Ça gaze à Inuvik!

Trente ans après son abandon dans la controverse, un mégaprojet de gazoduc dans les Territoires du Nord-Ouest renaît avec l’appui des autochtones. Et promet de métamorphoser la région.

C’est le golf le plus septentrional du continent et il porte bien son nom. Le «Road’s End» (bout de la route) se limite présentement à un terrain d’entraînement situé sur une étendue rocailleuse en bordure d’Inuvik, dans le nord des Territoires du Nord-Ouest. Mais Claude Gervais, l’un de ses fondateurs, est convaincu de pouvoir rassembler les fonds nécessaires pour aménager un parcours de neuf trous d’ici l’été. Au diable les problèmes causés par le soleil de minuit, qui en juillet brûle presque toute végétation: on posera du gazon artificiel près des tertres de départ et sur les verts. «Les journées de 24 heures ont au moins un avantage, dit ce Manitobain de 55 ans, établi ici depuis 2001. Si je n’arrive pas à dormir à 11 h du soir, je prendrai mon sac de golf et j’irai frapper des balles!»

Il ne devrait pas manquer de partenaires, car Inuvik, la plus grande agglomération canadienne au nord du cercle polaire arctique avec ses 3 500 habitants, pourrait connaître un boom sans précédent au cours des prochaines années.

Si les autorités fédérales donnent le feu vert au «projet Mackenzie», cette ville deviendra le lieu de départ d’un gazoduc de 1 220 km —l’équivalent de la distance entre Québec et Kuujjuaq —, qui s’étendra, par-delà monts et rivières, jusqu’en Alberta. L’objectif: exploiter les colossales réserves de gaz naturel enfouies sous le sol glacé de la vallée du fleuve Mackenzie, près de la mer de Beaufort. «Il y a tellement de gaz là-haut que ce serait suffisant pour chauffer toutes les maisons du pays pendant au moins 10 ans», dit Pius Rolheiser, porte-parole du consortium pétrolier qui pilote ce mégaprojet. Et c’est sans compter les hydrates de méthane — autre forme d’énergie — récemment détectés.

Évalué à 7,5 milliards de dollars, ce gazoduc est le plus imposant et le plus coûteux projet jamais envisagé dans le Grand Nord canadien. Les travaux pourraient débuter dès 2008 et métamorphoser cette région particulièrement aride et méconnue du pays, à commencer par Inuvik (voir l’encadré «Carte et faits saillants du projet»). «L’avenir de la ville est lié à celui du gazoduc», dit le maire, Derek Lindsay, qui me reçoit dans son minuscule bureau, adjacent à la salle du conseil municipal.

Nouvellement élu, cet homme frêle dans la cinquantaine, aux larges lunettes et à la barbe blanche, a dû quitter son travail de comptable l’automne dernier pour se consacrer exclusivement à son nouvel emploi, récemment converti en un poste à temps plein. Parmi ses tâches: préparer la ville en vue d’un éventuel boom. «On a des centaines de terrains prêts à accueillir de nouvelles maisons.»

Inuvik ne compte qu’un seul feu de circulation, et son plus grand immeuble (qui abrite le siège social fraîchement rénové de la Société de développement régional inuvialuite) fait à peine quatre étages. Son centre-ville se résume à une poignée de bâtiments, hébergeant le North Mart (unique supermarché de la ville), un Pizza Hut, quelques bars, un hôtel et des bureaux de l’État — Inuvik est le centre administratif des huit localités dispersées dans le delta du Mackenzie.

Pourtant, à quelques centaines de mètres du centre-ville, sur l’avenue Mackenzie, l’effervescence est déjà palpable. Nombre d’entrepreneurs ont misé sur l’avenir de la ville, dont la population pourrait quadrupler au cours des prochaines années, selon certaines estimations. Trois nouveaux hôtels y ont été construits depuis deux ans. Le dernier en date, l’hôtel Mackenzie, achevé en juin 2006, compte une centaine de chambres, toutes dotées d’un accès Internet haute vitesse. Des vols quotidiens assurent désormais la liaison entre Inuvik et les villes de Yellowknife, de Calgary et d’Edmonton. À leur bord, de nombreux employés et dirigeants des industries du pétrole et du gaz, qui ont fait d’Inuvik leur quartier général pour explorer le sous-sol riche en hydrocarbures du delta du Mackenzie et de la mer de Beaufort.

Cette agitation a toutefois un air de déjà-vu aux yeux du maire Lindsay, qui se garde bien de célébrer avant que l’Office national de l’énergie (organisme fédéral indépendant qui réglemente certains aspects de l’industrie énergétique) et la Commission d’examen conjoint du projet gazier Mackenzie en aient scellé le sort.

Comme beaucoup d’autres résidants d’Inuvik, Derek Lindsay a encore en mémoire la frénésie des années 1970, quand les multinationales Imperial Oil, ExxonMobil, ConocoPhillips et Shell ont découvert dans la région de gigantesques champs gaziers. Ces sociétés pétrolières avaient alors remué ciel et terre pour obtenir l’autorisation de construire un gazoduc, mais elles s’étaient heurtées à une opposition farouche des autochtones.

Dans un témoignage-choc devant la commission d’enquête fédérale chargée d’évaluer le projet, le chef déné de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, avait violemment interpellé le président du consortium pétrolier: «Vous êtes comme le Pentagone, qui planifiait le massacre d’innocents Vietnamiens. […] Vous arrivez avec vos troupes pour nous voler notre terre. Vous venez détruire un peuple qui a 30 000 ans d’histoire. Pourquoi? Pour 20 ans de gaz? Êtes-vous fous à ce point?»

En 1977, après trois années d’enquête, la commission royale dirigée par le juge Thomas Berger avait recommandé au gouvernement d’imposer un moratoire de 10 ans sur la construction du gazoduc, le temps de trouver un terrain d’entente avec les autochtones. Trois décennies plus tard, les géants de l’industrie pétrolière n’ont pas encore pu commercialiser la moindre molécule de gaz, mais ils reviennent à la charge avec, cette fois, un as dans leur jeu.

Dans un revirement spectaculaire, les autochtones se sont récemment ralliés au projet, après avoir conclu avec Ottawa des ententes leur reconnaissant des droits ancestraux sur de vastes territoires. «C’est notre chance de briser notre dépendance envers l’État», dit Fred Carmichael, 66 ans, président du Conseil tribal des Gwich’ins, l’une des deux principales communautés autochtones d’Inuvik.

Debout devant une énorme carte géographique épinglée sur un mur de son bureau, Fred Carmichael montre du doigt une ligne pointillée traversant, du nord au sud, l’immensité virginale des Territoires du Nord-Ouest, grands comme la France, l’Allemagne et l’Italie réunies. «Le tracé du futur gazoduc», dit fièrement cet ancien pilote de brousse qui préside aussi le conseil d’administration de l’Aboriginal Pipeline Group, propriétaire du tiers des actions du gazoduc projeté.

À ses yeux, il s’agit d’un investissement à long terme pour les siens. «On a perdu notre économie, basée sur le trappage et le commerce de la fourrure, dit-il d’un ton grave. Le pétrole et le gaz, c’est tout ce que nous avons.» Les peuples autochtones, insiste-t-il, toucheront des centaines de millions de dollars en redevances, qu’ils pourront investir dans des projets de développement. «Soyons réalistes, le pipeline ne détruira pas nos terres. Mais si on ne le construit pas, l’absence d’assise économique va détruire notre peuple.»

La plupart des leaders des principales communautés autochtones des Territoires du Nord-Ouest partagent son point de vue. Même l’ancien chef de Fort Good Hope, Frank T’Seleie, appuie désormais le projet.

L’opposition la plus féroce au gazoduc vient du Sierra Club du Canada, qui a lancé une campagne intitulée «Mackenzie Wild». Selon ce groupe environnementaliste, le projet menace des forêts boréales encore intactes du sud des Territoires et de l’Alberta, et risque de nuire à plusieurs espèces animales, tels le caribou et le grizzli. Le Sierra Club accuse aussi les promoteurs de vouloir acheminer de grandes quantités de gaz naturel vers Fort McMurray, en Alberta, et d’encourager ainsi une exploitation encore plus intensive des sables bitumineux, l’une des plus importantes sources de pollution du pays.

Quoique minoritaires, certains autochtones désavouent encore le projet de gazoduc. Antoine Mountain, artiste déné originaire de Fort Good Hope, a récemment écrit un vibrant réquisitoire dans le Drum, hebdomadaire d’Inuvik publié en anglais. «Qu’elle vienne de l’armée, de l’Église ou de la grande entreprise, avec ou sans partenariat avec les autochtones, toute invasion mène ultimement au même résultat: une occupation étrangère et maléfique de notre mère la Terre.»

Ses arguments semblent toutefois avoir peu de résonance auprès des jeunes autochtones. «Les traditionalistes invoquent de mauvaises raisons», dit Dez Loreen, 23 ans, éditeur et unique journaliste du Drum. «Ils prétendent que ça va ruiner la terre de nos ancêtres et empêcher les gens de chasser. Combien d’entre eux pratiquent vraiment ce qu’ils prêchent? Que les chasseurs de caribous parlent pour eux-mêmes.»

Séduite par les retombées économiques que promettent les promoteurs, la nouvelle génération soutient le projet, insiste Dez Loreen, véritable moulin à paroles, aux épaules carrées et aux cheveux décolorés, qui caresse ouvertement l’ambition de devenir un jour maire d’Inuvik (il en prédit même l’année: 2012!). «Les gens d’ici veulent tous les avantages de la ville sans avoir à déménager dans le Sud. Inuvik n’a déjà rien à envier à Yellowknife en ce qui a trait à la qualité de vie. On n’a pas le sentiment d’être reclus, même si on est au nord du cercle polaire. Mais les gens exigent des maisons de plus en plus grandes, veulent améliorer leur niveau de vie et pensent que le gazoduc y contribuera.»

Dez Loreen compare déjà Inuvik à Fort McMurray, ville-champignon albertaine devenue la capitale mondiale des sables bitumineux. Si son développement suit une courbe semblable, Inuvik devra aussi faire face à des défis importants (voir «La face cachée du boom», 1er oct. 2006). À commencer par le recrutement de la main-d’œuvre. «Attirer des travailleurs sera tout un défi, admet le maire, Derek Lindsay. Beaucoup de gens ont du mal à s’adapter aux nuits ensoleillées de l’été et aux journées sans soleil de l’hiver.»

Pour les aventuriers, Inuvik revêt un aspect romantique. C’est, après tout, l’ultime terminus sur la route des Amériques, l’équivalent, côté arctique, d’Ushuaia, capitale de la Terre de Feu.

Mais en décembre, la ville n’a rien de romantique… Lors de mon passage, le soleil se levait vers 11 h 30 et ne brillait que deux petites heures avant de se coucher, replongeant le décor dans la pénombre et le froid (entre –21° et –29° en moyenne en décembre). Pas étonnant que de nombreux citadins s’empressent de quitter la ville pour la période des Fêtes.

Comme dans bien des villes nordiques, les Blancs qui s’aventurent ici sont souvent attirés par l’inconnu, le mystère associé aux grands espaces. C’est ce qui a convaincu Claude Gervais, chef adjoint des pompiers, de quitter The Pas, au Manitoba. «Je viens du nord du Manitoba, mais ce n’était pas encore assez pour moi. Je voulais essayer le vrai Nord, le Grand Nord.»

Cinq ans plus tard, il ne regrette pas son choix. À bord de sa camionnette, il m’offre une tournée de sa ville d’adoption. «Tout ça n’existait pas quand je suis arrivé», dit-il en désignant un des nouveaux pâtés de maisons, lesquelles sont construites sur pilotis, comme la plupart des bâtiments. Il ne sera toutefois pas témoin du vrai boom qui attend Inuvik si le projet de gazoduc va de l’avant. À l’instar de beaucoup de travailleurs venus du «Sud», il y repartira sous peu, histoire de se rapprocher des siens. Mais il se réjouit déjà en pensant aux futurs résidants d’Inuvik qui frapperont des balles sur son golf

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