Apprivoiser le tigre indien

L’Inde pourrait bientôt croître plus vite que la Chine. Et des gens d’affaires québécois l’ont compris. Ils sont de plus en plus nombreux à y faire des affaires.

Photo : iStockphoto

Dans les bureaux de Toon Boom, rue Laurier, à Montréal, la majorité des 51 employés ont entre 30 et 35 ans. Dans cette boîte reconnue comme l’un des leaders mondiaux des logiciels d’animation, on conçoit des outils informatiques, tels ceux qui ont servi à créer des productions aussi connues que Les triplettes de Belleville ou Curious George. Mais à Toon Boom, on peut également s’enorgueillir d’avoir contribué à exporter le concept de film d’animation… en Inde !

« Compte tenu de la taille phénoménale de l’industrie du film dans ce pays, nous avons pensé gagner les studios indiens à l’idée de faire de l’animation », explique Joan Vogelesang, présidente et directrice générale de l’entreprise fondée en 1994. Il s’agissait de faire naître une industrie qui apporterait à Toon Boom une flopée de clients. En 1999, avec l’aide d’un partenaire local, la boîte montréalaise a convaincu des gens d’affaires indiens d’investir dans un premier studio d’animation, à Trivandrum, dans l’extrême sud du pays.

Huit ans plus tard, l’industrie indienne de l’animation compte une centaine d’entreprises, dont le volume d’affaires a atteint 550 millions de dollars en 2006. Et comme prévu, Toon Boom en profite : en 2003, ses activités en Inde généraient 26 % de son chiffre d’affaires provenant du marché asiatique, contre 8 % en 1999, avec une pointe à 43 % en 2001.

« C’est un marché très prometteur, car la classe moyenne, qui grossit sans cesse, recherche des produits de divertissement reflétant ses propres valeurs culturelles, et donc réalisés sur place », ajoute Joan Vogelesang.

De nombreux entrepreneurs, partout dans le monde, découvrent le potentiel immense du pays des maharajahs : l’économie du tigre indien pourrait prospérer plus rapidement que celle du dragon chinois au cours des 50 prochaines années. Son taux de croissance 8 % en 2006 devrait dépasser celui de l’Empire du Milieu d’ici 2010.

Les entrepreneurs québécois sont encore peu nombreux à s’être laissé séduire. À peine une centaine se sont installés à New Delhi, la capitale, à Mumbai (autrefois Bombay), le grand centre d’affaires du pays, ou encore à Bangalore, la « Silicon Valley » indienne (voir l’article « Le miracle indien »). Mais c’est nettement plus qu’il y a quelques années : en 2004, à Bangalore, une seule société québécoise, CGI, avait pignon sur rue.

Parmi les principaux attraits de l’Inde, la main-d’oeuvre : nombreuse, bien formée, généralement anglophone, elle coûte moins cher qu’en Occident. C’est ce qui a attiré Technyx, division du Groupe Canam. Technyx exécute pour ses clients du dessin industriel de poutrelles et de structures d’acier c’est ce qu’on appelle l’impartition de services techniques. La société, qui a des bureaux au Québec et en Roumanie, en a ouvert un à Kolkata (autrefois Calcutta) en 1998. Aujourd’hui, quelque 60 ingénieurs et techniciens en génie civil y travaillent.

« C’est un peu par hasard que nous avons ouvert un bureau là-bas, explique Jean Thibodeau, président de Technyx. À l’époque, l’un de nos employés, un Indien, a dû retourner dans son pays pour des raisons familiales. On lui a alors demandé s’il voulait démarrer des activités pour nous en Inde, car on souffrait en Amérique du Nord d’une pénurie de travailleurs spécialisés dans notre domaine.»

Le Groupe CGI, qui est actif dans ce pays depuis 1991, a également été attiré par la disponibilité de la main-d’oeuvre. À Bangalore, dans ses bureaux qu’abrite un élégant immeuble saumon, on comptait 500 employés en 2004. Il y a aujourd’hui 1 200 ingénieurs, et on prévoit en outre embaucher 3 000 spécialistes des technologies de l’information au cours des trois prochaines années.

« En Inde, la population est jeune et de plus en plus scolarisée. Ce pays va devenir un acteur de poids en matière de science et technologie, en recherche, en enseignement supérieur », croit Marc-André Nadeau, associé aux services-conseils financiers chez Samson Bélair/Deloitte & Touche. « L’Inde pourrait bien constituer un partenaire majeur pour le Québec, poursuit-il. Il y a des pôles d’intérêt communs avec le Québec dans ces domaines. » 

La culture anglo-saxonne l’Inde fut une colonie britannique jusqu’en 1947 facilite la pratique des affaires. Ainsi, le bureau d’architectes montréalais Provencher Roy et Associés a décroché le mandat de planifier un hôpital de 800 lits, en banlieue de New Delhi, dont la construction est en cours. Pour Claude Provencher, associé du bureau, l’existence d’une tradition juridique similaire à celle du Canada rend les choses plus aisées. « Ce n’est pas le cas en Chine, où j’ai également eu l’occasion de travailler. De plus, la façon de traiter n’y est pas du tout la même. On ne peut pas prendre les Chinois de front. Dans le cadre d’une négociation, en Chine, on commence par dire oui, tout en gardant en tête qu’on veut faire changer les choses…»

Au pays des vaches sacrées, quelques champs d’activité sont plus porteurs que d’autres, en particulier l’aéronautique, les technologies de l’information et des communications ainsi que les sciences de la santé. Jahan Ara Peerally, professeure d’affaires internationales à HEC Montréal, estime que d’autres niches pourraient être prometteuses pour les entrepreneurs québécois, notamment les technologies de l’environnement, la transformation agroalimentaire et les services financiers. « Même si le commerce de détail est encore un domaine réservé aux entreprises locales, il sera sûrement libéralisé sous peu. Wal-Mart est déjà en train de faire des études de marché…»

L’Inde enregistre par ailleurs une demande croissante en ingénierie et en construction dans le secteur des produits chimiques et du pétrole de même que dans celui des mines et de la métallurgie, notamment. La firme d’ingénieurs SNC-Lavalin, qui brasse de grosses affaires dans ce pays depuis les années 1950 barrages hydroélectriques, autoroutes, raffineries, etc. , a donc acquis, en mars 2005, RJ Associates, important bureau d’ingénierie de Mumbai fondé il y a 21 ans. Cette première présence locale permanente permettra à Lavalin de plonger ses racines encore plus profondément dans le sol indien.

Le gouvernement Charest y a organisé en 2006 deux missions commerciales, auxquelles ont participé au total près d’une centaine de dirigeants des milieux des affaires, de la recherche et de l’éducation. Des ententes commerciales sont dans l’air et le gouvernement du Québec prévoit ouvrir un bureau en Inde, tout comme la société Investissement Québec.

L’Association des manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ), qui cherche à favoriser la compétitivité de l’industrie québécoise et ses exportations, a signé en janvier 2006 une entente de coopération avec son homologue indienne, la Confédération des industries indiennes. « Contrairement à celui de la Chine, le développement de l’Inde est axé sur le savoir, et relativement peu sur le secteur manufacturier. Cela en fait un marché plus intéressant pour nous », dit Claude Tardif, président international des MEQ, qui espère accroître les échanges commerciaux avec ce pays.

Patience et persévérance demeurent cependant de rigueur pour quiconque veut exploiter une entreprise en Inde. Aéroports saturés et pannes d’électricité fréquentes font partie du quotidien. Il n’est pas rare que les rendez-vous soient reportés de plusieurs heures, voire annulés, à cause des problèmes de circulation. « Les embouteillages, c’est l’enfer, confirme l’architecte Claude Provencher. Il y a effectivement un grand rattrapage à faire sur le plan des infrastructures. » 

Et il n’y a pas que ça qui coince. « Ce qui frappe, en arrivant, c’est de voir cette masse de monde qui vit littéralement sur le trottoir. C’est tout un choc », poursuit-il. Même s’il fait de gros efforts pour s’occidentaliser, le pays des maharajahs a néanmoins un bon bout de chemin à faire : 35 % de son 1,1 milliard d’habitants vivent encore avec moins d’un dollar par jour…

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