Champlain superstar

Champlain fut notre premier grand explorateur, notre premier écrivain, notre premier scientifique. Et sa vision du développement économique était parfaitement juste.

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Les vieux manuels d’histoire du Canada contenaient tous la même image de Samuel de Champlain : celle d’un petit bonhomme précieux avec des yeux de poisson, une moustache ondulée, des bajoues, un double menton et une barbichette. Sa principale occupation aurait été d’envoyer aux quatre coins de la colonie des missionnaires convertir les « Sauvages » pour la gloire de Dieu et du roi de France.

On sait maintenant que cette illustration était trompeuse. Des dizaines d’historiens américains, canadiens et québécois ont réussi à déboulonner le mythe du Cham­plain de nos vieux manuels. Leurs travaux ont démontré que celui-ci fut le plus grand explorateur français de son époque. Il a navigué jusqu’aux Antilles et au Mexique, et parcouru un territoire comprenant aujour­d’hui six provinces canadiennes et cinq États américains. Il a exploré la côte de l’Atlantique depuis l’Acadie jusqu’à Cape Cod, la vallée du Saint-Laurent depuis Tadous­sac jusqu’aux Grands Lacs, la vallée du Richelieu jusqu’au lac Champlain, la vallée de l’Outaouais jusqu’à la baie Georgienne.

Il fut un défenseur infatigable des intérêts de la colonie à la cour de France. Il publia quatre grands récits de ses voyages, destinés à faire la promotion de la colonie auprès d’Henri IV, de Marie de Médicis, de Louis XIII et du cardinal de Richelieu. Cela fait de lui notre premier grand écrivain. Ses interventions l’ont obligé à effectuer 27 traversées de l’océan Atlantique, d’une durée variant de 20 à 60 jours. Bien qu’astucieux stratège, il fit la guerre contre son gré. C’était un homme de paix, un rassembleur et un sage arbitre de conflits.

Brillant arpenteur, cartographe, naturaliste et ethnographe, Champlain fut le premier scientifique de la Nouvelle-France. Les grandes cartes de la Nouvelle-France qu’il a dessinées servaient encore 120 ans après sa mort. Il fit des pieds et des mains pour développer l’horticulture et l’agri­culture dans toute la colonie. Ses observations sur les mœurs et les pratiques des nations amérindiennes sont d’une étonnante minutie scientifique.

Quel est le lien avec l’économie ? Une économie se bâtit avec des hommes et des femmes libres et égaux, qui vivent en paix et observent des règles. Champlain avait de ces exigences une vision parfaitement claire. D’une part, il a combattu sans relâche les cartels de commerçants qui cherchaient à dépouiller le territoire de ses richesses en vendant en France, pour leur gain personnel, autant de peaux de castor que possible. Il fallait empêcher la Nouvelle-France de se transformer en pure « colonie-comptoir ». Pour Champlain, le fruit de la traite des fourrures devait plutôt servir à financer le développement interne du territoire et à construire une « colonie de peuplement ». Il s’est constamment efforcé d’attirer le plus grand nombre de colons de la mère patrie. Son succès fut mitigé, mais sa vision était juste.

D’autre part, Champlain fut un vibrant promoteur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’« interculturalisme ». Comme Montaigne et Henri IV, en France, il a rêvé d’un pays de coexistence et de paix entre les cultures et les religions. Il voulait à tout prix éviter ici les atrocités dont les guerres de religion avaient couvert la France pendant un siècle. La prospérité, à ses yeux, dépendait de l’équilibre entre la liberté culturelle, la diversité religieuse et la cohésion sociale. C’est pourquoi il considérait comme son principal échec son incapacité de convaincre les Iroquois de se joindre à la collectivité naissante.

Vous me permettrez d’affirmer que Champlain fut aussi notre premier économiste digne de ce nom.