Barack Obama, Steve Jobs et les emplois manufacturiers

L’échange a eu lieu en février dernier alors que le président Obama recevait dans une rencontre privée des figures de proue de l’industrie technologique américaine.

Selon le New York Times, Barack Obama aurait demandé à Steve Jobs, décédé neuf mois plus tard, pourquoi les iPhones, iPads et autres produits d’Apple étaient fabriqués à l’extérieur des États-Unis et si ces emplois pouvaient être relocalisés sur le territoire américain. Steve Jobs aurait répondu que ces emplois ne retourneraient jamais aux États-Unis.

En fait, ces emplois n’ont jamais été localisés aux États-Unis et ne peuvent pas conséquemment y retourner.  On n’a jamais assemblé de téléphones intelligents ou de tablettes numériques aux États-Unis et on ne pourrait tout simplement pas le faire, à moins d’augmenter considérablement les coûts de fabrication. Il y a quelques décennies, Apple et IBM fabriquaient leurs ordinateurs en Californie. Cette époque est révolue depuis longtemps et même Dell ferme ses usines américaines pour faire assembler ses ordinateurs à l’étranger. Je ne vois pas ce qui pourrait changer le cours des choses.

Pourquoi les produits Apple sont-ils assemblés en Chine ? D’abord parce que c’est moins cher. The Economist évalue que le coût de la main d’oeuvre chinoise n’entre que pour 2% dans le prix de revient d’un iPad.

Vous avez besoin d’ingénieurs ? De beaucoup d’ingénieurs ? Pour fabriquer les iPhones dans les quantités requises et encadrer le travail de 200 000 travailleurs, il en faut 8 700. Cela prend 15 jours pour en trouver autant en Chine alors qu’il faudrait jusqu’à neuf mois pour combler tant de postes aux États-Unis.

Troisième facteur, aussi déterminant, c’est la proximité des autres joueurs faisant partie de la chaîne d’approvisionnement. Les composants du iPad proviennent surtout du Japon, de Corée et de Taiwan. L’électronique est asiatique, c’est un fait incontournable.

Règle générale, on trouve en Chine tout ce dont vous avez besoin pour assembler un produit aussi sophistiqué que le iPad. On voudrait les fabriquer à Montréal ou à San Francisco, vous ne trouveriez pas les fournisseurs nécessaires sous la main.

C’est le même principe que dans toutes les grappes industrielles. On peut construire un avion de A à Z à Montréal, à Seattle ou à Toulouse, mais pas nécessairement à Toronto malgré la taille son secteur manufacturier et la présence d’usines dans le secteur de l’aéronautique. Et c’est pourquoi, en revanche, que tous ceux qui ont voulu assembler des autos au Québec ont manqué leur coup.

Quatrième raison, c’est le marché. Dans la dernière chronique de Thomas L. Friedman dans le New York Times,  Michael Dell raconte que 96 % de ses clients potentiels viendront de l’extérieur des États-Unis et qu’il doit faire produire dans ces pays pour pouvoir leur vendre éventuellement des ordinateurs.

Cinquième raison, c’est la qualité des ressources et des technologies. On parle moins de sous-traitance aujourd’hui mais d’un produit Fabriqué au monde, grâce à l’apport des meilleures ressources disponibles partout au monde.

Le talent des Américains est dans la conception, le design et le marketing de produits exceptionnels comme le iPad. Voilà ce qui coûte vraiment cher. Presque toute la valeur ajoutée est créée aux États-Unis. Les emplois créés en Chine ou ailleurs permettent la création d’emplois très bien rémunérés aux États-Unis.

L’exemple du iPad monte aussi comment les statistiques sur le commerce extérieur sont trompeuses. Chaque iPad vendu ajoute 275 dollars – c’est le coût total de production – au déficit commercial américain avec la Chine. Pourtant, la valeur réelle du travail effectué en Chine ne représente pas plus de 10 dollars l’unité. The Economist a calculé que le iPad ajoutait 4 milliards de dollars au déficit commercial américain. Si on calculait plutôt la valeur  ajoutée en Chine, sa contribution au déficit américain ne serait que de 150 millions de dollars.

Retenons deux leçons dans le succès d’Apple. La clé de la réussite est plus que jamais dans l’innovation. Une entreprise qui n’innove pas est condamnée à se battre sur le terrain des prix, un jeu où la victoire n’est jamais acquise. Deuxième leçon : en plus d’innover, il faut offrir le produit à un bon prix pour le consommateur, ce qui implique, tôt ou tard, de bâtir une chaîne de production internationale.

 

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Vous avez entièrement raison, et c’est encore plus vrai pour le Canada, car on ne peut pas avoir des usines pour des produits que pour le Canada dû à notre petite population (et la grandeur du territoire…).

La Chine (pour les manufacturiers) et l’Inde (pour les services) n’ont aucune imagination (j’ai déjà eu des contacts avec des « out sourcés » en Inde, c’est des gens qui prennent de l’aide mais qui n’en retournent aucune…). Je ne crois pas que ça soit possible de ramener de la production de base au Canada.

À propos de Apple et Dell, d’aller en Chine a fait baissé les prix pas à un peu près. Mon premier Mac, un LC III, je l’ai acheté au CÉGEP en février 2003 pour $3200! Et c’était un modèle de base avec une imprimante noir et blanc à jet d’encre, rien à tomber par terre. À $3200 aujourd’hui, j’aurais une méchante bombe! En 1993, il était impossible d’acheter un ordinateur potable (autant un PC qu’un Mac) en bas de 2000$.

Dans un autre domaine, le groupe Hyundai-Kia, tout comme Apple, a le vent dans les voiles. Par contre, il me semble que leur façon de faire soit un peu différente. Il parait que les entreprises coréennes soit hautement subventionnées. Est-ce que je me trompe ?

Hier à NBC je crois on montrait le succès d’un petit entrepreneur d’une petite ville (de Caroline je crois) qui a relancé une usine de fabrication de meubles. On était fort ému de montrer qu’on pouvait encore fabriquer quelque chose chez l’Uncle Sam!
C’est fou ce que ce pays, si longtemps arrogant, en arrache par les temps qui courent.
Comme dirait le député français: z’ont la plotte à terre…

Vous dites que la valeur ajouter se fait pour l’essentiel au État-Unis. C’est ben beau ça mais vous savez très bien que la balance commerciale des États-Unis est déficitaire depuis plusieurs années et que les Américains sont très endettés particulièrement envers la Chine.
Quand un pays à une balance commerciale déficitaire qui se prolonge pendant des années et qu’en plus sa dette extérieure crois continuellement, à terme que se passe t’il?

Les emplois créés en Chine ou ailleurs permettent la création d’emplois très bien rémunérés aux États-Unis.

Voilà, tout est dit. On en revient encore une fois au phénomène de destruction créatrice.

La monnaie chinoise est aussi dévaluée, ce qui fait encore plus mal à l’occident. Jadis, quand le $ canadien était faible et que les salaires au Québec était plus bas, on avait un avantage comparatif (d’où le boum des PME dans les années 70-80). Maintenant, nos usines manufacturières ferment et continueront de fermer, sauf pour les domaines plus spécialisés qui demandent de la m-o hautement qualifiée, là, on peut encore être compétitif une ou deux décennies.

Ce qui jouera en la faveur de l’occident, c’est l’explosion du prix du baril de pétrole. Les premiers qui sauront innover en matière énergétique et du transport seront les gagnants du 21e siècles. Le Québec pourrait partir avec une bonne avance (aéronautique, H-Q, Moteur-roue,TI, etc.) encore faudrait-il investir massivement dans ces secteurs stratégiques au lieu de mettre tout dans nos infrastructures en béton et le nord sans grande garantie CLAIRE de ROI…

Très intéressant article, qui devrait être lu par les candidats à l’élection présidentielle française, qui tous, rivalisent d’imagination pour ressusciter le « made in France »!

Vous auriez intérêt à lire l’inscription derrière les produits Apple:
Designed by Apple in California
Voilà ce qui est réglé pour les ingénieurs

Pour ce qui est du prix moins cher, la relocalisation aux ÉU ne ferait augmenter le prix d’un iPad que d’environ 65$, mais la proximité des différents manufacturiers de matériaux en Asie du Sud-Est force la main de Apple pour produire là-bas. Apple doit avoir une flexibilité étonnante pour pouvoir produire rapidement et en grande quantité en changeant les plans à la dernière minute, ce que permet la proximité des fournisseurs. Pourtant les processeurs sont tous construits… au Texas par Samsung!

Pour ce qui est de la qualité des ressources, c’est un point discutable, tous les produits « made in China » ne sont pas des exemples de qualité, c’est plutôt la rigueur du contrôle de qualité des produits qui est en cause, ce qui n’est pas à proprement parler exclusif à l’Asie.

Ce n’est pas tant la main d’oeuvre que les délais de transports qui sont en cause. Un petit tour sur http://9to5mac.com/ vous donnerait bien des infos sur ce qui motive Apple…

D’ailleurs, la réglementation protectionniste du Brésil à forcé Foxconn (principal producteur pour Apple) à implanter des usines pour les produits Apple au… Brésil, sans problèmes particuliers. Bref, si les pays mettaient leurs culottes, l’hégémonie chinoise ne serait pas si grande.

Il faut trouver ses sources, pas seulement dire ce que l’on pense sans trop vérifier…

« Les emplois créés en Chine ou ailleurs permettent la création d’emplois très bien rémunérés aux États-Unis. »

C’est tout à fait incorrect. Que l’assemblage soit fait en Chine ou aux États-Unis, les emplois bien rémunérés au sommet de la chaîne de la production resteraient toujours là. Ils sont constants et n’ont rien à voir avec les autres emplois.

Certains pourraient dire que le fait que la production soit déplacée en Chine libère la main d’oeuvre américaine pour les emplois bien rémunérés. Ceci aussi serait incorrect. Tout d’abord, la grande majorité des employés dans les chaînes de montage n’ont ni les compétences, ni les talents requis pour remplir les emplois qualifiés dont il est question ici. Tout le monde n’a pas la capacité ou l’inclination de devenir ingénieur ou médecin. Les personnes qui auraient été employées dans les usines de montage ne se ramassent pas dans les universités, ils se ramassent pour la plupart dans les Wal-Mart et les McDos.

Ce sont les employés peu rémunérés du secteur des services qui ont profité de la chute du secteur manufacturier, et non les occupations hautement rémunérées.

@Pascal Robert

Je ne crois pas que la Chine soit le facteur principal expliquant l’évolution des prix des ordinateurs. Les prix des ordinateurs sont en chute progressive depuis les années 70, ça a plus à voir avec l’amélioration de la technologie et le fait que le coût de développement du matériel est bien moindre aujourd’hui, étant donné que l’industrie s’est standardisée et popularisée, donc chaque produit vend beaucoup plus d’unités qu’auparavant. Si ça te coûte 100 millions pour développer un processeur et que tu en vends 100 000, le prix doit être au moins 1 000$ juste pour rembourser son développement. Si tu en vends 1 million, alors ça ne coûte que 100 $ par processeur pour rembourser son développement. Dans les années 80, ça a pris 3 ans à Apple pour vendre 2 millions d’ordinateur Apple II, aujourd’hui ils vendent 14 millions d’ordinateur par année.

Dans les années 80, il y avait une panoplie d’ordinateurs faits par des petites compagnies, avec des architectures différentes. Aujourd’hui, tout est standardisé, ou presque, il n’y a plus que quelques grandes compagnies qui se partagent les mêmes pièces. Intel produit les processeurs pour la grande majorité des ordinateurs, PC ou Macs. Avant, il y avait des processeurs Motorola, IBM et autres.

Il y a donc eu beaucoup, beaucoup d’économies d’échelle dans l’industrie, ce qui, associé à la compétition entre les marques (HP, Dell, Acer, Toshiba, Sony, etc…), explique la baisse des prix.

Une fois n’est pas coutume,et je n’en prendrai pas l’habitude, mais je réponds…

Si Simons ne fait pas fabriquer ses vêtements en Chine, il est hors de prix et rayé de la carte par ses concurrents américains, européens et asiatiques. C’est aussi simple que ça.
Cela vaut pour tout le secteur du vêtement et pour beaucoup de secteurs industriels. Les entreprises qui fabriquent sur place tous les composants des produits qu’ils assemblent sont de plus en plus rares. Je pourrais vous parler de dizaines de manufacturiers québécois qui utilisent la sous-traitance, y compris avec la Chine, pour rester concurrentiels.
Si ces compagnies n’existent plus, qui va les embaucher les designers, ingénieurs ou marqueteurs ?

M. Duhamel à raison sur le prix des articles manufacturiers typiques. Les vêtements sont généralement faits avec des matériaux de basse qualité, donc peu chers. Par contre, ces mêmes vêtements ont une part de main d’œuvre importante entrant dans leur fabrication.

Comme le prix est égal à la somme des coûts de matériaux+somme des coûts de main d’œuvre(design et fabrication)+marge de profit. Les articles dont la fabrication comporte une grands part de main d’œuvre à la fabrication seraient beaucoup plus cher s’ils étaient produits au Canada.

Pour ce qui est des produits de haute technologie, le coût des matériaux est la part la plus grande entrant dans leur fabrication, c’est pourquoi leur délocalisation de Chine aurait un impact moins grand (mais un impact tout de même).

Le secteur manufacturier à toujours besoin de cheap labor. Seul l’automatisation de la fabrication est le remède, c’est ce qui s’est passé dans le bois d’œuvre , dans le secteur minier, l’alimentaire, etc. Il reste maintenant à trouver un moyen d’automatiser vite et bien le secteur du vêtement pour régler le problème du cheap labor.

M. Duhamel, vous avez raison si vous prenez une compagnie prise dans le contexte actuel. Mais voilà, ce que moi et d’autres personnes critiquent, ce n’est pas tellement une entreprise en particulier, mais le paradigme actuel, c’est-à-dire les dogmes libre-échangistes qui font en sorte que nous ne tentons pas de protéger nos industries des pays qui ont des lois environnementales ou du travail déficientes. Par nos lois, nous tentons de forcer les compagnies à faire entrer dans le prix des produit le vrai coût de production, en leur faisant payer les externalités de leurs activités économiques, mais les pays du tiers-monde ne le font pas, et le système voit ça comme un avantage comparatif. Or, selon les théories économiques libérales elles-mêmes, la non-internalisation des externalités entraîne un choix économique non éclairé et donc inefficace, non?

Même dans le contexte économique actuel, l’exemple d’Apple comme entreprise qui n’a pas le choix de recourir à la sous-traitance chinoise est mal choisi, car Apple a sans contredit les reins assez solides pour faire le travail aux États-Unis. D’ailleurs, jusqu’au début des années 2000, elle le faisait et était quand même profitable, pourtant le prix de ses ordinateurs n’était pas vraiment plus cher que maintenant. L’iMac en 2001 coûtait 1299$ USD (prix réduit à 999$ USD en 2002). Aujourd’hui, l’iMac le plus abordable coûte 1199$ USD. C’est pratiquement le même prix, mais il faut dire que Apple ne compétitionne pas sur le prix. Ses produits sont plus chers que les équivalents de ses concurrents, même si souvent leur contrôle de la chaîne de production fait qu’ils ont accès aux pièces à meilleur coût.

Finalement, un dernier point. On dit qu’Apple envoie les mauvais emplois en Chine et garde les bons emplois (ou en produit) aux États-Unis… mais l’article dit qu’un des arguments d’Apple était qu’ils avaient de la misère à trouver 8 700 ingénieurs pour encadrer la fabrication de leurs produits aux États-Unis, mais que c’était facile en Chine. Il me semble que ça veut dire que la décision d’Apple de déménager ses activités de production et d’assemblage en Chine a fait perdre 8 700 emplois d’ingénieurs aux États-Unis. Un emploi d’ingénieur, c’est plutôt un bon emploi bien rémunéré, non?