Bientôt la retraite payante?

Québec et Ottawa négocient une entente qui permettrait aux travailleurs de prendre une semi-retraite tout en recevant des prestations privées. Une résolution!

La retraite, Hélène Choquette, 56 ans, de Longueuil, y pensait depuis longtemps. Après des années de dur labeur, cette recherchiste de la CSN estimait qu’elle avait bien le droit de souffler un peu. Mais le moment venu, l’an dernier, elle ne se sentait pas tout à fait prête à fermer son ordi pour de bon. Elle a donc opté pour une retraite progressive. Une sorte de retraite à temps partiel. «C’est le meilleur des deux mondes!» dit Hélène Choquette.

Au Québec, un travailleur peut, à partir de 55 ans — avec l’accord de son employeur —, réduire ses heures de travail pendant quelques années, et toucher des prestations d’un régime privé de retraite tout en continuant à travailler à temps partiel.

Une grande majorité de Canadiens espèrent se retirer avant 60 ans, mais 56% des 40 ans et plus souhaitent le faire de façon progressive, selon un sondage SOM effectué en octobre 2006 pour Desjardins Sécurité financière.

Pourtant, depuis la réforme du Régime des rentes, en 1997, qui favorisait la retraite progressive, bien peu de Québécois ont opté pour cette possibilité. À Hydro-Québec, par exemple, en 2006, seulement sept personnes sur environ 700 retraités ont choisi la retraite progressive. Depuis 1997, à peine plus de 31 000 personnes, arrivées à 60 ans, ont touché des prestations de la Régie des rentes tout en continuant à travailler à temps partiel. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, selon Québec, qui voit dans la retraite progressive un moyen de réduire les pénuries de main-d’œuvre. Et une façon de garder le plus longtemps possible sur le marché de l’emploi les travailleurs de 60 à 65 ans.

Il est vrai que la retraite progressive n’est pas très avantageuse. Si bien que beaucoup de gens, particulièrement les travailleurs bénéficiant d’un régime complémentaire de retraite à prestations déterminées — régime où le montant de la rente est fixé à l’avance —, préfèrent prendre plutôt une retraite anticipée.

Résultat, les Québécois disent maintenant «bye-bye, boss» de plus en plus tôt: à 60 ans en moyenne en 2000, contre 65 ans en 1970. Chez les bénéficiaires de régimes à prestations déterminées, 14% des personnes de 55 ans sont retraitées et… 65% des 60 ans, selon le ministère des Finances et la Régie des rentes du Québec.

«La situation est sérieuse», dit la ministre québécoise de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Michelle Courchesne. Dans son dernier budget, Québec a donc annoncé une série de mesures fiscales et de modifications à sa Loi sur les régimes complémentaires de retraite. L’objectif: encourager les Québécois à demeurer plus longtemps au travail. Québec doit cependant d’abord s’entendre avec Ottawa, qui devra modifier la loi fédérale sur l’impôt. «Ça devrait être réglé d’ici juin 2007», affirme Michelle Courchesne.

Pour les entreprises, la retraite progressive constitue un excellent moyen de faciliter la transmission des expériences et du savoir, croit André Langlois, vice-président au développement et à la mise en marché chez Desjardins Sécurité financière. «Ça permet de mieux planifier la relève.»

Il est aussi d’avis que la retraite progressive pourrait être particulièrement utile aux entreprises ayant besoin de travailleurs saisonniers. Dans le domaine des services financiers, par exemple, les banques et caisses populaires manquent souvent de main-d’œuvre durant la période des REER. Au lieu d’embaucher du personnel sans expérience, les institutions financières pourraient compter sur leurs retraités, main-d’œuvre expérimentée qui, actuellement, n’y voit pas d’avantages pécuniaires. «Ce serait un bel “accommodement raisonnable”», dit-il.

Au Canada, deux modèles de retraite progressive sont proposés, le choix entre l’un et l’autre dépendant du type d’emploi et d’employeur. Les travailleurs peuvent ou bien réduire leurs heures de travail hebdomadaire, ou bien prolonger leurs congés. Hélène Choquette, elle, a choisi la deuxième possibilité. Ainsi, en regroupant ses vacances, elle a pris l’an dernier quatre mois de congé ininterrompu.

Pierre-André Delisle, mécanicien automobile de 59 ans, a plutôt conclu une entente avec son employeur pour réduire la longueur de sa semaine de travail, et réduire d’autant son salaire. «J’avais envie d’arrêter complètement, mais je n’en avais pas les moyens», dit ce résident de Sherbrooke. Il a commencé, il y a quatre ans, par boulonner un jour de moins par semaine. Aujourd’hui, il ne travaille plus que deux jours par semaine, et il a l’intention de ranger complètement ses outils d’ici trois ans. «Je n’ai pas besoin de beaucoup d’argent pour vivre, je ne suis pas dépensier», dit-il.

Le retraite progressive constitue aussi un moyen d’apprivoiser l’avenir. Car pour beaucoup de gens, la retraite signifie une rupture avec leur passé, et elle est vécue comme un deuil. «La retraite progressive permet d’amoindrir le choc et de vivre la transition de manière plus harmonieuse», dit la fiscaliste et planificatrice financière Josée Jeffrey.

Il faut par contre profiter de son temps libre pour réorganiser sa vie, prévient Michel Simard, formateur en préparation à la retraite au collège Marie-Victorin, à Montréal. Pour se découvrir de nouveaux hobbys, se créer un nouveau réseau d’amis, ressortir du placard des projets depuis longtemps oubliés. «Si on attend la retraite pour faire tout ça, on risque d’avoir de mauvaises surprises», dit-il. Il faut compter deux ans de préparation, estime-t-il, pour se construire un nouveau réseau.

Pierre-André Delisle, lui, l’a bien compris. Depuis sa retraite «à temps partiel», il s’est découvert un intérêt pour une foule d’activités. Il fait du bénévolat, répare les meubles de ses amis, fait de la marche dans la nature l’hiver, joue au golf l’été. «Je suis tellement occupé que je ne risque pas de m’ennuyer à ma retraite!» dit-il.

Quant à Hélène Choquette, elle a mis son temps à profit pour y voir clair dans ses intentions. «Maintenant, je sais ce que je vais faire à ma retraite.» Elle va entre autres suivre des cours de langues et faire du bénévolat auprès d’organismes défendant les droits des patients du réseau de la santé. Elle n’écarte pas non plus l’idée de retravailler un jour, à son compte. Et puis, elle apprécie tellement ses congés prolongés qu’elle a décidé de devancer sa retraite définitive au printemps 2008, au lieu de l’été 2009. «J’ai hâte», dit-elle. Voilà une décision qui risque d’attrister le gouvernement du Québec.

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