Bye-bye Liberté 55

Bonne nouvelle pour les quinquagénaires : attirées par leur expérience, leurs compétences et leur maturité, bien des entreprises sont prêtes à leur faire les yeux doux !

L’été de ses 55 ans, l’infirmière Gaétane Paradis a pris une retraite méritée. Fini les visites à domicile de patients psychiatriques dans Hochelaga. À elle la liberté et les beaux coups roulés sur des verts toujours plus tendres.

« Puis, à l’automne, je me suis retrouvée au centre de loisirs, entourée de femmes de 70 ans. Je savais que je n’étais pas à ma place! » La même semaine, au golf, la directrice des soins infirmiers de l’Hôpital Louis-H. Lafontaine propose à Gaétane Paradis un emploi au centre d’évaluation psychiatrique. Elle accepte. « Pas pour l’argent — pour mon équilibre mental! » précise l’énergique rouquine, qui parle avec passion du poste qu’elle partage depuis quatre ans avec une autre rescapée de la retraite anticipée. « Ça me permet d’apprendre et de rester active, et aussi de m’engager socialement. »

Au Québec, 40 % des gens qui prennent une retraite anticipée retournent travailler dans les 10 années suivantes. Et avec la crise financière qui malmène les fonds de retraite, 28 % des baby-boomers canadiens envisagent de repousser l’âge de la retraite de un à cinq ans, d’après un sondage Ipsos Reid de 2009.

Les perspectives d’embauche des quinquagénaires et des sexagénaires sont bien meilleures qu’il y a 10 ans. Elles varient cependant de façon considérable selon les cas. Pour ceux qui, comme Gaétane Paradis, reprennent un travail qu’ils aimaient, c’est souvent du gâteau. Mais pour ceux qui doivent se recycler dans un autre domaine, c’est parfois la galère.

« Certains secteurs sont davantage intéressés par les quinquagénaires », dit Patricia Richard, directrice des contenus de Jobboom, qui a publié en 2007 La carrière à 50 ans et plus. Le commerce de détail, les banques, le transport scolaire, la bureautique, la vente au détail et le jardinage… Car à 50 ans, on a de l’expérience, des compétences, de la maturité et beaucoup moins de responsabilités familiales qui encombrent les horaires. « Prenons le transport scolaire, dit Patricia Richard. Les quinquagénaires acceptent de travailler tôt le matin et en fin d’après-midi, avec une pause au milieu de la journée. »

Dans le commerce de détail, les consommateurs font plus confiance aux vendeurs qui ont de la maturité, d’après Éric Méthot, directeur des ressources humaines de Rona. Cette entreprise offre des formations gratuites en jardinage, bricolage et décoration à la Fédération des aînés du Québec, dans le but d’y recruter des vendeurs. « Depuis quelques années, il y a de plus en plus de quinquagénaires qui cherchent un revenu d’appoint », dit Éric Méthot.

Beaucoup de préjugés jouent encore contre les quinquagénaires, affirme toutefois Paul Gagner, directeur général du Centre Eurêka, dans le quartier Saint-Henri, à Montréal, qui aide les 40 ans et plus à réintégrer le marché du travail.

La majorité des employeurs croient encore, selon Paul Gagner, que les travailleurs plus âgés sont difficiles à former, qu’ils sont allergiques aux technologies et qu’ils ne resteront pas longtemps. «Au contraire!» dit-il. Il cite notamment leurs taux d’absentéisme et de roulement, bien moindres que ceux des 18-25 ans. « Ils sont plus fidèles à leur employeur! »

Malgré un bac en chimie de l’UQAM et 17 ans d’expérience dans l’administration de l’État haïtien, Marie-Gisèle Dupoux, grande femme souriante de 54 ans, a cherché pendant sept ans un emploi dans le secteur financier lorsqu’elle est rentrée au Québec, en 2001. « On ne le disait pas, mais il était clair que mon âge jouait contre moi. » Aujourd’hui adjointe administrative à CAA-Québec, elle note que son employeur a recruté d’autres employés encore plus âgés qu’elle.

À CAA-Québec, on assure qu’il n’y a pas de politique explicite favorisant l’embauche de travailleurs plus âgés. « Seule la compétence est prise en compte », affirme Sophie Gagnon, responsable des communications. Elle croit toutefois que les organismes sans but lucratif sont davantage susceptibles d’embaucher des employés plus âgés. « Nous ne sommes pas en mode de rendement à tout prix. Il y a moins de pression. »

« Lorsque Chelsea Sullenberger a sauvé 150 vies, personne n’a dit qu’il était trop vieux, à 57 ans, pour piloter un avion de ligne! » s’exclame Tania Saba, directrice de l’École de relations industrielles (Université de Montréal), en citant le cas de ce pilote rendu célèbre pour son amerrissage sur le fleuve Hudson, près de New York, en janvier 2009.

D’après Tania Saba, les Québécois doivent revoir leurs attentes quant à la durée de la vie professionnelle. « Avec la pénurie de main-d’œuvre et le déséquilibre démographique, les gens devront travailler plus longtemps. »

Pendant des décennies, on a encouragé les Québécois à quitter tôt le monde du travail. « Maintenant, il faut les aider à rester productifs et à prolonger leurs années de travail », dit René Delsanne, professeur d’actuariat à l’UQAM et spécialiste des régimes de retraite privés.

Ce qui pose la question de l’âge légal de la retraite. Selon Marcel Boyer, professeur au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, le gouvernement doit le repousser à 67 ans, comme les États-Unis et l’Allemagne l’ont fait.

L’âge actuel de la retraite, 65 ans, fut établi en 1951, à une époque où l’espérance de vie était de 71 ans pour les femmes et de 66 ans pour les hommes! Aujourd’hui, elle est de près de 80 ans pour elles et de 78 ans pour eux. Or, les Québécois avançaient leur retraite à 59,9 ans en 2007 (61,5 ans pour les autres Canadiens)! « Pourtant, à 55 ans ou même à 65, les gens sont encore productifs de nos jours », dit Tania Saba.

Cet écart entre espérance de vie et âge de la retraite a poussé le gouvernement du Québec à créer une première incitation à la « non-retraite ». Depuis janvier 2008, ceux qui travaillent après 65 ans voient leurs rentes du Québec et du Canada majorées de 0,5 % jusqu’à la fin de leurs jours. Actuellement, seulement 10 % des 65 ans et plus — 110 000 Québécois — travaillent encore tout en percevant leur rente. «Nous voulons les garder au travail le plus longtemps possible», dit Herman Huot, porte-parole de la Régie des rentes du Québec (RRQ).

Pour le moment, la RRQ ne vise qu’à augmenter la proportion de rentiers qui travaillent. Pas question de rehausser l’âge de la retraite, un geste qui serait fort impopulaire au paradis de la retraite anticipée. Selon le professeur Marcel Boyer, les Québécois traînent encore une vieille idée malthusienne, probablement héritée de leur passé paysan, qui veut que l’emploi existe en quantité fixe et doive être en quelque sorte « rationné ».

« Les Québécois s’imaginent que l’emploi ne se crée pas, mais qu’il se partage, et qu’en se retirant du marché de l’emploi on permet aux jeunes de prendre leur place. C’est une fausseté, dit Tania Saba. C’est l’emploi qui crée l’emploi! »