À qui appartient votre télé ?

Les abonnés de Vidéotron seront-ils les seuls à pouvoir regarder le plus récent spectacle de Céline Dion en vidéo à la demande ? Et pour voir les matchs du Canadien sur un iPhone, faudra-t-il nécessairement être un client de Bell Mobilité ?

Chronique Affaires : À qui appartient votre télé ?
Photo : PC et TVA

Fiction ? Que non ! Cela pourrait bien être votre téléréalité. Car derrière votre écran plasma, votre ordinateur ou votre téléphone intelligent, les grands conglomérats des communications sont en train de se livrer une guerre sans merci pour avoir votre attention… et votre argent.

BCE, Quebecor et leurs concurrents du reste du pays utilisent toutes les stratégies pour accaparer les plus grandes parts de marché. La partie se joue sur toutes les plate­formes : télévision, Internet, téléphonie, imprimé. La recette : offrir du contenu exclusif pour garder ses abonnés en captivité. Et refuser de le partager avec les autres.

Le banquier ou un match des Canadiens scotchent des millions de Québécois devant leur écran. La facture pour 30 secondes de publicité explose et permet à celui qui possède les droits d’empocher des profits considérables.

En cette matière, la planche à billets par excellence, c’est le sport. Le hockey en particulier. « Le sport, c’est magique. Les droits sont coûteux, mais c’est extrêmement rentable », affirme Richard Paradis, président du Groupe CIC, une société de consultants spécialisés dans les communications.

BCE, grâce au Réseau des sports (RDS), possède les droits de diffusion des matchs des Canadiens. Cela rapporte gros. Pas étonnant que Que­becor ait tenté d’acquérir l’équipe montréalaise en 2009 et se lance maintenant dans la mêlée pour un retour des Nordiques à Québec. Après tout, il faudra bien alimenter la future chaîne TVA Sports et le nouveau réseau de téléphonie 3G+. Quoi de mieux qu’une rivalité Québec-Montréal pour faire sauter l’audimat !

Chaque groupe cherche à protéger ses contenus les plus payants afin de se donner un avantage concurrentiel sur l’autre. Cette guerre pourrait avoir un revers détestable pour les usagers : faudra-t-il être abonné à la fois à des services de BCE et de Quebecor pour suivre les péripéties des deux équipes québécoises ?

Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) tentera d’arbitrer cette joute autour de l’exclusivité des contenus. Il tiendra en juin des audiences publiques sur les problèmes issus de l’intégration verticale des grandes entreprises de communication.

Ces problèmes, ils se posent déjà. À la suite de plaintes de Bell et de Telus, le CRTC a obligé, en janvier, Quebecor à rendre disponibles certaines des émissions les plus populaires du Groupe TVA, afin qu’elles puissent être redif­fusées par ses concurrents sur leurs chaînes de vidéo à la demande. Quebecor a contesté la décision devant la Cour d’appel fédérale, qui a rejeté sa requête en avril. Les parties étaient récemment en médiation devant le CRTC.

Autrefois, seule Quebecor pouvait se targuer d’être complètement intégrée, allant du contenant (Vidéotron) au contenu (Groupe TVA, LCN, Sun Media, Le Journal de Mont­réal, etc.), qui peut être décliné sur toutes les plateformes. (L’auteur de ces lignes est un ancien journaliste du Journal de Montréal, de Quebecor.)

Le succès de Quebecor avec la convergence a fait des adeptes. La société torontoise Rogers (propriétaire de L’actua­lité) est présente sur toutes les plateformes et est propriétaire des Blue Jays de Toronto. Elle tente ces jours-ci d’obtenir du CRTC l’autorisation de créer l’équivalent français de sa chaîne Sportsnet. Plus petite, Shaw a un réseau de câblodistribution, de télé par satellite et est propriétaire de la chaîne Global.

BCE, la maison-mère de Bell, a frappé un grand coup en devenant propriétaire du réseau CTV, du Globe and Mail et de chaînes spécialisées, comme RDS, tout en détenant une participation dans l’action­nariat des Canadiens de Montréal.

« Les seuls gagnants de cette intégration verticale, ce sont les actionnaires », affirme Marc-François Bernier, professeur agrégé de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche en éthique du journalisme. « Tout cela n’a pas été fait pour la qualité de l’information. C’est pour faire des économies et plus de profits », affirme cet ancien journaliste du Journal de Québec.

Au-delà de l’information, ce qui préoccupe les acteurs plus petits de cette industrie, comme Astral Media, propriétaire de plusieurs chaînes de télé spécialisée, c’est que les conglomérats adoptent des attitudes anticoncurrentielles.

Cela contreviendrait à l’esprit de la Loi canadienne sur la radiodiffusion, selon Richard Paradis. « Beaucoup d’émissions sont produites avec du financement public. Il y a 100 millions de dollars du fédéral dans le Fonds des médias du Canada et 250 millions des distributeurs (câble, satellite), financés par les abonnés. Il y a aussi les crédits d’impôt aux producteurs. » Il faut s’assurer, poursuit le président du Groupe CIC, que les contribuables n’auront pas à changer de fournisseur toutes les deux semaines pour regarder le hockey ou écouter un spectacle de Céline Dion.

Richard Paradis s’inquiète de possibles « échanges de bons procédés » entre grands noms. « Les entreprises intégrées ont la mainmise sur ce qui se distribue. Les indépendants craignent qu’il n’y ait copinage entre les grandes entreprises. Elles peuvent favoriser ou tuer un service », dit Richard Paradis.

Selon lui, il faudra que le CRTC ait plus de mordant. Il devrait, comme cela se fait en Grande-Bretagne, avoir le pouvoir de traiter des plaintes et d’imposer des amendes salées à ceux qui contreviennent aux règles et se donnent des avantages indus au détriment de leurs concurrents.

Mais Marc-François Bernier est dubitatif. « Le CRTC a laissé les grands conglomérats se constituer. Il n’a fait que sanctionner leurs plans d’affaires. Je n’attends rien de ces audiences publiques. »

 

LE SAVIEZ-VOUS ?

En 2009, les recettes d’exploitation des entreprises de télé par câble et par satellite ont atteint 11,4 milliards de dollars. Selon Statistique Canada, les fournisseurs qui utilisent des technologies sans fil, surtout le satellite, ont enregistré une marge bénéficiaire avant intérêt et impôt de 3,2 %, contre 27,5 % pour les câblodistributeurs.

 

Michel Van de Walle est journaliste et chroniqueur à Rue Frontenac.