Bombardier: le risque politique et le risque économique

La maison est en péril et c’est ce message de détresse qu’a relayé Bombardier au gouvernement.

Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne
Photo: Paul Chiasson/La Presse Canadienne

Blogue EconomieLe gouvernement du Québec a-t-il bien fait de s’engager dans une coentreprise avec Bombardier et d’y injecter 1,32 milliard de dollars pour tenter de sauver la C-Series?

Le même gouvernement qui vante les vertus de l’austérité et fait du redressement des finances publiques son fonds de commerce ajoute 1,32 milliard (1 milliard américain) à la dette pour tenter de sauver un projet industriel. Pire, l’annonce est faite le  jour même où des milliers d’employés de l’État débrayent pour défendre leurs conditions de travail. Cela suscite forcément des interrogations, et c’est le degré zéro du timing.

C’est un sujet explosif et on peut facilement s’en scandaliser, que l’on soit de gauche ou même de droite.

Joanne Marcotte, auteure et polémiste de talent, est nettement campée à la droite de l’échiquier politique. Ce jeudi, elle est en colère. «Aujourd’hui, m’écrit-elle, j’ai envie de me joindre à la gang des grévistes.» Elle ne comprend pas pourquoi il appartient aux contribuables de démerder Bombardier, qui n’a pas su trouver des partenaires d’affaires pour poursuivre son projet. On sait que des pourparlers avec Airbus, notamment, n’ont pas abouti à une entente.

C’est pour vous dire comment la déception est grande. Pour elle, et pour beaucoup de gens, le gouvernement récompense une mauvaise gestion en investissant dans ce concept, dont il assume dorénavant la moitié du risque financier.

Péquistes et caquistes ne reprochent pas au gouvernement son intervention en tant que telle mais les modalités de celle-ci. Il aurait mieux fallu investir dans Bombardier inc. plutôt que de prendre un risque élevé pour les contribuables en devenant partenaire de la seule C-Series.

Personnellement, je pense que le gouvernement s’est trouvé dans une impasse et qu’il n’avait pas beaucoup de choix stratégiques.

Le seul fait que la nouvelle ait été annoncée jeudi montre qu’il ne contrôlait pas non plus le calendrier. Le gouvernement s’est mis à la disposition de Bombardier, y compris sur le moment de l’annonce, qui devait coïncider avec la publication des états financiers trimestriels annonçant une gigantesque perte de 4,9 milliards de dollars américains.

Même en ne tenant pas compte des radiations comptables qui ont provoqué ces pertes, la réalité est brutale. Bombardier ne fait plus d’argent. La C-Series siphonne ses fonds et ses énergies. La société est lourdement endettée. Son action a perdu les deux tiers de sa valeur en Bourse depuis le début de l’année. La maison est en péril et c’est ce message de détresse qu’a relayé Bombardier au gouvernement.

Le gouvernement doit dans de tels cas jauger deux niveaux de risque.

Il y a d’abord le risque économique. La partie est-elle jouable? Peut-on croire que la C-Series a un avenir commercial? Bombardier lui dit que oui, à partir du moment où le bilan est nettoyé (les radiations comptables) et que l’entreprise compte injecter 2 milliards de dollars supplémentaires dans le projet. La participation de l’État sera d’ailleurs abaissée en conséquence.

Que se passe-t-il maintenant si le gouvernement dit non. Il y a là aussi un risque économique. Nous avons ici deux immenses symboles: le plus grand manufacturier à propriété canadienne est menacé et le plus gros projet de l’histoire industrielle du Québec tient par un fil. Laisser mourir l’un et l’autre aurait un coût énorme en pertes d’emplois et produirait une formidable onde de choc dans toute la grappe aéronautique québécoise.

Or, il y a de gros problèmes avec la grappe aéronautique actuellement, des problèmes qui dépassent largement Bombardier. Un spécialiste me disait la semaine dernière que la moitié des joueurs se retrouvent en difficulté. De nombreuses PME se sont développées comme sous-traitantes pour des modèles d’avions qui sont en fin de parcours et elles n’ont pas réussi à s’intégrer dans les nouvelles chaînes d’approvisionnement mondiales.

La perte de la C-Series et du secteur aéronautique de Bombardier ajouteraient à un contexte déjà très difficile. Je vous rappelle que plus de 40 000 personnes travaillent dans cette industrie au Québec et que les emplois y sont très spécialisés et bien rémunérés.

Pourquoi investir dans la C-Series plutôt que dans Bombardier? La question est pertinente. L’entreprise a probablement fait valoir au gouvernement que ses chances de survie étaient meilleures si elle pouvait garder le maximum d’avenues ouvertes. Bombardier entreprend une énorme transformation et ce qui a été annoncé jeudi matin n’en est que le prélude. Elle ira chercher d’autres capitaux dans les prochains mois, notamment en ouvrant le capital de sa division de transport sur rail.

Le risque politique se mesure alors à une seule question. Est-ce plus grave d’investir dans une société en commandite pour tenter de sauver le soldat Bombardier ou de laisser le sort de Bombardier au marché et à la conjoncture? Va-t-on reprocher davantage au gouvernement ses actions que son inaction?

Le gouvernement a choisi d’intervenir. Il a jugé qu’il y avait moins de risque politique et économique à investir dans cette société qu’à ne faire rien. Pour le meilleur et pour le pire, il a décidé de jouer les sapeurs-pompiers pour ne pas porter la responsabilité de l’échec et des pertes d’emplois… et tenter de sauver ses premiers investissements dans ce dossier.

C’est l’équivalent de ce qu’ont décidé le président Obama et le premier ministre Harper (oui, Harper) en 2009, quand ils ont investi des milliards pour sauver l’industrie automobile des deux pays. On peut être idéologiquement contre cette idée, mais GM existe encore et Chrysler s’est donné une nouvelle ligne de vie avec Fiat. De plus, les gouvernements ont récupéré une partie de leur investissement.

Voilà pourquoi je ne suis ni surpris ni vraiment opposé à la décision du gouvernement. Les libéraux ont toujours été interventionnistes. Toute la stratégie des grappes est une stratégie interventionniste. L’idée de produire un avion tout neuf nécessite obligatoirement un État interventionniste, dans ce cas-ci des États interventionnistes.

Comme la fabrication de tout avion neuf dans le monde nécessite l’intervention d’un gouvernement ou d’un autre. That’s the way it is et nous n’avons pas beaucoup d’options.

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14 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Je l’avais prédit. Je savais que la cie de BS viendrait teter de l’argent de nos taxes. Ils l’ont toujours fait.
Mais je n’aurais jamais, au grand jamais pensé que ça irait jusqu’à 1,3 milliard. C’est insensé. C’est fou raide
Tout ca négocié par Bachand, l’ancien ministre libéral, et par Johnson, l’ancien premier ministre libéral
Avez-vous idée ce que les jeunes entrepreneurs qu’on voit aux Dragons pourraient faire avec 1,3 milliard de dollars?
Avez-vous idée du nombre d’emploi qu’ils pourraient créer avec un seul million? Multipliez par 1300
C’est en plus du prêt de 117 millions de 2008 dont ils n’ont rien remboursé. (Essayez de passer 7 ans sans payer votre hypotheque)
C’est en plus du 400 millions dans la cimenterie de Gaspésie

La famille Bombardier est, de loin, la plus grosse famille de BS de toute l’histoire du Québec. Je suis étonné qu’il y ait si peu de réactions surtout en pleine période d’austérité.

comme aux états unis, »too Big to fail », mais ca nous mène où ca? Il arrive un point où une entreprise doit survivre pas ses propre moyen,par l’excellence de ses produits. Assez c’est assez, ça passe ou ça crève!!!

PKP est plutôt mal placé pour critiquer quelque investissement que ce soit et aussi risqué soit-il de la part du gouvernement québécois dans une entreprise privée lui qui a bénéficié de ces mêmes largesses à plusieurs reprises, le financement forcé (merci Bernard Landry…) de l’achat Videotron par la Caisse et qui pèse toujours très lourd dans son bilan et l’acquisition du Colisée de Québec qui attend toujours le club de hockey (!), en étant de pétants exemples.

Il n’a aucune leçon à donner quiconque. AUCUNE!

Quoiqu’il en soit, je suis personnellement en total désaccord avec cet « investissement » avec nos deniers. Tout comme je suis en désaccord avec les politiques d’achat d’électricité éolienne à prix ruineux juste pour garder des régions artificiellement en vie.

C’est du pareil au même.

Nous n’avons pas à payer pour les erreurs de jugement des présidents de compagnie qui, qui plus est, contrôlent plus de 50% des actions votantes mais ne possèdent qu’environ 20% des investissements (merci aux actions à votes multiples!).

Pourquoi croyez-vous que personne d’autre dans cette industrie ne voulait investir dans la C-Series? Hein?

Simple: ça n’avait aucun sens.

Tres mauvaise décision , aider des mauvais gestionnaires jamais. Les gestionnaires de bombardier continuent de s’enrichir à nos depends ! Très mauvaises exemples le secteur automobile. Les gestionnaires ont toujours voulus tout garder pour eux, aux dépens des actionnaires et des contribuables !

On savait tous que ça allait finir par un sauvetage. Politiquement le gouvernement du Québec n’avait pas le choix, sans son intervention Bombardier se dirigeait vers la faillite ce qui aurait été un désastre pour l’économie du Québec. Il est clair qu’aucun gouvernement au Québec n’aurait laissé faire sans cela agir.

Comment en est-on arrivé là? En aidant cette compagnie depuis des lustres les gouvernements ont contribué à rendre l’économie de Montréal et même du Québec dépendante de l’avenir de celle-ci (de tout ce secteur en fait). Aujourd’hui on se retrouve coincés, un cas classique d’interventionnisme/socialisme, on crée des dépendances dont on ne sort que par une crise et des coûts énormes.

M. Duhamel a raison de dire que le secteur aéronautique dans son ensemble est vulnérable à Montréal, Même CAE par exemple (aussi abonnée au râtelier des subventions…) fait face à une compétition de plus en plus solide avec Lockeed sans le domaine des simulateurs. Les compétiteurs, subventionnés par des gouvernement beaucoup plus importants, font de plus en plus leur fabrication dans des juridictions non syndiqués où les coûts sont moindres, même Airbus ouvre une usine à Mobile en Alabama…

Bref la question est sommes-nous encore compétitifs pour fabriquer ce genre de choses à Montréal? Personnellement j’en doute et si c’est le cas, surtout compte tenu de la formidable compétition dans ce domaine, aucune aide étatique n’en viendra à bout.

Par ailleurs il est loin d’être sûr que la présence du gouvernement du Québec dans l’entreprise vas rassurer clients et investisseurs, notamment parce que cette présence devient un obstacle évident empêchant l’entreprise de prendre les mesures «musclée» qui seraient nécessaires pour améliorer sa rentabilité.

On parle de sauver des milliers d’emploi mais à mon avis ce qu’on achète ici c’est avant tout un peu de temps.

Dans les années ’80, le gouvernement québécois s’est porté au secours des usines pétrochimiques de Varennes et de Montréal-est, en voulant sauver le secteur de la pétrochimie. On forma alors une société en commandite, pour soutenir la formation du consortium Pétromont en tordant le bras de la SGF pour sa participation. Le secteur pétrochimique était déjà exsangue, la sécurité d’approvisionnement n’était pas assurée et les prix des matières premières n’étaient pas favorables. Les usines n’étaient même pas de taille mondiale et ne pouvaient pas profiter d’économies d’échelle comme leurs concurrents. On n’obtînt, sauf pendant les hauts de cycle très favorables, que des pertes et du rêve.
Le PQ, qui joua alors un rôle central, étant au gouvernement, semble oublier cela. Dans le cas de la nouvelle société en commandite avec Bombardier, il s’agit au moins d’un secteur en expansion, qui dispose d’une grappe technologique importante à Montréal, et dont le but est de faire décoller un avion de dernier cri, sur le point d’obtenir toutes les certifications nécessaires. La société en commandite, qui met toute la gomme sur un produit d’avenir, est un choix bien meilleur que celui d’investir dans une entreprise familiale qui ne veut pas partager le gâteau et montre son impuissance à se gérer comme une multinationale. Demander au Québec d’investir dans cette entreprise mal gouvernée qu’est Bombardier,, trop dispersée et accrochée aux mamelles des gouvernements locaux (trains ou métro européens, avions en Irlande du Nord, wagons de métro à Montréal) ne serait pas responsable. La Caisse de dépôt a parfaitement raison de s’abstenir et d’épargner aux québécois des pertes à répétition. Si la CSéries réussit, le gouvernement pourra alors peser sur les orientations futures et possiblement une réorganisation en profondeur.
Enfin, il est ironique d’entendre Monsieur Péladeau accuser le gouvernement québécois d’être piètre négociateur, alors qu’il se réjouissait il y a peu de le voir les gouvernements et la ville de Québec financer la totalité d’un amphithéâtre destiné à servir de plateforme d’affaires dans le sport et le spectacle pour son entreprise.

Ce qui choque, dans cette nouvelle entreprise, c’est que ce gouvernement depuis son arrivée au pouvoir, n’a cessé de vanter et de donner des leçons sur le non-interventionnisme de l’État. Du « capitalisme d’État », cette fois-ci, on est bien servi.

Pour l’instant, je me croise les doigts pour que ça marche.

Si vous lisez bien les réactions des autres partis politiques, TOUS seraient intervenu. TOUS!

Leur divergence trouve sa source dans la façon dont ils seraient intervenu.

Wow, pour un projet qui est rendu presque au triple des prévisions (pour le moment).

On n’a pas d’argent! En fait on en a, faut juste faire parti du gratin…

Les employés de l’état doivent être suuuuuuper contents…

Ce qui est choquant c’est de lire dans Bloomberg que QUébec demande qu’Ottawa allonge aussi 1 milliard de dollars. Pourquoi cette nouvelle n’est-elle pas dans les journeaux du Québec? Je comprend donc que mettre 1 M US pour sauver Bombardier n’est pas assez? Pourquoi ne pas demander à Bombardier de rapatrier ses fonds dans les paradis fiscaux?
Je trouve inadmissible de subventionner, prêter, garantir des fonds à une entreprise qui envoie des sommes d’argent dans des paradis fiscaux.
J’analyserais avant les états financiers de Bombardier et sa politique de prix de transfert…facile d’envoyer l’argent ailleurs. Je calculerais aussi, quelle a été la mise de fonds réelle de Bombardier dans le projet C-series (après subventions, crédits à l’investissement et crédits à la R& D).
Si le gouvernement veut mettre la main sur le C Series , qu’il prenne le contrôle et aille chercher des spécialistes du domaine pour gérer et non pas en laissant le contrôle à un fils d’un autre et un CA qui ont montré leur incapacité à faire lever le gateau selon l’avis de spécialistes su domaine.
Je suis mal à l’aise avec tous ces libéraux qui sont collés à ce projet. Et dire que l’on est pris avec un gouvernement comme cela parce que les gens ont à choisir un référendum ou le PLQ. Déprimant.

La loi du marché est implacable, toute entreprise qui ne parvient pas à atteindre et maintenir à son seuil de rentabilité est vouée à disparaître, c’est une question de pertinence et d’efficacité. Si le produit ne répond pas à une demande suffisante pour produire un marché rentable, alors c’est une chimère qui n’a pas de raison d’être. Si les administrateurs commettent erreur sur erreur dans la gestion des actifs et des passifs de l’entreprise, là encore il sont tôt ou tard confrontés à la possibilité de déposer le bilan.

La population et incidemment ses représentants élus, ne sont pas responsables des risques qui se prennent dans le secteur de l’entreprise privée. Cependant, les choses étant ce qu’elles sont, les administrateurs de grandes entreprises comme Bombardier entre autres, ont bien compris qu’ils peuvent pousser les risques plus loin qu’ils ne le feraient normalement, sachant que l’État sera disposé à les soutenir si un nombre considérable d’emplois est menacé par une éventuelle faillite.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas « fairplay » si en bout de ligne ce sont les fonds publics qui viennent adoucir la loi du marché. Cette forme de charité publique vient modifier la signification du risque inhérent au monde des affaires. Les administrateurs peuvent pousser l’audace plus loin et jouer avec leur marge de réserve, car en cas de coup dur, il reste une porte de sortie pour éviter le naufrage. De plus, par souci d’équité, si une société privée fait appel à l’aide de l’État pour se sortir d’embarras, ses gestionnaires et actionnaires ne devraient pas toucher de bonification et de dividendes tant que l’aide accordée n’a pas été remboursée à l’État.

Pour apprécier pleinement ce genre d’opérations, il faut comprendre le montage. La création d’une co-entreprise distincte permet de mettre la CSeries à l’abri financièrement. Elle permet de lever des capitaux dédiés au développement exclusif de ces avions. Cela permet d’ouvrir le capital de l’entreprise à d’autres actionnaires.

Ce qui signifie de possibles engagements du fédéral et mieux encore de partenaires financiers comme la CDPQ qui peut investir distinctement de ses investissements actuels dans le capital de Bombardier. Cela peut permettre encore à des compagnies œuvrant dans divers segments de l’aviation de se joindre à ce projet.

C’est le cas notamment de plusieurs équipementiers ou encore d’Airbus qui serait en position de s’associer à cette structure ou bien d’autres avionneurs, incluant Boeing. De la même façon, il va être possible d’avoir une équipe commerciale et de marketing entièrement dédiée à la CSeries. Puisque le but, au fond : c’est de vendre le produit.

Ainsi, cette évolution dans la saga de la CSeries, répond-elle bien aux impératifs nécessaires à la finalité de ce projet et en même temps, cela permet d’envisager des développements futurs pour ce produit. Des applications militaires notamment ou à plus long terme de plus gros porteurs.

Rappelons pour mémoire, que Bombardier et d’autres industriels dans toutes sortes de domaines, développent ce genre de montages financiers pour des projets d’envergure avec un certain succès.

Ne pas avoir confiance dans la CSeries à ce stade d’avancement du projet. Cela relèverait alors de la stupidité dans tout son fondamentalisme intrinsèque.