Bell/Astral : trop gros pour qui ?

Il y a deux philosophies différentes quand il s’agit de déterminer si une entreprise détient une position abusive dans le marché.

Certains estiment qu’il faut protéger les consommateurs qui pourraient être privés de choix si une entreprise se retrouve dans une situation monopolistique ou quasi-monopolistique. Pour d’autres, il faut à tout prix empêcher une entreprise de devenir trop puissante face à ses concurrents pour maintenir un environnement concurrentiel.

Les opposants à l’achat d’Astral par Bell utilisent ce dernier argument pour convaincre le CRTC de bloquer la transaction. Ils estiment que Bell exercera sur le marché  « une domination affreuse et monstrueuse », pour reprendre les mots du président de Quebecor, Pierre Karl Péladeau. Selon les adversaires de Bell, le géant canadien des communications empochera 72 % des redevances allouées aux canaux spécialisés anglophones et francophones et se trouverait en position d’avoir des comportements déloyaux envers les autres diffuseurs et télédistributeurs.

Bell serait par exemple en situation d’imposer ses chaînes aux câblos et aura beau jeu pour négocier le montant des redevances que le télédistributeur devra payer pour les diffuser. Pierre Dion, président du Groupe TVA, craint même que Bell vende à rabais son temps d’antenne sur ses médias francophones en échange d’achats plus importants sur le marché anglophone, plus payant. Cette situation aurait évidemment des conséquences très fâcheuses pour son groupe.

Autre argument utilisé par les opposants, cette transaction représenterait un risque pour la culture française au pays puisque c’est de Toronto que se prendront ultimement les décisions en matière de diffusion des chaînes française du nouveau Bell.

Malgré l’air indigné et le ton apocalyptique des dirigeants de Québécor hier aux audiences du CRTC, j’ai peine à croire aux scénarios d’horreur qu’ils évoquent si la transaction est approuvée. Surtout, je ne crois pas à cette fable du petit Québécor faible et vulnérable face au gros méchant Bell qui veut trop contrôler et qui fait preuve de tant d’arrogance.

Québécor domine outrageusement la télédistribution au Québec en plus de fédérer 30 % du marché télévisuel. Même en avalant Astral, Bell sera un lointain numéro deux dans notre marché. Bell détient des chaînes généralistes et des chaînes spécialisées ? TVA aussi. Bell est actif en mobilité et en télédistribution ? Et que dire de Québécor ?

Non, la seule différence entre les deux empires, c’est que Bell a une vision canadienne du marché alors que Québécor mise surtout sur le marché québécois. Cela explique pourquoi Bell Média est plus importante que TVA.

Depuis 50 ans, les éditeurs de magazine au Canada ont compris qu’il faut vendre les deux marchés simultanément pour satisfaire les besoins des annonceurs. Rogers, TC (Transcontinental) et Télémédia avant ce dernier joueur, ont développé des titres dans les deux langues. Voilà pourquoi nous avons Coup de Pouce et Canadian Living, Elle Québec et Elle Canada, les deux Châtelaine, Macleans et L’actualité ou les deux éditions de Loulou. La seule exception en presse magazine est Québécor qui se confine au marché local qu’elle préfère dominer de fond en comble. C’est une stratégie valable, mais il ne faut pas reprocher aux autres d’être présents et forts dans les deux marchés.

Sa forte position dans le marché de la télévision, Bell la paie cher. En moins de deux ans, elle aura investi 7 milliards de dollars pour acheter CTV et Astral. Je ne suis pas sûr qu’elle sera tentée de brader ses propriétés francophones auprès des annonceurs après avoir mis tant d’argent sur la table.

On s’insurge aussi contre le caractère « ontarien » de Bell. Québécor a déjà fait le coup quand il insinuait que le groupe formé par la famille Molson pour acquérir le Canadien était un groupe « non québécois ». Ce qui était faux et archi-faux.

Bell est établie au Québec depuis 1880. Elle y compte 17 000 employés et elle y investit environ 900 millions de dollars par année. Oui, son PDG actuel est Ontarien et travaille surtout de Toronto plutôt que du siège social montréalais. N’oublions quand même pas que Bell a été dirigée au fil des ans par plusieurs francophones (Vincent, de Grandpré, Cyr, Monty). Nous avons aussi appris cette semaine que Jacques Parisien, l’un des dirigeants d’Astral, dirigera toutes les propriétés médias francophones et anglophones de Bell à partir de Montréal.

C’est sans compter les 80 millions de dollars qui seraient injectés en contenu francophone, la nouvelle entreprise de production créée avec le Cirque du Soleil et les derniers engagements comme la création d’une nouvelle chaîne d’information continue en français.

Tout compte fait, cette transaction pourrait être à l’avantage des consommateurs du Québec qui verront apparaître un nouveau joueur privé de taille à rivaliser avec Québécor. Mais, cela est une évidence, l’approbation de cette transaction serait une mauvaise nouvelle pour PKP.

 

 

monopole

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Il est important de comprendre la stratégie de BCE et la raison qui la pousse à prendre le contrôle de Astral. Il faudrait comprendre hormis l’intérêt financier, pourquoi Astral accepte de se faire avaler si facilement par BCE.

Dans ce petit jeu-là, c’est l’indépendance des créateurs qui en prennent pour leur rhume. C’est le potentiel de création des uns et des autres qui est sacrifié à l’intégration du contenu, considéré comme de la matière consommable destiné exclusivement à réaliser du profit.

En marge de ce débat, on a appris récemment la vente possible de Alliance Vivafilm à Entertainment One qui avait déjà pris notamment, le contrôle des Films Séville. Ce genre de transaction financières, dans lesquelles certaines banques d’affaires sont partis prenantes (ici entre autre : Goldman Sachs Capital Partner) montre que dans ce jeu d’échec, l’enjeu n’est ni le Québec, ni le Canada mais bel et bien la maîtrise et la suprématie sur le monde.

Le contrôle du contenu, la mainmise sur la création et le monopole de la diffusion, tout cela à terme ne fait pas de biens beaux enfants et ligote la fibre entrepreneuriale de plusieurs nations. D’autre part, cela détourne divers entreprises de leurs métiers de base ce qui illustre leur incompétence pour maintenir, faire progresser leur savoir-faire et précisément pour le partager. Cela scelle implicitement le cercueil de la téléphonie telle qu’elle avait été généreusement initiée par Alexander Graham Bell.

Quant au consommateur, il serait tout simplement gagnant dans l’expression de cette possible transaction, en commençant par fermer le robinet. Peut-être que prestement ces nouveaux conquérants du marché virtuel comprendraient… Il est très difficile de survivre sans oxygène et sans eau, mais on peut très bien vivre avec une quantité limitée de divertissements.

À y bien voir, on s’aperçoit que le téléphone arabe marche aussi très bien et les signaux de fumée n’étaient pas dénués de charme lorsqu’ils étaient pratiqués par nos ancêtres autochtones.

Apparemment Québecor aimerait bien être en situation de monopole, et dans un Québec souverain, ce serait encore mieux. Ils sont du front!

Récemment, chez un ami qui a VIBE (de Bell), un concurrent direct du câble de Vidéotron, j’ai eu la suprise de constater le manque d’offre de chaînes francophones pourtant offertes par Vidéotron (Explora [de la SRC] par exemple, RFO, etc.). Ça ne me surprend pas de Bell (le contraire m’aurait surpris, ils sont égaux à eux-mêmes !).

On a tous les choix possibles en anglais, mais pas du tout de couverture complète pour le français, et ce pas en 1960, mais en 2012. Et bien avant l’acquisition d’Astral. Non, Bell démontre qu’elle se moque un peu des francophones, donc je suis très sceptique sur leur désir de bien les servir.

Le scénario catastrophe n’est pas que pour demain avec eux, il est actuel. Je ne leur fais pas confiance, comme en pas grand chose de cette compagnie d’ailleurs. Leur culture d,entreprise est viciée par ses habitudes passées et présentes. Ils ont une longue côte à remonter pour regagner ma confiance.