seulement 6,9 % des Québécois veulent se lancer en affaires, contre 11,2 % en moyenne au Canada, révèle une étude récente parrainée par la Fondation de l’entrepreneurship. « On n’encourage plus l’entrepreneuriat dans les écoles », constate le président du conseil de la Fondation, Alain Lemaire, patron de Cas­cades. « Il faut redonner le goût de prendre des risques, stimuler la fibre entrepreneuriale, si on veut créer des emplois au Québec et ne pas être une société de services ou de sous-traitants. »

Des Beaucerons ont décidé de s’en mêler. L’automne dernier, une première cohorte de 25 entrepreneurs-étudiants est entrée à l’École d’entrepreneurship de Beauce (EEB), créée à Saint-Georges à l’initiative de gens de la région. Un second groupe de 25 s’est inscrit récemment.

Marc Dutil, président et chef de l’exploitation du Groupe Canam, a semé l’idée chez trois amis travaillant dans le domaine de l’éducation, à l’issue d’une partie de hockey. « Pensez-vous qu’on a besoin d’un 27e cours de marketing au Québec ? » a-t-il demandé à ses amis, qui voulaient attirer en Beauce des professeurs susceptibles d’y donner des cours spécialisés.

Marc Dutil leur a plutôt suggéré d’ouvrir une école d’un nouveau genre, où les formateurs seraient des dirigeants d’entreprise. « Les médecins enseignent aux médecins, les avocats aux avocats. Mais les entrepreneurs n’avaient pas d’équivalent », dit-il.

Une collecte de fonds auprès des Beaucerons, en 2008, a permis de réunir 3,5 millions de dollars en argent et en services, ce qui a assuré le capital de départ. La vieille auberge Benedict Arnold a été acquise, en partie rasée, puis retapée en hôtel quatre étoiles grâce à des prêts de Desjardins et de la Banque Nationale. L’éta­blissement est doté de salles de cours, de salons, de services de restauration, etc. Les élèves y logent pendant les fins de semaine de cours – la formation est répartie sur deux ans, à raison d’une fin de semaine de quatre jours tous les deux mois. En tout, l’École d’entrepreneurship aura coûté environ neuf millions de dollars, dit la directrice générale, Nathaly Riverin.

« Ça faisait longtemps que je voulais enrichir mes con­naissances. Mais je n’avais pas envie de perdre mes soirées et mes fins de semaine dans des travaux d’équipe pour faire un MBA. Je n’ai pas le temps, avec ma petite famille et une entreprise à diriger », dit Denis Pichet, 41 ans, président de Magnus, à Boucher­ville, une entreprise familiale d’un peu plus de 100 employés spécialisée dans le traitement des eaux.

Même si l’école est un organisme sans but lucratif, la formation n’est pas donnée : il faut compter 52 998 dollars pour les deux années. Afin d’aider ceux qui démarrent, l’EEB a un programme de bourses.

La particularité est que les « entraînements », pour reprendre le jargon sportif de l’école, sont confiés à des entrepreneurs aguerris : Alain Lemaire (Cascades), Pierre Pomerleau (Pomerleau), Christian Élie (Pélican), éventuellement André Bérard, Jean Coutu et autres Marcel Dutil.

« On est de la vieille garde du Québec inc., dit Alain Lemaire. Mais on va leur expliquer comment on a sur­­monté des écueils, des défaites. Quels sont nos secrets pour relan­cer des usines mori­bondes. Comment on traite nos employés. »

Le programme de sémi­naires est divisé en 15 modules thématiques, tels que « Recon­naître et saisir les opportu­nités », « Savoir compter et se financer » ou encore « Rêver et créer ». Gregory Charles y a d’ailleurs parlé de créativité récemment.

En plus de recevoir les con­seils pratiques de leurs « entraî­neurs », les entrepreneurs-étudiants apprennent les uns des autres. Ils s’entraident, aussi. Régulièrement, ils s’envoient des courriels d’appel à l’aide et de conseils. « Je cherchais une société spécialisée dans le transport sur rail pour l’Ouest canadien. Quel­qu’un que j’ai rencontré à l’école m’a fourni un bon contact », dit David Drouin, 29 ans, copropriétaire de Quirion Métal, une entreprise de Beauceville spécialisée dans les structures d’acier.

La formation reçue est rapidement utile. « Mon programme est déjà payé rien qu’avec les trucs que j’ai appris », dit Denis Pichet, le président de Magnus.

 

ET ENCORE…

Âge moyen des inscrits : 38 ans. En moyenne, les entreprises qu’ils dirigent comptent 70 employés et ont un chiffre d’affaires de 25 millions de dollars.

Il faut déjà être à la direction d’une entreprise ou faire partie de la relève pour être admis.

 

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Michel Van de Walle est journaliste et chroniqueur à Rue Frontenac.