BD québécoise : reconnaissance et subsistance

Jamais la bande dessinée québécoise n’a bénéficié d’autant de visibilité ! Comment se porte cette industrie qui s’apprête à célébrer sa vitalité lors de la deuxième édition du Festival BD de Montréal, qui se tient en fin de semaine au parc Lafontaine ?

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On ne présente plus Michel Rabagliati et Guy Delisle. Le Paul du premier et les Chroniques du second règnent en maître sur les tablettes des librairies spécialisées et généralistes depuis quelques années déjà.

Ils ont même tapé dans l’œil du septième art. Une adaptation cinématographique de Paul à Québec devrait en effet voir le jour en 2014, tandis que Hollywood vient d’acheter les droits de Pyongyang, l’un des récits de voyages qui a fait connaître Guy Delisle.

Mieux encore, La Pastèque, maison d’édition des titres de Michel Rabagliati et d’autres succès signés Réal Godbout (Michel Risque, Red Ketchup) ou encore Isabelle Arsenault (Jane, le renard et moi), fêtera ses 15 ans cet automne avec une exposition au Musée des beaux-arts de Montréal.

Succès commerciaux ou succès d’estime?

Auteurs reconnus, succès populaires, adaptations cinématographiques, exposition dans un musée prestigieux : ça marche pour la BD d’ici ?

Difficile à dire. Principalement parce qu’il semble impossible d’obtenir un état des lieux chiffré. L’Observatoire de la culture et des communications, joint par L’actualité Affaires, a reconnu « ne pas détenir d’informations spécifiques à ce type de livres. » Du côté de Renaud-Bray, on dit également ne pas disposer de données concernant la part de marché de la bande dessinée dans ses librairies.

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Red Ketchup — © La Pastèque

Une lacune qui n’étonne pas François Mayeux, président du Festival BD de Montréal et propriétaire de la librairie spécialisée Planète BD, à Montréal. « Dans le monde de la bande dessinée, on n’a jamais accès aux vrais chiffres. C’est un mystère qu’il faudrait un jour percer !, dit-il en riant. Ce qui est sûr, c’est que l’engouement est là et que l’industrie fait travailler de plus en plus d’auteurs, même s’ils ne sont pas encore tous capables de vivre de leur art. »

Pour preuve, il cite l’apparition de nouvelles maisons d’édition, comme Pow Pow, qui viennent grossir les rangs des spécialisées bien établies (La Pastèque, Mécanique Générale). Mais aussi l’intérêt des maisons généralistes, de plus en plus nombreuses à se lancer dans l’aventure (La courte échelle, les Éditions de l’Homme, Québec Amérique). Essor d’autant plus estimable qu’à ce jour, les éditeurs de bande dessinée doivent se contenter des programmes de subventions dédiés aux éditeurs réguliers.

Pour Renaud Plante, directeur des Éditions Somme toute (maison propriétaire des éditions Les 400 coups), l’effervescence actuelle est encourageante. « Mais il faut tout de même faire attention. Si, de l’extérieur, on peut croire à des succès commerciaux, dans les faits, beaucoup ne sont que des succès d’estime. »

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Paul au parc — © La Pastèque

Élargir son public

Les défis pour la bande dessinée québécoise sont donc de se départir de l’image préadolescente qui lui est souvent accolée et de prouver sa capacité à séduire un public plus large.

Encore faut-il que ce nouveau public cible se sache visé. « L’intérêt de plus en plus marqué des médias joue un rôle majeur, reconnaît François Mayeux. Tout comme la place grandissante accordée à la bande dessinée dans les bibliothèques, les écoles et, bien sûr, les librairies généralistes. »

Blaise Renaud, président de Renaud-Bray, se fait moins enthousiaste. « Certes, il y a quatre ou cinq auteurs qui marchent bien, mais ça ne veut pas dire qu’il y a une croissance fulgurante du secteur. Dans nos librairies, c’est une section payante mais très concentrée ; certains clients n’y mettront jamais les pieds. »

Reste que les choses ont bien changé en 15 ans. S’il est difficile d’obtenir des chiffres comparatifs — tant pour les ventes de bandes dessinées en général que pour la progression des titres québécois sur le marché —, une maison d’édition spécialisée comme La Pastèque peut aujourd’hui se targuer d’avoir vendu 200 000 copies de la série des Paul.

Quelque 15 000 copies de Paul au parc auraient également été vendues en France. La question du marché français, et notamment la difficulté de s’y démarquer, revient d’ailleurs souvent lors des discussions.

Frédéric Gauthier, cofondateur de La Pastèque, explique avoir pris la décision d’embaucher une personne sur place il y a presque deux ans. « Le marché est si saturé là-bas que si vous n’êtes pas présents, vous n’existez pas ! », dit-il.

Chez Mécanique Générale, on vise plutôt des coéditions avec des maisons françaises pour percer.

Selon François Mayeux, la vitalité de la bande dessinée québécoise n’est pas uniquement représentée par les titres publiés par des maisons d’ici et par leur exportation. « Je pourrais vous citer une vingtaine d’auteurs de bandes dessinées qui sont publiés en France ou en Belgique, dit-il. J’aurais de la difficulté à en faire de même pour des romanciers. »

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