Budget fédéral : l’austérité ne sera pas nécessaire

Les taux d’intérêt devraient rester faibles et permettre d’alléger progressivement le poids de la dette accumulée pendant la crise. Voici pourquoi.

Photo : Daphné Caron

Le 30 novembre dernier, la nouvelle ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, a présenté son premier document budgétaire à la Chambre des communes. Son énoncé économique annonçait diverses mesures, concernant par exemple l’allocation pour enfants, les technologies vertes et la taxation des géants du Web. Mais surtout, il poursuivait trois objectifs : 1) compléter les secours immédiats aux sinistrés de la deuxième vague de l’épidémie en cours ; 2) engager la reprise économique ; et 3) y parvenir sans mettre en danger la viabilité des finances fédérales.

Le soutien aux sinistrés de la crise sanitaire a été plus important au Canada que dans tout autre pays du G7

L’énormité de la crise sanitaire nécessitait une réaction gouvernementale rapide et à grande échelle. Le Canada n’a pas lésiné sur les moyens. Le graphique présente un calcul du Fonds monétaire international démontrant que, parmi les pays du G7 en 2020, ce sont le Canada et le Japon qui ont accordé le soutien le plus généreux à leurs citoyens pour les aider à éviter la catastrophe financière. Face à cette crise sans précédent, l’intervention canadienne n’a évidemment pas été parfaite. À sa défense, observons tout de même que le gouvernement a fait des ajustements à mesure qu’il pouvait en évaluer les résultats.


Même après son bond magistral de 2020, la dette publique est encore nettement moins lourde au Canada que dans tout autre pays du G7

Le Canada n’a pas tardé non plus à soutenir la reprise économique avec un plan initial de relance costaud. Le déficit budgétaire de 2020 a fait augmenter la dette fédérale de 382 milliards. Heureusement, même après ce bond magistral équivalant à 20 unités de pourcentage du PIB, à la fin de 2020, la dette nette du Canada (passifs moins actifs financiers) n’équivaudra qu’à 46 % de son PIB, selon la définition de ce terme utilisée par le Fonds monétaire international. Le graphique montre qu’elle sera inférieure à celle de l’Allemagne et deux ou trois fois moins lourde que celles des cinq autres pays du G7.


Le budget fédéral restera expansionniste en 2021 et la ministre Freeland se donne même l’option d’en rajouter si la reprise est trop lente

L’économie canadienne ne sera cependant pas complètement sortie du bois en 2021, même si une vaccination massive vient à bout de l’épidémie d’ici l’automne. Si les prévisions économiques actuelles du secteur privé et du gouvernement fédéral s’avèrent, le PIB canadien de 2021 devrait être encore inférieur de quelque 140 milliards de dollars à son plein potentiel et le taux de chômage devrait avoisiner 8 %. Conséquemment, la ministre Freeland prévoit que son budget restera expansionniste en 2021.

Elle se donne même la possibilité, si la situation économique l’exige, d’injecter de 70 à 100 milliards de plus dans l’économie, à répartir sur les trois années 2021, 2022 et 2023. Elle peut ne pas être obligée de se prévaloir de cette option si les ménages se mettent à dépenser tout d’un coup les centaines de milliards de dollars accumulés en épargne forcée pendant la crise et que la reprise montre plus de vigueur que prévu. Mais nul ne peut prédire avec quelque assurance (sauf les gérants d’estrade !) quand la deuxième vague sera maîtrisée, comment l’économie réagira à la vaccination de masse et à quel rythme la reprise va évoluer dans ce contexte absolument sans précédent. Il faut espérer qu’une partie de l’incertitude sera dissipée au moment de la présentation du « vrai » budget fédéral, au printemps 2021.

La crainte que l’expansion sans précédent du budget fédéral rende la situation financière du gouvernement insoutenable est répandue

La plupart des commentateurs appuient les deux premiers objectifs poursuivis par la ministre Freeland : livraison immédiate de secours aux sinistrés et relance de l’économie. Mais plusieurs craignent que l’expansion sans précédent du budget fédéral projetée de 2020 à 2025 rende la situation financière du gouvernement insoutenable et l’oblige à soumettre son budget à une cure d’austérité qui imposerait des hausses d’impôts et des compressions de dépenses radicales. L’inquiétude ambiante dans les médias se traduit par l’emploi d’expressions comme « enfoncement », « bombe à retardement », « puits sans fond », « argent brûlé », « absence de balises », « surdose », « fardeau insoutenable », « inconscience ». La baisse de la cote de crédit accordée au Gouvernement du Canada par l’agence de notation américaine Fitch, en juin dernier, a paru accréditer ces craintes, bien que les autres grandes agences (Moody’s, Standard & Poor’s et DBRS) n’aient pas voulu emboîter le pas.

Cette inquiétude est compréhensible. Nous vivons une crise économique et financière sans précédent. L’énoncé économique prévoit que le déficit budgétaire fédéral atteindra 382 milliards de dollars en 2020 et 121 milliards en 2021, et restera ensuite à 25 milliards ou plus. La dette fédérale doit augmenter à 1 378 milliards en 2025. C’est 657 milliards de plus que les 721 milliards de 2019. Une dette plus lourde entraînera des frais d’intérêt à payer plus élevés. L’estimation de l’énoncé est qu’ils passeront de 24 milliards en 2019 à 34 milliards en 2025.

On appréhende surtout une remontée majeure des taux d’intérêt qui ferait exploser les frais d’intérêt sur la dette publique

Ce sont ces frais d’intérêt additionnels à payer annuellement qui font peur. On appréhende une remontée majeure des taux d’intérêt qui les ferait exploser dans les années à venir. L’énoncé économique prévoit que le taux d’intérêt moyen sur la dette fédérale sera de 1,7 % en 2025. S’il s’établissait plutôt à 7 %, comme en 2000, c’est 140 milliards de dollars, et non 34 milliards, que les frais d’intérêt sur la dette coûteraient à Ottawa en 2025. Une ascension des taux d’intérêt même deux fois moins prononcée que celle-là plongerait le Canada dans l’austérité budgétaire. Il faudrait augmenter les impôts et comprimer les dépenses de façon radicale afin de payer les énormes frais d’intérêt et d’éviter de coincer le pays dans un cercle vicieux de dette et de déficits.

La ministre Freeland prévoit qu’après le grand saut de 2020 et 2021, le poids de la dette fédérale redescendra à partir de 2022

Pour voir si l’inquiétude ambiante est justifiée, il faut d’abord se rappeler que ce n’est pas le montant absolu de la dette qui compte, mais son importance relativement à la taille de l’économie qui la supporte. Une dette de 100 milliards écraserait une petite économie comme celle d’Haïti, mais a l’effet d’une plume sur le dos de l’économie américaine. Le poids de la dette s’évalue en divisant la dette par le PIB.


Ce graphique présente donc l’évolution du rapport dette/PIB du Canada observé de 2009 à 2020 et prévu par l’énoncé économique de la ministre Freeland de 2021 à 2025. Après 10 années de stabilité sous les gouvernements Harper et Trudeau, le grand saut du poids de la dette fédérale, de 31 % du PIB en 2019 à 51 % en 2020, est frappant. On voit cependant sur le graphique que ce bond de 20 unités de pourcentage n’entraîne pas une croissance incontrôlée du poids de la dette (comme en Grèce de 2009 à 2013), il constitue plutôt une réaction ponctuelle de portée limitée. Le rapport dette/PIB prévu atteint un plafond de 53 % du PIB en 2021, puis redescend en 2022 et après. Les trajectoires du rapport dette/PIB présentement envisagées par les autres pays du G7 sont de forme semblable, tout en partant de niveaux d’endettement plus élevés, comme on l’a vu précédemment.

Reconnaissant que l’environnement économique et sanitaire actuel est inhabituel et très incertain, la ministre fait état de la possibilité que le soutien aux sinistrés dans la deuxième vague coûte 30 milliards de plus que prévu en 2021 et qu’elle doive injecter jusqu’à 100 milliards de plus dans l’économie en 2021, 2022 et 2023 si la reprise économique manque de vigueur. Si ces aléas négatifs frappent tous les deux, l’énoncé économique prévoit que le rapport dette/PIB atteindra un plafond de 58 % en 2023 avant d’amorcer sa redescente en 2024.

Le rapport dette/PIB redescendra de lui-même parce que les taux d’intérêt sur les nouveaux emprunts sont inférieurs au taux de croissance du PIB

Pourquoi, comme le montre le graphique 3, le poids de la dette fédérale tend-il à rebaisser après qu’il a fini son grand bond pandémique ? Parce que l’économie croît plus vite que ce que les taux d’intérêt ajoutent à la dette émise pendant la pandémie. Pour l’illustrer, supposons qu’on emprunte 400 milliards de dollars cette année pour combattre la pandémie et lancer la reprise. Si le taux d’intérêt moyen à l’emprunt est de 1,5 %, le montant cumulé qui aura été ajouté à la dette après un an sera de 406 milliards (capital emprunté de 400 milliards, plus intérêts de 6 milliards). Mais si le PIB est de 2 000 milliards cette année et augmente de 3,5 % à 2 070 milliards l’an prochain, alors l’addition à la dette aura diminué en pourcentage du PIB. Elle aura glissé de 400/2 000 = 20 % cette année à 406/2 070 = 19,6 % l’an prochain. Au bout de cinq ans de cette évolution, le rapport dette/PIB aura baissé à 18,1 %. Le poids de cette dette émise pendant la pandémie se sera allégé de lui-même avec le temps sans qu’il y ait besoin d’augmenter les impôts ou de comprimer les dépenses afin d’éviter un emballement insoutenable du fardeau financier.

Dans cet exemple, qui n’est pas choisi au hasard, c’est le fait que le taux d’intérêt (1,5 %) soit inférieur au taux de croissance du PIB (3,5 %) qui permet le repli automatique du rapport dette/PIB. Et, bien évidemment, la faiblesse des taux d’intérêt est une caractéristique de la réalité mondiale actuelle.

La faiblesse actuelle des taux d’intérêt est une tendance lourde dont les causes sont bien cernées et devraient perdurer

Les taux d’intérêt vont-ils rester longtemps aussi faibles qu’ils le sont présentement sur les marchés obligataires mondiaux, ou vont-ils plutôt remonter bientôt aux niveaux beaucoup plus élevés qui avaient cours il y a 15 ou 30 ans ? Il y a de bonnes raisons de croire qu’ils vont rester faibles. Les bas taux d’intérêt d’aujourd’hui ne sont pas le fruit d’une tendance passagère de la conjoncture économique ou d’opérations temporaires des banques centrales comme la Banque du Canada. Ils résultent d’une tendance lourde qui s’est incrustée partout dans le monde depuis 30 ans. Dans le cas du Canada, comme l’indique le graphique, le taux de rendement des obligations à échéance de 10 ans du gouvernement fédéral, qui sert de repère aux marchés financiers, a continuellement diminué depuis 1990. Il touchait presque 11 % à l’époque, alors qu’il a été inférieur à 1 % en 2020.


Les causes de la baisse incessante des taux d’intérêt depuis 30 ans ont été assez bien cernées par l’énorme littérature de recherche sur la question. Les plus fréquemment mentionnées sont l’espérance de vie plus longue, les inégalités plus prononcées, l’incertitude accrue, la croissance ralentie de la population active, l’invasion du numérique et la chute marquée des prix des biens d’équipement. Je vous fais grâce des explications détaillées, mais il est clair que ces phénomènes sont, pour la plupart, susceptibles de durer longtemps.

Les chercheurs, les banques centrales et les acteurs financiers en ont pris acte. Les attentes des marchés indiquent que, par-delà les hauts et les bas inévitables à court terme, les taux d’intérêt à échéance de 10 ans seront encore aussi faibles dans 10 ans qu’aujourd’hui. Selon ces attentes, le taux de rendement des obligations fédérales canadiennes à échéance de 10 ans pourrait se promener entre 0,5 % et 2,5 %, mais personne ne le voit sortir de cette bande étroite.

La ministre Freeland adhère manifestement à cette hypothèse plausible selon laquelle les taux d’intérêt vont rester faibles encore longtemps. De toute façon, le gouvernement fédéral peut se protéger à l’avance contre la possibilité d’une remontée substantielle des taux d’intérêt en émettant dès aujourd’hui des obligations à échéance allant jusqu’à 30 ans à des taux avoisinant 1 %. Il le fait d’ailleurs régulièrement.

Tout compte fait, l’augmentation de la dette fédérale de 2020 à 2025 ne va pas coûter très cher au gouvernement et l’austérité ne sera pas nécessaire

La faiblesse structurelle des taux d’intérêt va faire en sorte que, même aussi considérable, l’augmentation de la dette fédérale de 2020 à 2025 ne coûtera finalement pas très cher au gouvernement. Comme l’indique le graphique suivant, le poids des frais d’intérêt sur la dette publique fédérale a fortement diminué depuis 25 ans à cause de la baisse mondiale des taux d’intérêt et d’un contrôle budgétaire plus serré. Il est demeuré stable à 1,1 % du PIB de 2015 à 2019. L’énoncé le voit augmenter légèrement à 1,2 % du PIB en 2025, soit au même niveau qu’à la fin du gouvernement Harper. Il ne prévoit pas que l’évolution des frais d’intérêt mettra en danger la stabilité financière du gouvernement d’ici 2025 en le forçant à hausser les impôts et à comprimer ses dépenses. L’austérité ne sera pas nécessaire.


Le poids de la dette peut diminuer même si le budget affiche un déficit, pourvu que ce déficit ne fasse pas augmenter la dette plus vite que le PIB

Pour que l’État puisse assurer sa viabilité financière, il lui faut éviter que le poids de sa dette dans le PIB s’emballe et que l’ascension incontrôlée de ses emprunts et des frais d’intérêt qu’ils engendrent le rende insolvable. Il est évident pour tout le monde qu’un solde budgétaire nul (déficit zéro) fait diminuer le rapport dette/PIB. Le déficit zéro signifie en effet qu’aucun emprunt ne s’ajoute à la dette et que le numérateur du rapport dette/PIB reste inchangé. Le rapport ne peut alors que diminuer puisque le PIB, au dénominateur, augmente continuellement. L’endettement s’allège plutôt que de s’alourdir.

Il est cependant moins souvent compris que le déficit n’a pas besoin d’être zéro pour que le rapport dette/PIB soit stabilisé ou diminué. Cela peut se produire lorsqu’un déficit budgétaire est réalisé, mais qu’il ne dépasse pas les bornes. Le critère auquel on doit satisfaire ici est que les emprunts servant à financer le déficit ne fassent pas augmenter la dette plus vite que le PIB.

Le gouvernement Trudeau a observé ce critère pendant les quatre années où le ministère des Finances a été dirigé par Bill Morneau. Sous sa gouverne, quatre déficits budgétaires consécutifs (de 18 à 39 milliards) ont fait passer la dette fédérale de 634 milliards en 2015 à 721 milliards en 2019. Mais pendant ce temps, le PIB a augmenté de 1 990 à 2 311 milliards. Par conséquent, lorsque le ministre a démissionné, le rapport dette/PIB fédéral avait diminué, et non augmenté, dans les quatre années précédentes. Il était passé de 634/1 990 = 32 % en 2015 à 721/2 311 = 31 % en 2019.

Le même critère est respecté pour la projection rapport dette/PIB par l’énoncé économique de la ministre Freeland pour les quatre années 2022 à 2025, soit immédiatement après les gros déficits de 2020 et 2021 : la dette augmente moins vite que le PIB. Les quatre déficits budgétaires projetés pour la période de 2022 à 2025 (de 25 à 50 milliards) soulèvent la dette fédérale de 1 228 milliards en 2021 à 1 378 milliards en 2025. Pendant ce temps, le PIB passe de 2 333 à 2 781 milliards. Le rapport dette/PIB diminue donc de 1 228/2 333 = 52,6 % en 2021 à 1 378/2 781 = 49,6 % en 2025 malgré l’occurrence de ces quatre déficits budgétaires consécutifs. Cela explique que le poids de la dette fédérale projeté par l’énoncé se maintient en zone « sécuritaire » pendant la période, comme illustré précédemment.

Un relèvement prudent du transfert en santé aux provinces ne ferait pas dérailler les finances fédérales, mais doit faire l’objet d’un choix politique 

Une question brûlante dans le débat politique actuel est de savoir si le gouvernement fédéral devrait accélérer son transfert annuel aux provinces en matière de santé. Ottawa a fixé ce transfert aux provinces à 42 milliards en 2020, ce qui équivaut à 22 % du total estimatif de 190 milliards de leurs dépenses en santé pour cette année-là. Voyant le vieillissement de leur population progresser rapidement, les provinces réclament du fédéral qu’il redresse sa part du financement à 35 % du total. S’il accède à leur demande, Ottawa voudra sans doute, par prudence, étaler l’accélération du transfert en santé sur plusieurs années.

Pour donner un exemple concret, la cible de 35 % pourrait être atteinte au bout de 10 ans si son transfert était augmenté à répétition de 10 % chaque année pendant 10 années de suite. Si cette stratégie du « 10-10 » commençait à être appliquée à partir de 2021, le transfert annuel en santé aux provinces atteindrait 68 milliards en 2025. En l’absence de tout changement dans le poids des impôts et des autres dépenses de programmes, la dette fédérale serait plus élevée d’environ 40 milliards. Le rapport dette/PIB atteindrait un maximum d’environ 53 % en 2021 et commencerait ensuite à redescendre. Un tel effort budgétaire en santé ne ferait pas dérailler les finances fédérales. Il doit simplement faire l’objet d’un choix politique quant à son ampleur et à son échelonnement dans le temps, et compte tenu également des autres priorités de dépenses que voudra bien se donner le gouvernement.

En résumé…

L’énoncé économique présenté par la nouvelle ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, est en continuité avec la politique de soutien budgétaire du gouvernement Trudeau pendant la crise actuelle. Cet appui se démarque de celui des autres pays du G7 par son importance. Il doit se poursuivre « aussi longtemps que nécessaire ». Plusieurs commentateurs craignent toutefois que le vigoureux effort budgétaire entrepris et à venir d’ici 2025 soit financièrement insoutenable, surtout si le gouvernement devait essuyer une augmentation majeure des taux d’intérêt sur ses nouveaux emprunts. Le pays serait alors plongé dans une douloureuse période d’austérité budgétaire qui l’obligerait à hausser les impôts et à comprimer les dépenses.

La ministre Freeland ne partage pas cette inquiétude. Sa projection budgétaire voit le poids de la dette fédérale dans l’économie s’alléger à partir de 2022, une fois passée l’enflure des déficits pendant la crise en 2020 et 2021. S’il fallait bonifier l’appui à la reprise, elle estime que l’allégement se produirait à partir de 2024. Cette redescente du rapport dette/PIB à moyen terme sera automatique parce que les taux d’intérêt seront assez faibles pour faire augmenter la nouvelle dette émise pendant la pandémie (capital et intérêts) moins vite que la croissance de l’économie fera augmenter le PIB. La projection de l’énoncé économique repose sur l’hypothèse, tout à fait plausible, que la faiblesse actuelle des taux d’intérêt est une tendance lourde dont les causes ont été bien cernées par la littérature de recherche et devraient perdurer. Le gouvernement peut de toute façon se protéger contre une remontée inattendue des taux d’intérêt en émettant dès aujourd’hui des obligations à échéance allant jusqu’à 30 ans à des taux avoisinant 1 %. Quoi qu’il en soit, l’augmentation de la dette fédérale de 2020 à 2025 ne va pas coûter très cher en frais d’intérêt au gouvernement et l’austérité ne sera pas nécessaire.

L’allégement du poids de la dette fédérale dans l’économie qui est projeté par l’énoncé économique en 2022 et après a lieu même si le budget réalise quatre déficits budgétaires consécutifs (de 25 à 50 milliards) qui continuent à faire augmenter la dette de 2022 à 2025. Ce qui rend possible une telle occurrence est que les déficits budgétaires ne dépassent pas les bornes : ils sont suffisamment modestes pour faire augmenter la dette moins vite que le PIB.

Enfin, sur la question brûlante du relèvement du transfert en santé du fédéral aux provinces, on peut montrer qu’une solution prudente qui ne ferait pas dérailler les finances fédérales est possible. La décision en cette matière est évidemment dans la sphère du politique. 

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Dans cet article, il n’est question que de la dette fédérale. Or la dette des provinces lui est supérieure. Au total, la dette publique (fédéral, provinces) canadienne doit atteindre 130% du PIB fin 2020. Avec ce qui nous attend dans l’année qui s’ouvre, elle pourrait bien atteindre 150% du PIB fin 2021. Pas de quoi être si optimiste. Et contrairement aux pays européens, qui naviguent dans ces eaux-là, le Canada ne peut pas bénéficier des largesses de la Banque centrale européenne. Il est tout seul avec sa petite banque centrale et sa monnaie locale. Et contrairement aux États-Unis, il ne peut se financer en imprimant le dollar US, qui est une monnaie mondiale, en répartissant le risque financier sur le reste de la planète.

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Votre commentaire est extrêmement bien structuré, un peu trop, peut-être. Il correspond trop bien aux messages que le gouvernement Trudeau et le gouvernement Legault veulent avancer.

Avant de continuer, je tiens à vous dire que je suis soulagé de voir que la situation du fédéral, après Covid-19, restera soutenable.

Entrons maintenant dans le vif du sujet …

On pourrait vous reprocher de toujours associer dépenser de façon responsable avec austérité. C’est totalement faux. Cela vous sert juste de tremplin pour justifier des dépenses « progressistes », pour apporter un « stimulus », assurant la « relance » de l’économie. Admettez que ça colore votre présentation.

Vous faites ainsi plaisir à M. Trudeau, qui sait qu’il a été élu parce que beaucoup de monde, y compris les employés du gouvernement dont les carrières dépendent beaucoup de la croissance des responsabilités assumées par leur employeur, aiment que les gouvernements dépensent. Cela fait plaisir à M. Legault qui refuse de reconnaître publiquement que la débandade des services médicaux de la province face au Covid-19 vient d’un manque d’organisation, et non d’un manque de fonds.

La prolongation du niveau actuel très bas des taux d’intérêt reste votre talon d’Achille, et celui de nos gouvernements. Souvent, les taux d’intérêt sont bas parce qu’il y a trop d’argent dans le système. Et cela ne changera pas tant que les gouvernements continueront à « stimuler » l’économie. Les perdants immédiats sont les épargnants, et on s’en fiche. Éventuellement, et inévitablement, ce trop d’argent, ce stimulus excessif de l’économie, va mener à l’inflation. Les moins-de-trente-ans de notre population n’ont jamais connus l’inflation, ne savent pas qu’une telle stratégie n’est pas tenable à long terme.

En attendant, la température monte, et on s’adapte.

Je termine en résumant ma propre idéologie – les gouvernements jouent un rôle important dans notre société, mais il serait préférable que leur part de la production nationale ne dépasse pas le 45% de celle-ci. Les gouvernements sont bien placés pour distribuer; le secteur privé a plus de succès dans l’innovation.

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Est-ce que l’économie fonctionnerait à deux niveaux ? Un niveau à Ottawa où les déficits attendus sont sans inquiétude parce que par une formule mathématique «[l]e poids de la dette peut diminuer même si le budget affiche un déficit » alors qu’à Québec, la rhétorique de l’équilibre budgétaire (déficit zéro) serait la « solution simple » afin « d’assurer la soutenabilité des finances publiques ». Pourquoi une règle qui fonctionne au fédéral ne s’applique plus quand il est question du Québec ?

Pierre Fortin tomberait de sa chaise s’il apprenait qu’un économiste hétérodoxe a écrit et démontré, dans son blogue, qu’un bon État doit être en déficit.

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J’aimerais préciser, contrairement à ce qu’écrit le professeur Fortin que le FMI ne prend pas en compte la dette nette des États, mais plutôt la dette brute consolidée, exprimée à sa valeur de remboursement.

C’est ce qui rend les comparatifs entre les pays quelque peu ardus, puisque les États membres de l’Union Européenne (UE) notamment, disposent d’un calcul différent en vertu du traité de Maastricht. Ici nous entrons dans des technicités un peu complexes, puisque le FMI prend en compte un certains nombres de passifs (une dette plus générale suivant INSEE), alors que l’UE ne s’accorde pas les même type de déductions, de sorte que le ratio dette/PIB semble toujours plus grand. Si le Canada choisissait d’appliquer des règles comptables identiques, nous obtiendrions probablement (je n’ai pas fait le calcul) des résultats différents.

Pour bien comprendre cela, je prendrai un seul exemple : les Fonds de pension. En France notamment les déficits des Fonds de pension sont concaténés au déficit public de l’État. Au Canada, aux États-Unis, ce n’est pas le cas.

De la même façon le FMI ne prend en compte que les comptes nationaux. La structure des États variant, certains États sont fédéraux ou confédéraux, d’autres ne le sont pas. On ne prend pas en compte dans le calcul, les dettes respectives des provinces ou des États d’une union ou d’une confédération.

Ainsi la dette de l’UE (comme Union) est infinitésimale tandis que celle de ses États membres varie d’États à États. Au Canada on ne prend pas dans le calcul, la dette des provinces, aux États-Unis la dette des États n’est pas amalgamée à celle de l’État fédéral. Les contraintes imposées par le traité de Maastricht étaient aussi au centre du Brexit puisque les britanniques veulent plus de souplesse comptable.

C’est ce qui justifie que l’IEDM (Institut Économique de Montréal) notamment, calcule la dette des Québécois tout autrement et met en évidence le caractère difficilement soutenable de l’endettement per capita. Ce que se garde bien de faire monsieur Fortin qui concentre son attention sur les faibles taux d’intérêt seulement.

Depuis le temps, j’ai remarqué qu’il est toujours très astucieux dans ses démonstrations.

Bien qu’en apparence, suivant le graphique 2, les États-Unis aient un ratio dette/PIB inférieur à celui de plusieurs États Européens, la dette publique américaine est insoutenable suivant le FMI.

Pourquoi ? — Parce qu’il faut surveiller aussi le rythme d’accroissement (l’expansion, comme l’écrit monsieur Fortin) de la dette et une autre variable : le déficit commercial. Ces aspects ne sont pas à négliger pour le Canada, puisque comme le montre le graphique 3 présenté par monsieur Fortin, la croissance de la dette/PIB s’est avérée fulgurante en moins de trois années. Veux, veux pas. Cela pourrait dicter la politique fiscale du pays ces prochaines années et avoir à moyen/long terme un impact sur le pouvoir d’achat des citoyens.

Car… tout n’est pas circonscrit aux seuls taux d’intérêt et un pourcentage de croissance (idéalisé). Un des éléments susceptibles de gruger le pouvoir d’achat citoyen, d’accroitre les revenus de l’État et de renforcer les inégalités sociales, c’est : l’inflation, en prenant compte l’inflation sectorielle. On peut penser à l’alimentation, les différents paliers de gouvernement devraient possiblement prendre des mesures significatives pour contrer cela.

Il convient encore de préciser qu’il y a une forte corrélation entre les taux d’intérêts, le volume d’endettement et la capacité de rembourser les intérêts. En sorte qu’une réduction de l’endettement aurait pour effet une progression inéluctable des taux d’intérêts. En revanche, s’endetter toujours plus ou à mauvais escient risque d’avoir pour effet de détruire les assises du système économique. Cela est-il soutenable indéfiniment ? Lorsque le modèle favorise la dépréciation de la valeur des monnaies nationales au profit des crypto-monnaies soit dit en passant, cela ne saurait être selon moi encore soutenable bien longtemps et je ne suis pas sûr que le système financier puisse soutenir tout cela indéfiniment sans engendrer quelques corrections.

C’est pourquoi nous devons investir dans l’économie réelle, comme le soulignait encore récemment dans une récente chronique Jean-Martin Aussant.

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Que de chiffres intéressants!

C’est vrai qu’on doit relativiser le tout et ne pas paniquer:
– la conjoncture est réellement exceptionnelle, on n’ a pas le choix de s’endetter.
– la croissance économique anticipée demeurera positive, on l’espère en tout cas!
– les taux d’intérêts demeureront très bas, pas de doute pour bien des années.
– les dettes publiques des économies mondiales développées sont en constante augmentation et semblent devenir ‘éternelles’, quand on se compare on se console!

Revenons aux chiffres:

La dette fédérale du Canada sera de 1 228 G$ en 2021 et de 1 378 G$ en 2025.
Faisons un simple exercice et ramenons cela au niveau du Québec pour 2021:
Selon le document ‘Le point sur la situation économique et financière du Québec’ du ministère des Finances du Québec en novembre 2020, la dette nette provinciale du Québec sera de 189 G$ au 31 mars 2021 alors que le PIB du Québec est estimé à 437 G$.

Si on ajoute la part de la dette fédérale au prorata de la population du Québec, (disons 22% du Canada),
la dette fédérale revenant au Québec est de 270 G$.

Donc la dette étatique que doit supporter la population du Québec est de l’ordre de 450 G$ soit 103% du PIB. (excluant les dettes municipales de l’ordre de 28 G$)

OUF!
Le portrait devient moins rose mais est plus réaliste du poids réel de la dette étatique dans l’économie du Québec. (Et cela exclut notre part de la dette additionnelle que le fédéral devra encourir pour des transferts de santé accrus demandés par les provinces).

Alors, cette situation financière serait somme toute bien modeste selon vous, cela ne dépasserait pas les bornes et l’austérité ne sera pas nécessaire. J’espère que la rigueur budgétaire est tout de même la bienvenue.
Question d’appréciation, j’imagine!

Quant à moi, je me garde une petite gêne, surtout pour les générations futures, en nous disant qu’on n’a pas trop de succès à vivre selon nos moyens. Le modèle québécois (et canadien) survivra-t-il bien longtemps?
Faut dire que par les temps qui courent, bien des pays ne semblent pas se soucier de réellement contrôler leur dette.

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Vos calculs pour démontrer la charge que les Québécois doivent supporter tant sur la dette du fédéral que sur celle du Québec n’a aucun sens. Autant les Canadiens que les Québécois ne remboursent jamais la dette, même avec le fonds des générations – destiné à réduire uniquement la dette avec des revenus provenant en grande partie d’Hydro-Québec. Ils ne paient que les intérêts qui sont relativement minimes en pourcentage du PIB.

De plus, les paiements de transferts du gouvernement fédéral viennent de ses revenus, et non d’emprunts.