Ces entrepreneurs québécois qui font des affaires dans la péninsule arabique

Camions géants, excavatrices dernier cri… Dans les couloirs du Salon international du bâtiment et de la construction de Dubaï, on trouve de tout ! Même des entrepreneurs québécois déterminés à rafler leur part du gâteau, qui est de 1,7 trillion de dollars rien que dans la péninsule arabique.

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Photo : Bruno Morandi/Getty Images

Ils viennent de partout, ingénieurs, architectes, entrepreneurs, fabricants, vendeurs. En complet, en djellaba ou en boubou, ils sont là pour vendre, acheter, s’informer, réseauter, ou simplement magasiner parmi les 2 800 kiosques du Salon international du bâtiment et de la construction Big 5 de Dubaï — l’un des plus grands du genre au monde.

Pendant quatre jours, à la mi-novembre, ils seront 80 000 à fouler les immenses tapis bleus de cet invraisemblable capharnaüm composé de robinets, d’échafaudages, d’excavatrices. Ici, un groupe d’Émiratis coiffés du traditionnel keffieh examinent le fonctionnement d’une grenouille servant au pilonnage et au compactage du sol. Là, des entrepreneurs italiens font tâter leur marbre à de potentiels clients coréens. Tandis que, tout près, une nouvelle machine turque à tresser les clôtures en fil de fer produit un boucan terrible qui attire les émules de Bob le bricoleur.

« Ça fait 11 ans qu’on vient au Big 5, c’est très bon pour nous », dit Philippe Gosselin, représentant des ventes de Candock, de Sherbrooke, tout en faisant la démonstration de son système de quai flottant, qui occupe les trois quarts de son grand kiosque. Habitué des salons nautiques, il participe aussi à des salons de construction. « Notre concept s’intègre à des projets immobiliers. Il trouve aussi des usages industriels, notamment pour soutenir des tuyaux de pompage ou un héliport flottant, explique-t-il. Et puis, bon nombre d’entrepreneurs ont besoin d’un quai pour leurs embarcations. »

Candock n’est pas la seule entreprise à revenir d’année en année à Dubaï. La valeur des contrats actuellement en chantier dans la péninsule arabique — 1,7 trillion de dollars, dont 680 milliards rien que pour les Émirats arabes unis — met l’eau à la bouche. Car l’industrie mondiale de la construction voit son centre de gravité se déplacer vers les pays émergents. D’ici 10 ans, ceux-ci doubleront leur part du marché mondial de la construction, qui passera du tiers aux deux tiers ! Les entreprises québécoises et leurs fournisseurs rêvent tous de rafler une part du gâteau. Comme Blankfort, de Saint-Éphrem-de-Beauce, qui a fourni l’âme des portes intérieures du Burj al-Arab, à Dubaï, l’un des hôtels les plus chers du monde, reconnaissable à sa silhouette de voilier.

Candock fait partie de la trentaine de sociétés canadiennes regroupées autour du pavillon canadien, dans le Hall 1. Parmi les exposants québécois, il y a aussi Devim 49e, de Pointe-Claire, qui cons­truit des habitations modulaires préfabriquées, l’entreprise montréalaise Smardt, qui produit des refroidisseurs centrifuges pour la climatisation, et le fabricant de filtres Sonitec-Vortisand, de Montréal.

« C’est la démesure, ici », dit Francis Létourneau, directeur du développement des affaires à l’agence de développement économique Québec International, qui a organisé une mission exploratoire aux Émirats arabes unis à l’occasion du Big 5. Sept entreprises y ont participé, parmi lesquelles Granicor, producteur de granit de Saint-Augustin-de-Desmaures, le bureau d’architectes Bisson Associés, de Québec, et Gentec, fabricant de commandes électroniques pour circuits électriques. Toutes ont visité des chantiers à Dubaï et, surtout, se sont familiarisées avec le salon.

Car le Big 5 est franchement intimidant. Même si le World Trade Center de Dubaï est deux fois plus grand que le Palais des congrès de Montréal et quatre fois plus grand que celui de Québec, les 30 000 visiteurs quotidiens se marchent presque sur les pieds parmi la quinzaine de halls consacrés à la machinerie, au béton, à la peinture, à la décoration, à la robinetterie, au concassage, alouette ! Dans ce méga-Rona des entreprises de construction, on en vient vite à ne plus savoir où donner de la tête. C’est une avalanche de nacelles-araignées sur chenilles dignes des Transformers, de gants protecteurs, de tubes de silicone en tout genre — en veux-tu, en voilà. D’une allée à l’autre, les générateurs de glace en flocons (essentielle au refroidissement du béton) le disputent aux machines à scier les rails, aux robots poseurs de vitres et aux coffrages à béton en bambou (développement durable oblige).

Ceux qui en veulent un peu plus peuvent suivre une des 55 formations gratuites : « Les secrets de la parfaite présentation de concept », « Le guide des contrats en PPP », « Se lancer dans les affaires dans un pays du Golfe » ou « L’étiquette des affaires au Moyen-Orient ».

Pour faciliter le travail des visiteurs, les organisateurs ont créé un « Sentier de l’innovation », qui comprend un certain nombre de produits avant-gardistes, comme le visionnement holographique de projets de bâtiments, la penture pour porte sans cadre, l’interrupteur sans fil, le drain qui ne se bouche pas, le bloc de béton allégé, le tapis en ciment et la membrane anticrevaison pour pneus de machinerie lourde.

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L’âme des portes intérieures de l’un des hôtels les plus chers du monde, le Burj al-Arab, à Dubaï, vient de Saint-Éphrem-de-Beauce, une réalisation de Blankfort. – Photo : Jumeirah Group

« La grande tendance ici, aux Émirats, c’est le développement durable, imposé partout. Nous avons donc créé les prix Gaïa », dit Andy White, directeur des activités du Groupe DMG, société britannique qui organise le Big 5 de Dubaï, auquel il a invité L’actualité. Parmi les gagnants de 2014, un système de structures temporaires en sacs de sable — très commode dans le désert — et un puits de lumière qui suit le soleil à la manière d’un péri­scope, grâce à un jeu de miroirs.

Andy White convient qu’il existe des salons encore plus gros. Batimat, à Paris, attire six fois plus de visiteurs tous les deux ans. « Mais le Big 5 de Dubaï est la plus grande foire de construction du Moyen-Orient, dit-il, et nous avons maintenant quatre franchises, soit le Big 5 en Arabie saoudite, au Koweït, en Inde et en Indonésie ! »

Boris Murray, président d’Atlas Marketing International, de Montréal, agit comme agent auprès d’organisateurs de salons internationaux pour recruter des exposants canadiens. « Normalement, il faut des mois pour vendre les places dans le pavillon du Canada. Pour le Big 5, c’est réglé en quelques jours. »

L’ambition des organisateurs du Big 5 est conforme à la tendance à la démesure de Dubaï, un ancien petit port perlier devenu une métropole du golfe Persique. C’est à Dubaï qu’on trouve le plus haut gratte-ciel du monde — la Burj Khalifa, 828 m, cinq fois le mât du Stade olympique de Montréal —, le plus grand centre commercial (le Dubaï Mall), la plus grande île artificielle (en forme de palmier), le plus long métro automatisé et le plus important centre de ski intérieur (cinq pistes, un remonte-pente). Tout est immense à Dubaï : on creuse un nouveau canal qui passera sous trois autoroutes ? Pas de problème : on construira deux ponts de 6 voies et un autre de 16 voies en trois ans !

En fait, c’est toute la région du Golfe, et plus largement le Moyen-Orient, qui est en ébullition. Les Saoudiens ont entrepris de construire, à Djedda, un immeuble qui fera un kilomètre de hauteur (presque deux fois la Tour CN, à Toronto). Plusieurs chantiers pharaoniques sont amorcés : la Turquie consacrera 400 milliards de dollars à la réfection des infrastructures urbaines et les pays du Golfe en investiront 20 milliards pour construire 2 100 km de voie ferrée. Et que dire des 23 milliards pour les hôpitaux saoudiens et des 10 milliards pour le grand aéroport d’Abu Dhabi ?

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Le kiosque de Candock, une entreprise de Sherbrooke, au Big 5 (ci-dessous), qui attire 80 000 visiteurs. – Photos : Atlas Marketing et Jean-Benoit Nadeau

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À considérer les dimensions du Big 5 et les ambitions de Dubaï, on s’attendrait à ce que les participants au salon y signent des contrats faramineux. Or, c’est le contraire : c’est tout juste si les organisateurs trouvent à annoncer deux contrats de quelques millions de dollars.

« Ce n’est pas le but. Un salon de ce genre, ça sert surtout à dénicher des clients potentiels et à créer des liens », dit René Baillar­geon, PDG de Blankfort, de Saint-Éphrem-de-Beauce. Au troisième jour, il a eu une heureuse surprise : lui qui devait présenter ses produits à un groupe de 20 personnes en a vu arriver 60 !

« J’ai dû voir 250 personnes en quatre jours. Ça n’arrive jamais au bureau, même pendant les meilleures périodes », dit John Starr, vice-président de Covertech, un fabricant d’isolant métallisé de Toronto. Pour gérer cette masse de nouveaux contacts, il s’est procuré une appli servant à numériser les cartes de visite à partir d’un téléphone intelligent. « Grâce au logiciel de reconnaissance de texte, les informations sont stockées dans une base de données, et je peux y attribuer une liste de tâches : rappeler, envoyer la brochure, faire une soumission, etc. »

La plupart des entreprises rêvent de trouver au Big 5 le distributeur ou le partenaire local qui leur ouvrira les portes d’un marché très dynamique. Marcel Landry, vice-président de Gentec, qui faisait partie de la délégation de Québec International, est reparti satisfait. Ce fabricant d’appareils de commande électronique pour circuits électriques a déniché un distributeur prêt à intégrer les produits de Gentec dans ses catalogues.

De telles alliances sont la principale retombée d’un salon professionnel, plus que les contrats proprement dits. Elles sont des tremplins. Le fabricant de refroidisseurs centrifuges Smardt, de Mont­réal, a carrément ouvert un bureau de vente à Dubaï. Quant au constructeur de maisons modulaires Devim 49e, de Pointe-Claire, il s’est doté d’une filiale, Devim Gulf, pour le marché du Golfe.

La délégation canadienne, avec ses 30 entreprises, a l’air d’une naine en comparaison de celle de l’Italie, qui en comprend 380. Les délégations turque et française en comptent également des centaines. Les Canadiens — et les Québécois, sous-représentés — manquent-ils d’ambition ? Selon Boris Murray, d’Atlas Marketing International, de Montréal, c’est avant tout une question de subventions. Nombre d’États financent lourdement la participation à ce genre de salon. Pas le Canada : les entreprises paient tout de leur poche. Et ce n’est pas donné : au minimum 3 000 dollars pour un kiosque de quelques mètres carrés.

Boris Murray s’est dit heureux de la participation au Big 5 : « Les entreprises canadiennes veulent toutes y revenir, c’est bon signe. » Il envisage même un deuxième étage au pavillon canadien l’an prochain. Un joli contrat de construction en perspective !

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Les Saoudiens ont entrepris, à Djedda, la construction d’un gratte-ciel d’un kilomètre de hauteur, la Tour du Royaume. – Photo : Adrian Smith et Gordon Gill
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Le Mall of the World, projet de complexe hôtelier et récréatif dont la superficie pourrait atteindre huit kilomètres carrés, sera entièrement sous verre et climatisé. – Photo : Associated Press/La Presse Canadienne
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