Avoir pignon sur eBay

Pour l’apprenti détaillant ou le commerçant d’expérience, eBay est l’endroit idéal pour ouvrir un magasin en ligne. Mais virtuel ou réel, le commerce reste une affaire de pros.

Avoir pignon sur eBay
Photo : Louise Bilodeau

Qui ne connaît pas eBay ? Lancé en 1995, ce site de vente aux enchères s’est vite transformé en un gigantesque marché aux puces. Si les particuliers s’en servent toujours pour y vendre leurs vieilleries accumulées au sous-sol et au grenier, eBay est aujourd’hui utilisé par une foule de petits et grands détaillants qui y ont ouvert un magasin en ligne.

Démarrer un commerce dans eBay n’est pas tellement diffé­rent que d’en ouvrir un dans le monde réel. Bien sûr, on n’a pas à se préoccuper du local et de tout ce qui s’y rattache. Mais les règles de la vente au détail demeurent : repérer un produit dont la demande est forte, s’assurer d’une source d’appro­visionnement, calculer une marge de profit qui permettra de dégager un revenu suffisant pour vivre.

Pour Sébastien Lebel, 33 ans, de Stoke, en Estrie, la première étape a été facile. Professeur d’informatique, il est également féru de golf. De 2003 à 2006, il a accumulé près de 300 bâtons, tous achetés dans eBay. En 2006, souffrant d’épuisement professionnel, il profite d’un congé sans solde pour faire un test. « Je voulais voir si je pouvais gagner ma vie dans eBay. » L’essai a été concluant : Sébastien Lebel a revendu, avec profit, tous les bâtons qu’il s’était procurés quelques années auparavant. C’était le signal pour se lancer.

« Le calcul a été facile : j’achète de fournisseurs américains et je revends à des golfeurs canadiens, en conservant une marge de 25 % à 30 %. Beaucoup de Canadiens préfèrent traiter avec des vendeurs d’ici : ils sont prêts à payer plus si, en échange, ils n’ont pas à se soucier des frais de transport ou de dédouanage. Ils reçoivent leur bâton plus rapidement et n’ont souvent qu’une seule taxe à payer. »

Le bon produit au bon moment : en 2006, il y avait peu de vendeurs canadiens d’articles de golf dans eBay. « Les gens devaient passer par moi, dit Sébastien Lebel. C’est ainsi que j’ai bâti ma réputation et ma clientèle. » Il n’est plus le seul en ligne, mais il garde sa longueur d’avance. Ses ventes ont atteint 220 000 dollars en 2010.

Il faut parfois travailler fort pour trouver le produit vendeur. Ainsi, les frères Alexandre et Mathieu Paquette, 37 et 40 ans, de Verchères, ont flairé un bon coup avec le film-culte américain Slap Shot : ils allaient vendre des chandails de hockey aux couleurs des équipes du film. Ils ont donc entrepris, à la fin des années 1990, des démarches fasti­dieuses pour acheter aux studios Universal les droits de fabrication et de vente. « On les a finalement obtenus après avoir rencontré l’agent des frères Hanson [NDLR : les « héros » de Slap Shot], venus à Québec pour une apparition au Colisée », se rappelle Alexan­dre Paquette.

Après avoir créé leur propre site commercial, madbrothers.com, les frères ont ouvert leur boutique en ligne dans eBay en 2003. L’an dernier, les ventes dans ce site ont compté pour 9 % du chiffre d’affaires annuel (400 000 dollars) de Mad­brothers, qui a six employés. À leurs débuts, les frères Paquette vendaient surtout à des particuliers et à des magasins de sport du Québec. Le commerce en ligne leur a ouvert l’immense marché des États-Unis, où ils réalisent 70 % de leurs ventes, principa­lement des maillots d’équipe, mais aussi des t-shirts, des casquettes, etc.

Madbrothers propose une cinquantaine de produits, tous fabriqués à Saint-Hyacinthe et Saint-Liboire. Les frères Paquette contrôlent ainsi leur approvisionnement. Ce n’est toutefois pas le cas de tous les vendeurs d’eBay.

Pour se fournir en bâtons de golf, Sébastien Lebel a dû remonter la filière des vendeurs. « J’achetais toujours aux mêmes dans eBay, explique-t-il. J’ai pris mon courage à deux mains et je les ai contactés directement pour négocier l’achat en gros de leurs invendus. »

À force de discuter avec ses meilleurs fournisseurs, il obtient que ceux-ci le mettent en relation avec leurs propres contacts au sein des fabricants américains de bâtons de golf, comme Callaway et Taylormade. « Les représentants de ces grandes entreprises n’ont pas de problème à traiter avec un petit vendeur comme moi. Mais ce ne sont pas tous les acteurs importants qui acceptent de le faire. »

Les détaillants en ligne qui veulent réussir doivent se comporter de plus en plus comme leurs homologues qui ont pignon sur rue. D’ailleurs, ces derniers sont nombreux à tenter leur chance dans eBay pour augmenter leur chiffre d’affaires. C’est le cas, par exemple, de la Bouquinerie Rock’n Livre, qui vend des livres et des disques rares rue Saint-Jean, à Québec.

Son propriétaire, Patrice Julien (photo ci-dessus), 38 ans, a commencé à apprivoiser eBay il y a quatre ans. « Au début, c’était surtout pour acheter, dit-il. Mais très vite, j’ai vu le potentiel de vente, et depuis, j’y rends accessible une portion toujours plus grande de mon approvisionnement. »

À ce jour, il compte plus de 5 800 transactions dans eBay et vend une centaine d’articles par mois. C’est l’hiver qu’il réalise la moitié de ses ventes de livres, disques et jouets. Les deux tiers de ses clients d’eBay vivent à l’extérieur du Canada. « Les produits qui stagnaient sur les étagères se sont tout à coup mis à s’envoler, et pas à des prix de débarras », dit-il.

Patrice Julien se demande même s’il doit conserver son magasin. « En ce moment, je consacre le tiers de mon énergie à Internet et cela me procure de 40 % à 50 % de mes ventes. Vais-je continuer à payer le loyer d’un local commercial et tous les frais fixes rattachés à l’exploitation d’un magasin, quand je pourrais travailler de chez moi ? »

Si son loyer augmente à la fin de son bail, il risque bien de fermer boutique. « Trois ou quatre de mes collègues en sont au même point. Nos frais d’exploitation sont en hausse, alors que notre chiffre d’affaires baisse continuellement. »

Le service eBay n’est toutefois pas gratuit. Les vendeurs doivent d’abord payer pour « lister » un produit. Si celui-ci est vendu, ils paient à eBay un pourcentage du total de la vente. Et voilà que le gouvernement fédéral annonce qu’il va imposer les revenus gagnés en ligne (voir l’encadré).

Les vendeurs rencontrés pour cet article ne s’en plaignent pas, au contraire. « Ça éliminera un tas de concurrents qui travaillent au noir », croit Patrice Julien.

Il n’y a pas à dire : même dans eBay, ça joue dur !

 

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eBAY ET LE FISC

En juillet 2009, le ministère du Revenu national a prévenu les vendeurs qu’ils devaient désormais payer l’impôt fédéral sur les revenus gagnés par Internet. Le site eBay est particulièrement visé, puisque la Cour fédérale l’a forcé à remettre à l’Agence du revenu du Canada de l’information sur les vendeurs canadiens qui ont eu :

  • des ventes supérieures à 20 000 dollars, avec au moins 24 transactions de vente au cours des années 2006, 2007 ou 2008 ;
  • des ventes supérieures à 100 000 dollars au cours des mêmes années, indépendamment du nombre.

À part ces renseignements, on ne précise pas le seuil qui pourra distinguer un vendeur professionnel d’un simple citoyen qui fait une vente-débarras.