Bye-bye métro-boulot-dodo ?

Bien des travailleurs fantasment à l’idée de prendre un congé sabbatique. Mais comment financer ce temps d’arrêt et rentabiliser ce « trou » dans un CV ?

À son grand bonheur, il arrive que Michel Piquette quitte les couloirs glauques de l’Hôpital Notre-Dame, à Mont­réal, pour sauter dans un avion. Destination l’Afrique, l’Europe ou l’Asie, où il va se laisser por­ter par le vent, tout en empochant 80 % de son salaire. « Mais je ne passe pas six mois en Suisse ! Je vais dans des pays pas trop chers », raconte ce technologue en radiothérapie âgé de 47 ans.

À trois reprises, il a bénéficié pendant six mois d’un congé autofinancé, un privilège réservé aux employés syndiqués des grandes entreprises et de la fonction publique. La formule consiste à retenir jusqu’à 25 % du salaire du travailleur pendant quelques années, cette somme servant ensuite de rémunération durant un congé pouvant s’étaler jusqu’à un an. « Il faut simplement apprendre à vivre avec moins. Pour moi, ça vaut la peine. Ça me permet de vivre autre chose et de décrocher », dit Michel Piquette.

Il n’est pas le seul à s’acheter un peu de répit. En moyenne, les Québécois ne travaillent que 35 heures par semaine, soit 4 heures de moins qu’en 1976, selon l’Institut de la statistique du Québec. Ils réclament du temps et de la flexibilité pour mieux concilier le travail, la famille et les loisirs, de même que la réalisation de projets personnels. Et afin de garder leur main-d’œuvre, les employeurs s’adaptent. « Autoriser un congé sabbatique est souvent une marque de reconnaissance envers un employé qui est apprécié », dit Florent Francœur, PDG de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés.

Retourner aux études, faire le tour du monde, lancer son entreprise, réaliser un projet artistique ou réfléchir à son avenir sont autant de raisons invoquées pour prendre un congé sabbatique, dit Manon Cléroux, directrice générale de Brisson Legris, une société qui offre des services d’orientation et d’accompa­gnement en gestion et transition de carrière. « Bien des gens sont tentés par cette idée. Mais cette décision ne doit jamais se prendre sur un coup de tête ! Un congé sabbatique nécessite beaucoup de préparation. »

D’abord, il faut le feu vert du patron. Au Québec, aucune loi n’oblige les employeurs à accorder un tel congé, sauf si c’est inscrit dans la convention collective. Ainsi, les travailleurs non syndiqués doivent négocier un congé sans solde – ce qui n’est pas gagné -, puis le financer eux-mêmes.

« Mais pas question d’uti­liser du crédit, avertit d’emblée Lison Chèvrefils, planificatrice financière à son compte. Sinon, on retournera au travail en étant l’esclave de plaisirs déjà consommés ! » Il faut plutôt compter sur un pécule qu’on amasse pendant un, deux, trois ans avant de partir. « On doit estimer le coût de notre congé, qui varie selon sa durée et ce qu’on veut en faire. Ensuite, on économise en conséquence. »

L’épargne automatique est le moyen le plus efficace : à chaque paye, on prélève et dépose le plus d’argent possible dans un compte d’épargne sans risque pour le capital et « hors de portée au quotidien » – un CELI, par exemple, où en plus les intérêts fructifient à l’abri de l’impôt.

Se faire accorder une marge de crédit pendant qu’on est toujours salarié – et donc solvable aux yeux des banques – est à considérer. « Cette marge devra uniquement servir à parer de gros imprévus ou comme ultimes fonds avant le retour au tra­vail », précise toutefois Lison Chèvrefils.

Puiser dans son REER est aussi une solution de dernier recours, d’autant plus qu’on n’alimente généralement pas ce capital de retraite durant un congé sabbatique. Le manque à gagner n’en sera que plus grand.

« Souvent, les gens tentés par un temps d’arrêt trouvent le moyen de le financer. Ce qui les préoccupe davantage, c’est de ne plus avoir de filet de sécurité financière au retour », dit Manon Cléroux.

La plupart des travailleurs s’assurent donc de pouvoir repren­dre leur poste au sein de l’entreprise une fois le congé terminé. Mais faute de garantie, d’autres sautent dans le vide.

Comme Julie Phaneuf, directrice générale de l’édition et du contenu à la boîte de médias créatifs Newad, à Montréal. Elle a dû chercher ce nouvel emploi après avoir pris un congé sans solde en 2010. Mais le risque valait le coup. Elle se nourrit encore des « moments magiques » vécus avec son conjoint et ses enfants, alors âgés de 8 et 11 ans. Dix mois de pérégrinations en Asie, mais aussi en Australie et en Nouvelle-Zélande, pays anglophones où les enfants ont fréquenté pendant quelques mois l’école ordinaire afin d’apprendre l’anglais en immersion. « C’était un de nos buts », dit Julie Phaneuf.

Pour financer l’aventure, le couple a puisé dans ses économies et a compté sur les revenus de location de la maison et du chalet. « L’école a été notre plus grande dépense, avec les 20 000 dollars de billets d’avion. Pour le reste, on vivait simplement », raconte cette femme dyna­mique de 42 ans.

Julie Phaneuf avait demandé un congé sans solde au moment où son employeur de l’époque, un empire médiatique, était en profonde restructuration et invitait des cadres à partir. « Le temps était propice. Comme mon employeur ne savait pas alors ce qu’il allait advenir de mon poste, ça faisait l’affaire des deux parties. »

Au départ, les patrons voient souvent cette requête d’un mauvais œil, dit toutefois Florent Francœur. « Laisser aller un employé en congé prolongé cause toujours des remous dans une organisation, car il faut le remplacer ! Et il y a toujours le risque qu’au final la personne ne revienne pas. »

Un employé qui demande un congé sabbatique est vite perçu par son patron comme étant « en décrochage », ce qui insécurise ce dernier, souligne Manon Cléroux. De là l’importance de préparer un solide argumentaire avant d’aller le convertir à l’idée, afin de lui démontrer qu’il y aura aussi des avantages pour lui. « Un congé prolongé doit avoir des objectifs d’apprentissage et de réalisation de soi transférables en emploi, qui profiteront aussi à l’entreprise, explique Manon Cléroux. Il faut bien les définir, de même que ses propres intentions : pourquoi veut-on un congé ? Se reposer n’est pas un objectif valable… »

Évidemment, un retour aux études dans le but de se perfectionner est toujours mieux reçu qu’un projet de voyage de ressourcement. « Quoiqu’on passe rarement un an sur une plage de Cancún ! souligne Manon Cléroux. Les gens veulent plutôt vivre des aventures dans des pays inconnus. » Dans ce cas, une meilleure capacité de gérer l’imprévu pourrait être mise en valeur auprès de notre employeur actuel… ou futur. « Un congé sab­batique nous suit longtemps : on se fera toujours interroger sur ce trou dans notre CV, rappelle Manon Cléroux. De là l’importance d’avoir un plan d’action bien étayé. »

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Un congé pour étudier?

Le Régime d’encouragement à l’éducation permanente (REEP) permet de retirer de son REER jusqu’à 10 000 dollars par année pour financer un retour aux études à temps plein, et ce, sans que ces retraits soient imposés. On a ensuite 10 ans pour renflouer son REER.

 

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