Beau temps pour les patenteux

En ces temps de tourmente économique et de crise du pétrole, les émules d’Edison ou du professeur Tournesol prennent une douce revanche. Qui n’a pas envie d’écouter leurs propositions ?


 


Sur la photo, Hugues Leblanc.

Pendant ses vacances au Saguenay–Lac-Saint-Jean, Larry Blais, 49 ans, n’a fait le plein qu’une fois. Au casse-croûte de Sainte-Rose-du-Nord. C’est que le président des Génies du Nouveau Monde, un regroupement d’inventeurs, conduit une Mercedes qui roule tant au diesel qu’à… l’huile à friture !

« Les restaurateurs me la donnent », dit le bricoleur d’un air espiègle. En fait, Larry Blais n’a pas profité de son arrêt au casse-croûte pour faire le plein de son réservoir. Il a plutôt rempli d’huile à friture usagée les bidons de 18 litres qu’il traîne dans son coffre. De retour chez lui, à Sainte-Croix (dans Lotbinière), il transforme cette huile en carburant en la filtrant avec une série de trois filtres fins placés entre deux barils de 45 gallons. « Ça représente tout de même un peu de travail, dit-il. Mais mon voyage ne m’a coûté que 75 cents de carburant diesel ! »

Avec la fluctuation du prix du pétrole, les hausses prévisibles des coûts d’énergie et la récession économique, ils sont des milliers, comme Larry Blais, à la recherche de solutions pour faire rouler leur bagnole, éclairer leur maison ou la chauffer à bon marché.

Géniaux ou illuminés, émules d’Edison ou du professeur Tournesol, ces chevaliers du « faites-le vous-même » bidouillent et inventent à qui mieux mieux. La plupart se bornent à appliquer des solutions connues, dont les résultats sont prévisibles — du genre conversion au biodiesel ou à l’énergie éolienne. D’autres se lancent sur les sentiers moins fréquentés, à la recherche de concepts nouveaux.

Hugues Leblanc, aide-soignant en gériatrie à l’Hôpital Notre-Dame, à Montréal, a construit lui-même les deux éoliennes qui se trouvent sur le toit de son triplex, avenue du Parc. La première chose qui attire l’attention quand on visite son sympathique capharnaüm, c’est la télé, dans le salon, qui diffuse en boucle les images des deux éoliennes et de trois panneaux solaires ! « C’est mon Canal éolien », dit Hugues Leblanc, célibataire de 49 ans dont la longue barbe grise détonne avec son goût pour le style gothique. Il ne compte plus le nombre de fois où il est monté sur le toit pour régler un problème de vibration, changer une pale ou retenir ses engins secoués par les grands vents. « Ce serait plus simple avec seulement des panneaux solaires, mais ce serait moins amusant à regarder, dit-il. Et puis, ça me met en contact avec la nature ! »

L’installation fournit assez de puissance (environ 200 watts) pour éclairer le salon et faire fonctionner les appareils audio-vidéo. Les deux éoliennes, les trois panneaux solaires, les cinq batteries de bateau, le transformateur et les divers cadrans indicateurs lui ont coûté 5 000 dollars. Alors que l’économie, sur sa facture d’électricité, tourne autour de 10 dollars par mois. « C’est pour le trip », dit-il. Ses expériences éoliennes l’ont amené à concevoir un vélo électrique à traction avant. « Je suis comme ça : si j’avais un ruisseau, j’aurais un barrage ! »

Un barrage hydroélectrique, c’est justement la nouvelle marotte de Gaspard Lajoie, 58 ans, propriétaire de la Scierie Gaspard, à Saint-Eusèbe, dans le Bas-Saint-Laurent. En fait, le barrage, il l’a déjà : il a construit une retenue d’eau pour créer un étang de pisciculture. Mais Gaspard Lajoie, le genre d’homme à fabriquer lui-même un outil qu’il ne trouve pas en magasin, s’est lassé de voir le filet d’eau couler en pure perte. Pourquoi ne pas construire plutôt une turbine maison et faire ainsi un barrage hydroélectrique ?

« Ce n’est pas très compliqué : la turbine sera logée dans un tuyau de 15 cm », dit ce bricoleur futé, qui se fait un point d’honneur de ne travailler qu’avec des pièces d’usage courant.

Gaspard Lajoie a remporté en 2007 le prix Patenteux de l’année, décerné par l’hebdomadaire La Terre de chez nous, pour l’ensemble de son œuvre — une bonne centaine de « patentes » !

Il dit ignorer dans quels méandres le mèneront ses idées de barrage. « C’est un autre niveau de “patentage”, qui demande beaucoup de précision. J’en suis encore au prototype. »

En 20 ans de journalisme spécialisé en habitation, André Fauteux, éditeur du magazine La Maison du 21e siècle, a reçu des centaines d’appels et de lettres de personnes affirmant avoir trouvé la solution miracle à moult problèmes. Dans la plupart des cas, l’économie que permet le gadget est minime. Et lorsqu’elle est appréciable, c’est presque toujours grâce à l’amélioration de concepts existants. « Il est rare qu’un “patenteux” arrive avec une réelle nouveauté », indique André Fauteux. C’est le cas, dit-il, pour Benoît Reginster.

Depuis l’hiver 2005, cet entrepreneur en déneigement de Sherbrooke chauffe et climatise son garage de 150 m2 pour moins de 30 dollars par an. C’est qu’au moment de la construction il a installé un système de géothermie original : celui-ci fonctionne à l’eau et à l’alcool, et sans thermopompe (contrairement à un système classique de géothermie, à l’air). Son invention est actuellement en instance de brevet.

« L’eau circule en circuit fermé ; je ne la puise pas dans la nappe phréatique », précise cet entrepreneur dans la cinquantaine. À sa grande surprise, il ne lui a fallu qu’un an pour rentabiliser son investissement.

Benoît Reginster a d’autres « idées ». Il teste actuellement son concept sur une maison : le chauffage ne coûtera, espère-t-il, que 250 dollars par an, soit à peine le quart de la facture moyenne. « Mais il y a pas mal de composantes à concevoir », dit-il. Il voit aussi d’autres applications à son système de géothermie… en voirie : « Pour 100 dollars par an, on pourrait protéger nos viaducs contre le gel et les faire durer 1 000 ans ! Je ne sais pas si ça peut fonctionner, mais essayons. »

Quand on discute avec des « patenteux » ou des inventeurs, il est parfois difficile de départager les progrès réels et les lubies. C’est particulièrement vrai dans les domaines de l’automobile et de la maison, sources infinies de bricolage. L’Institut de transport avancé du Québec (ITAQ), situé à Saint-Jérôme, teste certaines inventions aux prétentions faramineuses : chambre de compression pour moteur, lubrifiant à base de cosmétiques, fragmentation des molécules de carburant… « La plupart repartent déçus », dit Véronique Lamy, chargée de projet et conseillère en communication.

Nombreux sont ceux qui « explorent », croit Pierre Langlois, auteur de Rouler sans pétrole (MultiMondes), paru en 2008. Ce physicien a organisé, à l’été 2007, à Saint-Mathieu-de-Belœil, la conférence « Les écotechnophiles ». Quelque 150 participants sont venus entendre les concepteurs d’une douzaine de véhicules, allant de la moto T-Rex électrique (moto futuriste à trois roues) à la tondeuse dopée à l’eau.

L’un des participants, Alain Saint-Yves, électrotechnicien, chef de l’entretien à Induspac, à Vaudreuil-sur-le-Lac, travaille depuis 10 ans sur l’un des concepts les plus prometteurs pour remplacer le moteur à explosion : l’automobile à moteur électrique rechargeable. « Quand j’ai entrepris mes travaux, personne ne croyait qu’un moteur électrique était assez fort pour propulser une automobile. Dix ans plus tard, tout le monde en est convaincu, et nous discutons plutôt du genre de batterie qu’il faut y mettre », dit ce technicien de 48 ans, grand studieux qui a tout lu sur le sujet et fait partie de plusieurs réseaux d’échanges internationaux. « Sans Internet, on serait constamment en train de réinventer la roue. »

Tous les soirs, il branche la batterie de sa camionnette Chevrolet S10, convertie à l’électricité, sur le réseau électrique de sa maison, à Salaberry-de-Valleyfield. Son autre véhicule, une Chevrolet Cavalier, est un modèle hybride rechargeable à partir d’une prise de courant 110 volts ou à l’aide d’une petite génératrice à pétrole placée dans le coffre !

« En mode électrique, cela me coûte environ deux dollars pour recharger la batterie. En mode hybride, la consommation moyenne n’est que de 1,9 litre d’essence aux 100 km, ce qui est moitié moins que celle d’une Prius », dit Alain Saint-Yves.

Pour faire la démonstration de son concept, Alain Saint-Yves participe à des rallyes ou relève des « défis » — dont une balade de 3 000 km entre Vaudreuil et la Baie-James. « Je l’ai faite avec une génératrice de 15 kilowatts montée sur une remorque. Mon auto avait l’air d’un char allégorique, dit-il. Mais je ne recommande à personne de s’embarquer dans un projet de recherche comme le mien. J’y ai sacrifié bien des vacances et des voyages. Et ç’a a dû me coûter 25 000 dollars. » Mais, insiste-t-il, il n’a pas négligé son couple ni sa vie de famille.

Plus le bricoleur est animé par une idéologie ou une obsession forte, plus il ira loin dans ses démarches et plus il s’investira. C’est le cas d’Emmanuel Cosgrove, directeur d’Écohabitation, une société qui fait l’évaluation des cotes LEED pour le Québec.

Ce papa dans la jeune trentaine a consacré plus d’un an à rénover sa maison, à Montréal — la première au Québec à avoir obtenu la certification LEED, en 2008. Le centre nerveux de cette habitation, c’est une « salle des machines » qui comprend deux systèmes de géothermie, un puits canadien (sorte d’échangeur d’air), une thermopompe à triple fonction (chauffer le chauffe-eau, la maison, et climatiser) et plus de 15 pompes. Son réservoir de répartition de chaleur a exigé à lui seul pour 1 000 dollars de tuyaux de cuivre. « Une méchante job de “bizounage” », dit Emmanuel Cosgrove, qui a tout conçu lui-même. Il est très fier d’avoir réduit sa facture, qui est maintenant du quart de ce qu’un autre paierait à Hydro-Québec.

L’économie, bien réelle, est pourtant très secondaire aux yeux de cet écologiste extrême, qui composte les couches de son bébé. Il allait même jusqu’à récupérer l’eau du bain avec un seau pour actionner la chasse des toilettes ! « Avec mon système de traitement des eaux grises, c’est rendu automatique, dit-il. N’importe qui peut obtenir des économies importantes rien qu’en calfeutrant correctement ses fenêtres. Mais pour moi, il n’y a pas de compromis à faire sur l’écologie. »

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