CGI, multinationale de l’ombre

Son carnet de clients est un répertoire des plus grandes sociétés du monde, avec des noms comme Rio Tinto, Michelin, Air France, et 25 banques sur les 30 plus grandes de la planète. Mais qui peut dire ce que fait CGI, au juste ? Son grand patron, Serge Godin, raconte.

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Serge Godin a mis près de 40 ans pour atteindre un chiffre d’affaires de 10 milliards de dollars. Il veut maintenant le faire passer à 20 milliards d’ici cinq à sept ans. – Photo : Christian Blais

Au palmarès des patrons de multinationales et de milliardaires québécois, Serge Godin est probablement l’un des plus discrets. Pourtant, CGI, qu’il a créée en 1976 à Québec, est la plus importante entreprise technologique canadienne, avec plus de 68 000 employés dans le monde et des revenus dépassant les 10 milliards de dollars. Elle est en quelque sorte le Facebook ou le Google québécois, en version quasi confidentielle.

Si CGI et son grand patron sont si mal connus, c’est sans doute parce qu’on ne sait pas trop ce que fait la société et ce qu’elle vend. Tout le monde sait que Bombardier assemble des avions, que Couche-Tard vend des litres de lait et de l’essence ou que Power Corporation est un empire financier. Mais CGI ? La personne qui a inventé l’expression « technologies de l’information » pour définir le métier de ce type d’entreprise ne nous a pas du tout aidés !

J’ai posé candidement la question à Serge Godin, curieux de savoir comment il explique sa société à Monsieur Tout-le-monde.

Le président exécutif du conseil et cofondateur de CGI quitte pendant quelques secondes la salle de conférences adjacente à son bureau du siège social, au centre-ville de Montréal. Il revient avec une boîte d’une quarantaine de centimètres de haut remplie à ras bord de feuilles de programmation informatique. La démonstration peut commencer.

« Il faut 70 boîtes comme celle-ci pour établir les codes du système informatique capable de gérer les opérations courantes d’une banque commerciale. Un système de gestion bancaire ou celui d’une compagnie de téléphone nécessite une centaine de millions de lignes de codes informatiques, et une seule ligne qui ne se trouve pas au bon endroit peut faire planter le réseau », m’explique-t-il.

La complexité est telle qu’il faut compter l’équivalent du travail de 400 personnes pendant un an pour établir les règles et spécifications d’un tel système et 300 autres années-personnes pour en écrire le code.

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Les logiciels de lutte contre le blanchiment d’argent de CGI filtrent 94 % de la valeur totale des devises traitées mondialement et assurent le transfert de 5 000 milliards de dollars par jour. – Photo : iStockphoto

CGI est un acteur de l’ombre qui crée les systèmes informatiques qu’utilisent les entreprises pour leur gestion ou pour traiter avec leurs clients. Il agit à la fois comme consultant, concepteur et sous-traitant de systèmes compliqués, mandats qui rapportent de gros honoraires. Un seul client, démarché par Serge Godin lui-même, a signé une entente de 4,5 milliards de dollars. Ce contrat de 450 millions par année pendant 10 ans a même été renouvelé.

Le carnet de clients de CGI est un véritable répertoire des plus grandes sociétés du monde, avec des noms comme Rio Tinto, Michelin, Air France-KLM ou l’aéroport d’Heathrow, à Londres. Vingt-cinq banques parmi les 30 plus grandes du monde sont ses clients, de même que 7 compagnies d’assurances parmi les 10 plus importantes. Juste dans le secteur financier, 16 000 personnes travaillent pour CGI. L’entreprise compte aussi 2 000 clients gouvernementaux.

Si Apple est née dans un garage, c’est dans le sous-sol de la résidence de Serge Godin, à Québec, que l’histoire de CGI a commencé. Il est le seul employé de Conseillers en gestion et informatique (d’où le sigle CGI) quand il décroche un premier contrat, en juin 1976. « Je devais effectuer des simulations informatiques pour mesurer l’effet des offres gouvernementales et des demandes syndicales sur le budget du Québec dans le cadre des négociations dans le secteur public », dit Serge Godin. Rapidement, il doit embaucher un second employé, André Imbeau, cofondateur de CGI et aujourd’hui vice-président exécutif du conseil.

L’inscription en Bourse, en 1986, propulse l’entreprise dans une autre dimension, en lui donnant les ressources financières pour acheter des concurrents. « Nous n’avions pas d’autre choix que de grandir si nous voulions obtenir les lucratifs contrats de sous-traitance, qui devenaient une tendance forte dans notre secteur », raconte-t-il.

Il fallait aussi grandir pour servir des clients ayant de multiples antennes ou usines. CGI a commencé par ouvrir un bureau à Ottawa, puis un à Toronto, et ainsi de suite. « Il fallait suivre nos clients, car les entreprises veulent avoir le même système informatique partout dans leur organisation », dit Serge Godin. De la même manière, les premiers clients à dimension internationale, comme Alcan, ont conduit la société à s’établir dans d’autres pays.

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Vous avez une carte de crédit d’une société pétrolière ? Il y a de bonnes chances que sa gestion soit assurée par CGI : elle traite pour 90 milliards de dollars d’opérations avec carte d’essence par année. – Photo : 123RF

Après 75 acquisitions depuis 1986, CGI compte 400 bureaux dans 40 pays. « Nous sommes présents dans des pays représentant 85 % des dépenses informatiques mondiales », dit Serge Godin. C’est ce critère qu’il utilise d’abord quand il évalue la possibilité d’une implantation ou d’une acquisition.

La seule acquisition de la société anglo-néerlandaise Logica, en 2012, a doublé la taille de CGI, ainsi devenue la cinquième entreprise indépendante en importance de son secteur au monde. On dit « indépendante » pour la distinguer de concurrents comme IBM et HP, à la fois consultants et vendeurs de matériel informatique.

Serge Godin raisonne à voix haute pour me montrer comment les décisions d’investissement sont prises : « Avons-nous une taille suffisante pour servir le marché américain, qui compte pour 40 % de la demande mondiale ? La réponse est oui. Sommes-nous suffisamment présents pour le secteur minier en Australie ? Non, il va falloir y investir. Assez forts en Allemagne, où nous n’avons que 2 500 employés ? Non plus… »

D’autres facteurs influent sur la décision. « Nous n’allons pas dans des pays où le climat d’affaires n’est pas éthique », dit-il. CGI n’a pas investi en Russie. En Chine, elle n’est présente que par l’intermédiaire des services consulaires du Département d’État américain, pour lesquels elle assure l’infrastructure informatique permettant la délivrance de visas et de documents d’immigration.

CGI était aussi l’architecte de la plateforme du site d’inscription en ligne du régime d’assurance maladie américain — élément phare de l’Obamacare, la réforme du système de santé du président, Barack Obama. Les ratés technologiques, largement médiatisés, ont mis dans l’embarras l’administration Obama et donné des arguments à ses adversaires républicains, qui s’opposent à cette loi sur la protection des patients et des soins abordables.

Le contrat de CGI n’a pas été renouvelé, en février. Et certains ont craint que la réputation de l’entreprise ne soit entachée. Serge Godin jure qu’il n’en est rien, conforté par l’opinion des analystes financiers qui suivent le titre en Bourse et par un carnet de commandes qui a gonflé de 2,8 milliards de dollars dans le premier trimestre de l’année, au beau milieu de cette controverse.

L’optimisme de Serge Godin demeure intact. Il a promis aux actionnaires de faire passer le chiffre d’affaires de 10 à 20 milliards de dollars d’ici cinq à sept ans. Après avoir étendu ses ramifications sur tous les continents, il veut maintenant augmenter les revenus tirés de ses principaux marchés. « We went broad, let’s go deeper » (nous sommes allés loin, approfondissons maintenant), dit-il pour illustrer cette stratégie.

La première fois que j’ai interviewé Serge Godin, il y a plus de 25 ans, il me racontait que dans une entreprise comme la sienne, les véritables actifs « prennent l’ascenseur matin et soir ». En clair, il faut rendre heureux ceux et celles qui prennent soin des clients. On serait tenté de dire « mission accomplie », car la très grande majorité des employés de CGI sont aussi actionnaires de la société et ont bénéficié de la croissance de l’action, qui a progressé en moyenne de 25 % par an au cours des 25 dernières années. La hausse aura été de 34 % en 2013.

Comme quoi il n’est pas toujours nécessaire d’être très connu du grand public pour avoir un succès éclatant.

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M. Godin vous précisait en fin d’entrevue: « En clair, il faut rendre heureux ceux et celles qui prennent soin des clients ». Je prends soin des clients de CGI en tant que conseiller au Centre d’assistance. Le seul accroc qui nous empêche d’être vraiment heureux chez CGI c’est la rémunération qui est nettement insuffisante pour les services que l’on rend à l’entreprise. Nous sommes tous des membres chez CGI mais disons que certains membres sont moins bien traités que d’autres.