Boissons sucrées: à la taxe!

Philadelphie, la cinquième ville en importance des États-Unis, adopte pour les boissons sucrées le principe qu’à peu près toutes les législations ont approuvé pour le tabac.

Photo: Matt Rourke/AP Photo
Photo: Matt Rourke/AP Photo

Ça y est, Philadelphie est sur le point de devenir la première grande ville américaine à taxer les boissons sucrées. Le conseil municipal a approuvé, mercredi, une taxe de 1,5 cent par once. Le vote final aura lieu dans une semaine.

Pour une canette régulière de 12 onces, le prix sera majoré de 18 cents. Pour un contenant d’un litre, de 52 cents. C’est la moitié de ce que préconisait le maire Jim Kelley.

Ce n’est pas anodin. Philadelphie est la cinquième ville en importance des États-Unis, et elle adopte pour les boissons sucrées le principe qu’à peu près toutes les législations ont approuvé pour le tabac.


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Mais le cas de Philadelphie est aussi particulier sur le plan de la rhétorique. Le maire avait en tête l’échec de New York à imposer sa propre taxe en 2009, vaincu par le lobby des boissons gazeuses.

Habituellement, la taxe est présentée comme un moyen de lutter contre l’obésité ou de financer des campagnes pour encourager la pratique du sport. Philadelphie a choisi de ne pas vendre cette taxe comme une mesure de santé publique, mais comme une mesure anti-pauvreté.

Les 91 millions de dollars de recettes seront entièrement consacrés à l’amélioration des parcs, des garderies et des services communautaires. Philadelphie, faut-il le rappeler, est aussi la plus pauvre des grandes villes américaines.

Bien sûr, le lobby des boissons sucrées, tout comme les syndicats, affirme que la taxe risque de faire disparaître des emplois. Il déplore même le fait qu’il s’agit d’une taxe régressive, c’est-à-dire qui s’applique à tous, peu importe leur revenu.

L’argument est fallacieux. Il faut faire la distinction entre une taxe régressive sur les produits de base et une autre sur les produits nocifs. Au Québec, les taxes sur le tabac sont très élevées, mais la plupart des produits de première nécessité sont exemptés de taxe de vente. Et les remboursements de TPS et de TVQ servent précisément à compenser.

D’ailleurs, si l’industrie a peur de perdre des ventes, qu’elle se rassure: les consommateurs se tournent habituellement vers l’eau embouteillée et les boissons non sucrées, des marques qui sont la propriété des mêmes Coca-Cola et Pepsi de ce monde.

Les villes américaines ont un pouvoir de taxation que les villes canadiennes n’ont pas. Mais qu’attendent Québec et Ottawa pour faire de même?

Il y a trois mois à peine, un rapport du Sénat suggérait à son tour au gouvernement fédéral de créer une taxe sur les boissons sucrées. Une idée également défendue par l’Association médicale canadienne.

Le gouvernement Couillard, lui, a donné sa réponse, plutôt simpliste, l’an dernier: c’est une taxe, et le gouvernement n’augmentera pas les taxes.

Pourtant, à l’échelle mondiale, la mesure n’a jamais été aussi populaire. En Europe, la France, la Norvège, la Hongrie, le Danemark, la Belgique et la Roumanie ont chacun adopté une variante qui ne touche parfois que les boissons, et parfois toutes les sucreries. En Asie, l’Inde et l’Indonésie s’y préparent aussi.

Mais l’exemple le plus connu demeure le Mexique. Le pays consomme le plus de boissons sucrées du monde: 163 litres par an par personne en moyenne, soit une hausse de 60 % en 20 ans. Et le diabète est au sommet des maladies mortelles, avec plus de 80 000 Mexicains par année. Trois fois le nombre de meurtres.


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Le 1er janvier 2014, dans un pays anciennement dirigé par un patron de Coca-Cola, une taxe de 10 % sur les boissons sucrées a été imposée. Pour la première année, la consommation a baissé en moyenne de 12 %, et de 17 % chez les classes défavorisées.

Les boissons non sucrées, comme l’eau minérale, ont enregistré une hausse des ventes de 4 %. Le succès est tel que les organisations qui luttent contre l’obésité réclament même de doubler la taxe, et de supprimer la taxe de vente sur l’eau.

Aux États-Unis, depuis 18 mois, la ville de Berkeley, en Californie, impose aussi la sienne: 1 cent par once. La taxe s’applique aux boissons gazeuses, aux jus avec sucre ajouté, au thé glacé sucré et aux boissons énergétiques. Depuis son introduction, certains commerces de l’Université de Berkeley ont cessé de vendre des boissons taxées.

Il faut dire que Berkeley est habituée à l’avant-garde. La ville a été une pionnière en matière de déségrégation raciale dans les écoles, de rampes pour fauteuils roulants, de recyclage et d’interdiction de la cigarette. Tout ce qui semblait radical à l’époque et qui relève désormais du sens commun.

Quatre autres villes californiennes veulent l’imiter: San Francisco, Oakland, Albany et Richmond. Boulder, au Colorado, et l’État de l’Illinois aussi. Tous veulent leur taxe sur les boissons sucrées d’ici 2018. Et plusieurs villes et États américains vont proposer la mesure sur les bulletins de vote des élections de novembre.

Naturellement, quand tous s’y seront soumis, l’idée finira par s’imposer ici aussi. Il suffit de rappeler que le coût de l’obésité au Québec est estimé à trois milliards de dollars par année, en soins médicaux, en médicament, en invalidité. Et ça n’inclut même pas les effets sur la productivité, l’absentéisme et les soins non médicaux.

Les coûts du tabagisme, qu’on n’a pas hésité à taxer lourdement, s’élèvent à 4 milliards par année. Il est temps qu’on arrive en 2016 ici aussi.

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3 commentaires
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D’accord avec une taxe sur les boissons sucrées. Quoique, au niveau fédéral, une taxe sur les différents sucres comme le saccharose, le glucose, le fructose pourrait être imposée à la source comme matières premières. Puisque ce sont tous les aliments sucrés artificiellement qui causent problème. Du sucre est ajouté même à des aliments qui ne sont pas des desserts. C’est mauvais pour la santé directement mais aussi parce que cela cultive une habitude pour le sucre.

Par ailleurs, sans imposer de taxe sur les jus de fruits sans sucre ajouté. il faut éduquer les gens sur la consommation de ces produits. Un verre de 250 ml de jus de fruit contient de 24 à 26 g de sucre soit plus de 6 cuillères à thé de sucre (fructose). Le fructose ne cause pas la carie dentaire mais, pour le reste, il est aussi néfaste que le saccharose. Remplacer les boissons gazeuses par des jus de fruits est une bonne chose à condition de limiter la consommation à 250 ml par jour ou 2 portions de fruit complet.

Bravo pour cette phrase : « Il faut faire la distinction entre une taxe régressive sur les produits de base et une autre sur les produits nocifs. » J’espère qu’elle fera école. Sous prétexte de ne pas alourdir le fardeau financier « des plus démunis », certains bien-pensants acceptent d’empoisonner ceux-ci sans limite.
J’ai d’abord été surprise en voyant ce texte sous la rubrique Affaires et économie, mais plus j’avançais dans la lecture, plus je me rendais compte que monsieur Cipriani a bien compris les enjeux en santé.
La musique aux oreilles d’une endocrinologue!
J’espère que les politiciens liront ce texte!