Budget : le navire économique a évité l’iceberg

L’économie québécoise a subi des avaries et a pris l’eau pendant la pandémie, mais elle n’a pas coulé. Notre chef du bureau politique, Alec Castonguay, a décortiqué le troisième budget Girard et nous présente cinq raisons d’être optimiste.

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L’économie québécoise filait à vive allure sur une mer calme, en février 2020, avant que l’iceberg sanitaire n’apparaisse à la proue du navire. Or, le paquebot québécois a évité le pire. La collision a provoqué des avaries à réparer, mais le bateau flotte toujours.

Un an après le choc de la pandémie, force est de constater que l’économie et les finances publiques du Québec se portent relativement bien. L’austérité ne sera pas nécessaire pour revenir à l’équilibre budgétaire. Même que cet équilibre sera en réalité atteint bien avant les sept ans que prévoit le ministère des Finances dans le budget dévoilé jeudi.

Comment est-ce possible ? Voici cinq raisons d’être optimiste pour le redressement économique et financier du Québec.

L’emploi tient le coup

En février 2020, le Québec connaissait le plein emploi pour une rare fois de son histoire. Le taux de chômage, à 4,5 %, trahissait une pénurie de main-d’œuvre dans la plupart des secteurs économiques. Le choc du confinement de mars et avril 2020 a fait bondir le taux de chômage, mais depuis, il est redescendu à 6,4 %, soit le plus bas (et de loin) au Canada. L’Ontario affiche un taux de chômage de 9,2 %, alors que la moyenne canadienne est à 8,2 %.

Les consommateurs et entrepreneurs québécois ont fait preuve d’une grande débrouillardise et se sont adaptés, de sorte que la deuxième vague de l’automne-hiver, malgré la hausse importante des infections, a eu un effet négligeable sur l’économie.

La pandémie a frappé particulièrement le tourisme, la culture, la restauration et l’hébergement, où les jeunes et les femmes sont surreprésentés. Ces secteurs peinent encore et ne s’en remettront pas rapidement. Le gouvernement promet de demeurer vigilant pour les aider. N’empêche, dans cette grisaille, le Québec a fait mieux que le reste du pays.

Au Québec, le taux d’emploi des jeunes, à 58,7 %, est supérieur à la moyenne canadienne (52 %). Pour les femmes, le taux d’emploi de 72,3 % est également meilleur que celui du reste du Canada (68,8 %).

Le gouvernement prévoit que d’ici la fin de 2022, le Québec sera de retour au plein emploi, soit à peine deux ans après le début de la pandémie. En réalité, plusieurs industries ou secteurs sont déjà en pénurie de travailleurs : construction et rénovation résidentielle, éducation, services de garde, technologies de l’information, etc.

Il faudra un plan de croissance de la main-d’œuvre si on veut que l’activité économique atteigne son plein potentiel. Les 404 millions de dollars que le gouvernement souhaite investir dans la requalification des employés et l’intégration des immigrants au marché du travail ne seront pas de trop.

Les Québécois sont assis sur un trésor

Depuis un an, les Québécois ont accumulé un trésor de guerre sans précédent. La cale du paquebot québécois est pleine d’or. Ou presque. Et la relance économique va grandement en profiter.

En 2019, les Québécois affichaient un taux d’épargne de 6,8 %. Ils avaient mis de côté 17,9 milliards de dollars. En 2020 ? Le taux d’épargne a triplé, à 18,2 %, selon la plus récente mise à jour de l’Institut de la statistique du Québec cette semaine. En espèces sonnantes et trébuchantes, c’est un pactole de… 52,1 milliards de dollars !

Année
Montant d’épargne
2019 17,9 milliards
2020 52,1 milliards


Or, quand le navire va accoster après la pandémie, quelque part à la fin de 2021, et que le trésor sera débarqué à quai, « ça va y aller par là ! », comme me l’a dit une source gouvernementale. Les Québécois vont se remettre à dépenser. Ils trépignent d’impatience.
Le revenu disponible des ménages a progressé de 10,7 % en 2020. Cette forte hausse provient d’une combinaison de facteurs, comme les généreuses mesures de soutien des gouvernements, une croissance modeste des salaires et, surtout, une réduction des dépenses en raison de la fermeture de certains commerces, notamment les restaurants et les salles de spectacle. De plus, les taux hypothécaires demeurent très bas.

Cette poussée, conjuguée avec les programmes du gouvernement, devrait donner un élan à la reprise. « Les dépenses de consommation des ménages seront au cœur de la relance économique, peut-on lire dans le document budgétaire. Elles progresseront de 5,0 % en 2021 et de 4,3 % en 2022, après un recul de 5,4 % en 2020. »

De plus, le secteur résidentiel va bien. Presque trop bien, avec les prix des maisons qui montent en flèche à cause de la surchauffe du côté des matériaux et de la rareté des propriétés sur le marché. Les prix des maisons ont grimpé de 16,5 % en 2020, un sommet en 40 ans — jusqu’à 30 % dans certaines villes de la banlieue de Montréal. Il y a eu 54 100 mises en chantier l’an dernier, un sommet en 16 ans.

Or, quand le résidentiel va, tout va. « Le marché immobilier demeurera une source de croissance pour l’économie au cours des prochaines années, note le document budgétaire. Les investissements résidentiels devraient progresser de 5,5 % en 2021. […] Les investissements résidentiels demeureront robustes, soutenus par les bas taux d’intérêt, par les changements de besoins en matière de logement et par l’amélioration de la situation sur le marché de l’emploi. »

Il faudra néanmoins surveiller l’apparition d’une bulle immobilière et se préoccuper des difficultés auxquelles se heurtent les premiers acheteurs.

Même les investissements non résidentiels, soit ceux des entreprises, seront davantage au rendez-vous au Québec que dans le reste du Canada.

La récession actuelle n’a rien de typique. « Elle n’a pas été occasionnée par un déséquilibre des marchés, tel qu’une augmentation des prix, un resserrement de la politique monétaire ou encore un endettement excessif. Elle a plutôt été causée par une interruption temporaire de l’économie qui visait à réduire la transmission communautaire du virus en limitant les contacts », écrit le ministère des Finances. C’est pourquoi le retour à la normale sera plus rapide que d’habitude.

Les prévisions économiques du gouvernement sont prudentes

Le ministre des Finances, Eric Girard, est un conservateur dans l’âme. Ça ne paraît pas toujours dans ses budgets, qui contiennent des hausses de dépenses assez importantes depuis qu’il est en poste — d’abord grâce aux surplus, puis à cause de la pandémie —, mais ses prévisions de croissance économique le trahissent. Il est très prudent.

Ainsi, il s’attend à une augmentation du PIB de 4,2 % en 2021-2022, alors que la moyenne des estimations du secteur privé est de 5,1 %. Une différence substantielle. L’écart dans les prévisions diminue dans les années suivantes.

 

Si les économistes des banques ont raison, les finances publiques vont grandement en bénéficier.

De plus, l’administration Biden, aux États-Unis, démontre une volonté de fer d’investir dans la relance économique. Son plan à court terme de stimulus économique de 1 900 milliards et celui à long terme pour les infrastructures de 3 000 milliards permettront une croissance économique soutenue qui ne peut qu’aider les entreprises exportatrices canadiennes. Si le protectionnisme démocrate est toujours à craindre, il reste que, compte tenu de leur taille, les plans de relance ne peuvent que percoler malgré tout au Québec.

Le déficit sera effacé plus rapidement que prévu

Le gouvernement Legault se donne sept ans, plutôt que cinq comme l’exige la Loi sur l’équilibre budgétaire, pour résorber le déficit prévu de 12,3 milliards de dollars en 2020-2021. François Legault n’a pas l’intention de rejouer dans le film de l’administration Couillard, qui a trop freiné la croissance des dépenses pendant son mandat, causant une austérité qui a fait mal politiquement aux libéraux.

Le PLQ semble d’ailleurs l’avoir saisi, puisque l’ancien ministre des Finances Carlos Leitão a demandé la semaine dernière au gouvernement de prendre son temps pour revenir à l’équilibre budgétaire. Certains ont dû s’étouffer dans leur café.

Le PQ et QS sont du même avis, de sorte qu’il n’y a aucune pression politique pour sabrer les dépenses.

Or, le gouvernement, en réalité, n’aura pas besoin de sept ans pour équilibrer les comptes publics.

D’abord, le déficit de 12,3 milliards cette année puis ceux de 8,5, de 5,7, de 4,4 et de 3,1 milliards pour les prochaines années sont gonflés artificiellement. Ces chiffres incluent une « provision pour risques » de 1,3 milliard les premières années, et les versements au Fonds des générations pour réduire la dette (entre 3,1 et 4,2 milliards par année).

Or, la « provision pour risques » et les versements au Fonds des générations ne sont pas des dépenses. Le premier pourrait ne jamais être utilisé et le second constitue un actif.

« Les versements au Fonds des générations contribuent à la réduction de la dette et, par le fait même, à l’amélioration de l’équité intergénérationnelle, stipule le gouvernement dans le document budgétaire. C’est pourquoi, malgré les déficits prévus, le gouvernement choisit de maintenir les versements au Fonds des générations. »

En retranchant ces deux facteurs du calcul budgétaire, on retrouve l’équilibre des comptes publics, soit la méthode classique que toutes les autres provinces et le fédéral utilisent, dès 2024-2025, soit dans quatre ans.

Dès 2023-2024, l’écart entre les revenus et les dépenses se situe à moins de 1 %. Rien d’insoutenable.

Et ce n’est pas tout. Québec s’attend à une hausse des transferts en santé de la part du fédéral. Les provinces réclament 28 milliards de dollars de plus par année, ce qui représenterait 6 milliards annuellement pour le Québec. Le gouvernement Legault n’obtiendra pas cette somme. Il le sait. C’est le jeu de la négociation. Mais il en recevra tout de même une partie, puisque Justin Trudeau a déjà convenu que les besoins pressants dans les provinces en matière de santé nécessitaient un ajustement après la pandémie. L’embauche de nouveaux travailleurs (notamment les 10 000 préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD), le vieillissement de la population, la croissance des soins à domicile et ainsi de suite requièrent de l’argent frais. Reste à voir l’ampleur de la somme annuelle. Un, deux, trois milliards de plus par année pour le Québec ?

De plus, dans son prochain budget qui sera dévoilé le 19 avril, Ottawa annoncera des investissements importants dans un système national de garderies. Le Québec, qui dispose déjà de son propre réseau, sera dédommagé à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars.

Quand on considère toutes ces informations, soudain, le retour à l’équilibre budgétaire paraît plus facile et moins lointain. Ça n’efface pas les besoins d’investissements en santé, en éducation, pour les aînés et l’environnement, mais la marge de manœuvre est tout à coup plus grande.

La dette est maîtrisée

La pandémie a inévitablement creusé la dette des pays, mais ça ne veut pas dire qu’elle est impossible à maîtriser. Pas du tout. Du moins au Québec.

Au 31 mars 2021, la dette brute du Québec par rapport à la taille de l’économie (PIB) sera inférieure au niveau atteint après la crise économique de 2008-2009.

Vous préférez la dette nette, parce que vous êtes comme ça dans la vie, vous aimez que les choses soient claires ? Pas de problème, j’ai ça ici.

La dette nette sera de retour à son niveau de 2017 dans à peine quatre ans. Peut-être même plus vite si le déficit dont je vous parlais plus haut est effacé plus rapidement que prévu.

Résultat ? La ponction du service de la dette dans les finances publiques, les intérêts que nous versons annuellement, ne va pas exploser et causer des dégâts dans notre capacité financière à nous payer des services.

Le service de la dette pèsera deux fois moins lourd qu’en 2002-2003 dans les finances du Québec.

Une pandémie reste une pandémie, avec sa part d’imprévisibilité. Est-ce qu’il y aura une troisième vague d’infections ? De quelle ampleur ? À quelle vitesse la vaccination se déroulera-t-elle ? Avant que le navire économique québécois ne reprenne son rythme de croisière prépandémie, il y a encore de l’incertitude. Mais les icebergs à l’horizon sont visibles, et peu nombreux. Il suffit de bien manœuvrer.

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Quel impact pour l’environnement, cette reprise de l’économie, quand «ça va y aller par là »? Doit-on vraiment se réjouir que tout reparte comme avant? Le paquebot de l’économie québécoise a peut-être évité l’écueil de la pandémie, mais elle n’évitera certainement pas celui de la crise climatique si elle continue comme ça.

Je ne connais pas vos qualités comptables mais je trouve votre analyse très adéquate et très encourageante pour notre futur. Les statistiques que vous étayez dans votre analyse confirment avec tellement d’acuité le fondement de votre analyse. Merci. C’est encourageant et dans ces moments difficiles que nous vivons tous et toutes, cet article insuffle un baume d’espoir.

J’ai une pensée pour Monsieur Parizeau ce matin. Il avait bien raison lorsqu’il disait que le peuple Québécois était tout a fait en mesure de prendre toutes les responsabilités nécessaires pour un devenir un pays fort. Les chiffres parlent. Je m’attends à une volée de bois vert.

En tout respect pour monsieur Castonguay, je crains que celui-ci ait lu le dernier budget avec de grosses lunettes roses. Mais, un point qui m’a fait sursauter est son analyse de l’équilibre budgétaire plus particulièrement le Fonds des générations.

Sa démonstration indique de grosses lacunes comptables. Comme on peut le voir dans le budget, le solde primaire est déjà déficitaire et le gouvernement devra emprunter pour combler ce déficit. À ce déficit, s’ajoute le Fonds des générations où l’argent est nécessairement manquant et où il faudra le garnir par des emprunts supplémentaires. Emprunter pour réduire une dette, est une drôle de façon de construire des actifs, c’est le moins qu’on puisse dire.

On nous dit que le FDG n’est pas une dépense, que d’un trait, on pourrait l’éliminer et comme ça, « on retrouve l’équilibre des comptes publics ». Si le FDG n’est pas une dépense, les sommes dédiées au Fonds provenant en bonne partie d’Hydro-Québec ne sont pas des revenus (en comptabilité, les revenus doivent égaler les dépenses.) et devraient être retranchées des revenus consolidés du gouvernement et alors l’équilibre budgétaire tombe.

— « L’austérité ne sera pas nécessaire pour revenir à l’équilibre budgétaire. » – Alec Castonguay

En tout respect, je ne savais pas que monsieur Castonguay était doté d’un sens de l’humour aussi distingué. Ainsi les chefs du village gaulois ont-ils certainement mis au point la « potion magique » qui permet d’éliminer tout déficit public sans avoir à réduire quelque budget que ce soit alloué aux services assumés par l’État.

Et même que… ça va aller vite.

Nous n’ignorions pas que la CAQ faisait fort, mais cette fois c’est vraiment encore plus et encore mieux ! Suffisamment pour confondre les non-croyants et les mécréants.

— «  Le revenu disponible des ménages a progressé de 10,7 % en 2020 » – Alec Castonguay

À noter que le revenu disponible, ce n’est pas le revenu net après impôt. Ce qui permet de constituer un épargne, ce n’est pas par la baisse des ses dépenses (situation conjoncturelle de 2020), c’est plutôt un revenu récurrent et croissant. C’est la base de toute planification financière décente.

— « De plus, le secteur résidentiel va bien » – Alec Castonguay

Puisque le secteur résidentiel va bien… quant est-ce qu’on va s’attaquer à une autre crise : celle du logement. Quelles mesures concrètes pour répondre à la demande de logements à prix raisonnable ?

— « Or, la « provision pour risques » et les versements au Fonds des générations ne sont pas des dépenses. Le premier pourrait ne jamais être utilisé et le second constitue un actif. » – Alec Castonguay

Monsieur Castonguay ne semble pas bien saisir la notion comptable de « provision », une provision n’est ni un passif, ni un actif c’est : une provision. Le fait est que monsieur Castonguay extrapole que le Fonds des générations c’est un actif, ce n’est pas tout-à-fait vrai, faudrait-il encore liquider ce Fonds. À cet effet, les commentaires de Marc Sauvageau sur la question sont vraiment pertinents.

Ce dont ne parle pas Alec Castonguay, c’est du déficit structurel, pourtant Éric Girard en a parlé, il s’élèverait chaque année à quelques 5,5 à 6,5 milliards de dollars, exception faite des quelques années (une gracieuseté des libéraux) où il s’est dégagé des surplus (excédents de trésorerie).

Dans le premier cas, cela signifie que l’État ne perçoit pas assez d’argent pour équilibrer ses comptes publics, dans le second cas, cela signifie que l’État perçoit plus d’argent qu’il n’en aurait besoin. Dans tous les cas, il faudrait sûrement déterminer si l’ensemble des services sont bien donnés à la population. Si tel n’est pas le cas : il y a pénurie de services, c’est exactement cela l’austérité dans l’un ou l’autre des cas.

À noter que le déficit structurel est directement lié à notre croissance, ce qui signifie en clair notre capacité de production. Or, comme l’écrit Alec Castonguay, il y a déjà pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs. Cela limite de facto notre capacité de production, notre croissance et l’ensemble des rentrées fiscales.

J’aurais aimé trouver dans cette chronique un volet environnemental, ce qui aurait permis probablement d’être un peu plus critique. Un volet social qui gagnerait probablement à être abordé, avec des organismes communautaires qui manquent de financement (qui soit-dit en passant ne coûtent pas bien cher aux gouvernements). Et puis, un volet logement puisque chaque année la crise s’aggrave, laquelle n’est en partie soulagée que par la migration des personnes âgées vers des résidences privées.

Autant de faits et d’enjeux de société auxquels nos instances actuelles ne semblent guère pressées de s’engager sur des pistes solutions.