Changer le monde, un grille-pain à la fois

Fatigué de jeter à la poubelle des objets à peine usés ? Vous n’êtes pas seul. En attendant que les gouvernements sévissent contre l’obsolescence programmée, des patenteux s’organisent.

Illustration : Amélie Tourangeau

Devant un grille-pain en pièces détachées, Joël Lapointe cherche un coupable : un fil mal branché, un court-circuit ou un morceau endommagé. C’est le deuxième appareil du genre que le finissant en génie mécanique tente de réparer ce soir au Repair Café de l’École des technologies supérieures (ETS) de Montréal. « Je ne connais pas particulièrement les grille-pains, mais je suis un patenteux de nature », dit-il. Avec une dizaine d’autres réparateurs improvisés, il tente de donner une seconde vie à des électroménagers, ordinateurs et autres lecteurs CD.

Les cafés-réparations, ces ateliers éphémères ou permanents mieux connus sous le nom de Repair Cafés, voient le jour un peu partout dans le monde depuis 2009, en réponse à la culture du jetable. Mais aussi pour combattre l’obsolescence programmée. Devant ce phénomène selon lequel les fabricants diminueraient volontairement la durée de vie de leurs appareils pour encourager l’achat d’un modèle neuf, il y a un esprit de révolte dans l’air, et l’usage d’un tournevis s’apparente à de la désobéissance civile : les déchets — souvent électroniques — s’accumulent à cause des grandes entreprises, et il est temps de remédier à la situation. En attendant que les autorités publiques règlent le problème à la source, les cafés-réparations combattent l’obsolescence un grille-pain à la fois.

« Je suis contre l’idée de jeter des objets simplement parce qu’on est paresseux », explique le propriétaire du grille-pain-qui-ne-grille-plus, Guillaume Cantin, un chef qui a délaissé la restauration pour fonder une entreprise vouée à contrer le gaspillage alimentaire. Son message est à l’image de celui de la soixantaine de participants présents à l’activité de l’ETS, qui tient de tels ateliers quelques soirs par année : réparer ses gadgets n’est pas seulement une question d’argent, c’est une question de principes.

Des études tendent à donner raison aux adeptes de la réparation, du moins en partie. Un rapport rédigé en 2015 pour le ministère de l’Environnement allemand note ainsi une augmentation, au cours des années 2000, du pourcentage d’appareils vendus pour en remplacer un défectueux. Il montre également une augmentation du taux de remplacement des gros électroménagers pendant leurs cinq premières années d’utilisation. Le même rapport remarque toutefois que les consommateurs changent souvent leurs produits encore fonctionnels simplement pour en obtenir de nouveaux, que ce soit pour des raisons esthétiques ou technologiques. L’obsolescence, programmée ou pas, n’est pas la seule à la source de la société du jetable.

Les consommateurs ont un rôle à jouer, mais leur influence est limitée. Ils sont confinés dans un système qui n’encourage pas la réparation. Il faut tout de même un minimum de législation pour encadrer l’obsolescence.

Carl Dalhammer, chercheur à l’Institut international d’économie de l’environnement industriel à l’Université de Lund

La lutte contre l’obsolescence commence depuis quelques années à intéresser aussi les États, particulièrement en Europe. Deux ans de prison et une amende de 300 000 euros (447 000 dollars) : voilà la peine pour obsolescence programmée en France. Mais depuis l’entrée en vigueur de la loi, en 2015, rien n’a changé. Les téléphones intelligents continuent de « ralentir » avec les années et les panneaux électroniques des électroménagers sont toujours aussi coûteux à réparer. Aucun cadre d’entreprise n’a d’ailleurs été épinglé pour ce délit à ce jour.

Une première enquête officielle a toutefois été ouverte récemment contre le fabricant d’imprimantes Epson, à la suite d’une plainte de l’organisme Halte à l’obsolescence programmée. L’organisme a depuis soumis une requête semblable contre Apple, qui a reconnu en décembre ralentir volontairement ses vieux modèles d’iPhone. Dans les deux cas, on est encore loin d’un verdict de culpabilité.

« Le fardeau de la preuve est énorme », explique Fabien Durif, directeur de l’Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM. Même si l’obsolescence programmée existe — ce qu’il ne croit pas —, elle est trop difficile à prouver pour qu’une telle loi soit efficace.

Devant cet obstacle, le gouvernement suédois a pour sa part préféré la carotte au bâton. Il a fait le pari, en 2016, de rendre les réparations plus attrayantes pour les consommateurs, avec la mise en place de mesures fiscales pour en diminuer le prix pour des biens courants (vêtements, vélos) et des électroménagers. « Il est encore tôt pour juger des résultats », observe Carl Dalhammar,  chercheur à l’Institut international d’économie de l’environnement industriel à l’Université de Lund. « Cette initiative s’inscrit dans une tendance plus large », remarque ce coauteur d’une étude publiée en 2016 sur les approches légales employées pour réglementer l’obsolescence programmée en Europe. Ateliers municipaux pour la remise à neuf d’ordinateurs ou de meubles, cafés-réparations, forums et chaînes YouTube, « des choses se passent à tous les niveaux, des particuliers jusqu’à l’Union européenne », dit-il.

Le Parlement européen a d’ailleurs voté à l’été 2017 une résolution pour encourager l’allongement de la durée de vie des objets. Parmi les mesures proposées, l’interdiction pour le fabricant de forcer les consommateurs à faire réparer leurs appareils exclusivement par lui, et l’obligation d’offrir des pièces de rechange à un prix proportionnel à celui du produit. Les composants essentiels, comme les batteries et les écrans, ne pourraient plus quant à eux être fixés aux appareils, sauf pour des raisons de sécurité. Le projet explore aussi différentes façons de promouvoir la durabilité des produits, notamment en affichant leur espérance de vie et en augmentant la durée des garanties.

Dans l’ensemble, le Parlement européen suggère de s’attaquer à la durée d’utilisation, à la facilité de réparation et à la durabilité des appareils, mais pas à l’obsolescence programmée elle-même, contrairement à la France. « Nous devons faire les choses d’une manière pragmatique, avec tous les acteurs : les consommateurs, les salariés, les fabricants et les distributeurs. Il ne faut donc pas stigmatiser une partie des intervenants. Il faut trouver des points où tout le monde sort gagnant », explique le député européen Pascal Durand, responsable de l’initiative.

La résolution du Parlement européen n’est pas contraignante, et ce sera plutôt à la Commission européenne de la transformer en projet législatif. Aucun échéancier en ce sens n’a été annoncé pour l’instant.

Aucune législation pour encadrer l’obsolescence n’est dans les plans à Ottawa non plus. Dommage, estime Pascal Durand. « Une loi canadienne pourrait non seulement fonctionner à l’interne, mais aussi être un moteur pour le reste de la planète. »

La lutte contre l’obsolescence ne passe toutefois pas que par les lois. Les consommateurs doivent aussi y mettre du leur, notamment en achetant des produits de meilleure qualité, qui ont une plus grande durée de vie, et non en recherchant toujours l’appareil le moins cher, dont les composants risquent de flancher rapidement et parfois d’être trop onéreux à remplacer, estime Fabien Durif.

Ceux qui sont arrivés au Repair Café de l’ETS avec des gadgets de cet acabit — comme un ordinateur portable abordable dont la penture faisait défaut et un rasoir électrique d’une quinzaine de dollars — sont d’ailleurs repartis bredouilles. « Il faut miser sur des politiques publiques de sensibilisation et d’éducation à la réparation et aux achats intelligents. Il faut rendre le tout plus facile pour les consommateurs », dit Fabien Durif.

Carl Dalhammar est du même avis, mais ajoute un bémol : « Oui, les consommateurs ont un rôle à jouer, mais leur influence est limitée. Ils sont confinés dans un système qui n’encourage pas la réparation. Il faut tout de même un minimum de législation pour encadrer l’obsolescence. » Bref, les gouvernements, les entreprises et les consommateurs doivent tous prendre leurs responsabilités.

Un peu à l’image de Guillaume Cantin, qui est arrivé au café-réparation de l’ETS avec un appareil que bien des gens auraient jeté sans remords aux poubelles, et qui est reparti avec un grille-pain fonctionnel.

L’expression de la discorde

(Illustration : Amélie Tourangeau)

 L’obsolescence programmée, cette décision des entreprises de concevoir des objets qui atteignent leur fin de vie plus rapidement qu’ils ne le devraient, est un concept souvent décrié, mais qui ne fait pas l’unanimité.

« L’obsolescence programmée est essentiellement une légende urbaine », écrivait l’été dernier La Presse. Selon le chroniqueur économique Francis Vailles, les gadgets qui font défaut sont la conséquence du désir des consommateurs de payer toujours moins cher pour leurs appareils, et non le fruit d’un plan machiavélique orchestré dans les plus hauts échelons des entreprises technos.

« L’obsolescence programmée n’existe pas », acquiesce Fabien Durif, directeur de l’Observatoire de la consommation responsable de l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM. Selon ce chercheur, les entreprises tentent bien d’inciter à la consommation — notamment en complexifiant inutilement la réparation et en lançant des produits ayant de nouvelles fonctionnalités —, mais elles ne recherchent pas forcément la mort prématurée des objets qu’elles fabriquent.

Le PDG de l’entreprise américaine iFixit, Kyle Wiens, qui publie sur Internet des plans pour réparer les gadgets les plus populaires, du iPhone à la tablette Surface Pro, n’est pas d’accord. « La volonté des consommateurs qui souhaitent toujours payer le moins cher possible contribue au problème. Mais le fait que certains fabricants ne permettent pas à l’utilisateur de changer les piles de leurs produits, par exemple, est de l’obsolescence programmée. Cela ne fait aucun doute », juge Kyle Wiens. Et la société ne devrait pas le tolérer, ajoute-t-il.

Tous les intervenants contactés par L’actualité s’entendent toutefois sur un point : l’obsolescence doit diminuer, qu’elle soit programmée ou non.

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13 commentaires
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Je suis tout à fait d’accord avec la nature de cet article étant un patenteux moi-même! Aux tournevis, citoyens!

Etant bricoleur,les batteries des perceuses, scies,lampes etc lorsqu’elles sont finies, les prix de remplacement equivaut au prix d’un nouvel outil avec la batterie.
Chaque cie a sa propre batterie , on pourrait avoir une batterie universelle qui serait a prix abordable et eviterait que l on mettent des ensemble complet d’outils aux poubelles parce que les batteries de remplacement coutent trop chères.
Essayer de dire cela aux Dewalt, Black & Decker, Makita, Mastercraft, King etc. etc de ce monde.
Quel gaspillage!

C`est du vol légal, malhonnêteté légalisé, c`est du capitalisme du vrai, tout les moyens sont bons, pour siphonner le peuple et faire grossir les multi nationales dont l`argent leur sort par les oreilles, et les gouvernements eux, ils sont muets…..

Je souhaiterais qu’il y ait un de ces repair-café à Québec. L’une des retombées insoupçonnées de ce lieu, pourrait être les échanges d’idées entre ces huluberlus qui ne sont pas si huluberlus que ça.
L’idée qui me trotte souvent dans la tête est » Que pourrait-on faire avec le bois (souvent du bois franc) et le métal qu’il y a dans les divans que l’on voit souvent sur le bord de la rue les jours de gros déchets.
Je n’ai jamais trouvé quelqu’un avec qui parler de ça.

Ce qu’il faut encourager, c’est le bien-être et la satisfaction d’une certaine « frugalité », de la satisfaction de tous ces biens que l’on a, et que l’on a le privilège de posséder — par rapport à tant d’autres êtres humains qui ne jouissent pas de ce même privilège… C’est là une idée pas très « à la mode », pas très « sexy », bien évidemment, lorsqu’on peut constater à quel point le fait de « posséder » le plus gros, le plus cher, le plus « up to date »… le dernier modèle, quoi, celui dont on sait pertinemment qu’il deviendra bientôt « obsolète » à son tour… lorsque cette foutue idée en vient à supplanter toutes les autres valeurs, dans la tête de tellement d’habitants de notre monde… On peut même dire, sans trop se tromper, que c’est un des fondements les plus irremplaçables du système capitaliste : consommer, toujours plus, pour « créer de l’emploi », « créer de la richesse », au risque de ruiner à tout jamais les moindres ressources vitales de notre Planète Terre… exactement comme les habitants de l’Ile de Pâques auraient fait, du moins tout tend à le démontrer… Il y a certaines « prises de conscience » à effectuer, manifestement… Et ça commence très jeune, avec l’habitude de « vider son assiette »… et donc de se servir des portions raisonnables et en rapport avec son appétit « véritable »… et non « virtuel » !

Tout à fait. Ça fait des années que je le dis il faut passer de la société de consommation à la société de conservation. Autrement notre civilisation ne passera pas le 21ième siècle.

J’ajouterai que l’obsession pour la croissance économique (on ne cesse de nous casser les oreilles avec le PIB qui monte ou descend) est une grave erreur. Il faut au contraire gérer la décroissance.

Messieurs, merci beaucoup pour vos commentaires éclairants et tellement lucides, je suis tout à fait d’accord avec ceux-ci. Il faut changer complètement notre façon de consommer et d’utiliser les matières premières de notre planète sinon on court rapidement à notre perte.

« … les entreprises tentent bien d’inciter à la consommation — notamment en complexifiant inutilement la réparation… »

Mon expérience n’est pas celle d’un grille-pain, mais d’une cafetière. Le fil électrique de ma cafetière a cédé à sa base dû à sa mauvaise qualité. Normalement, c’est une réparation simple, on défait la base de la cafetière, on retire le fil, on raboute les deux parties du fil brisé avec du ruban électrique et on relie le fil à la cafetière.

Mais, voilà ! Des petits génies du fabricant de la cafetière ont trouvé le moyen de fixer la base de la cafetière avec des vis qu’on ne trouve nulle part dans une quincaillerie. Ne me décourageant pas, je me mets à chercher sur Internet un tournevis compatible avec mes fameuses vis. Après plusieurs recherches vaines, je tombe sur une vente d’embouts de tournevis (une centaine dans un coffret). Avec un nombre aussi impressionnant d’embouts, j’ai peut-être des chances de trouver ma perle rare. Eurêka ! L’embout recherché s’y trouve.

Par chance encore, c’était une vente et la livraison était gratuite pour cet item. Cela m’a coûté 10 dollars pour une réparation qui aurait dû rien coûté et je me retrouve avec une centaine d’embouts de tournevis dont j’aurai pour la plupart jamais l’occasion d’utiliser.

Louez vos tournevis à des consommateurs démunis et vous aurez tôt fait de rentabiliser votre achat.

La belle affaire ! Après m’être donné tout ce mal pour mettre la main sur le bon outil, il faudrait que je le rentabilise. Tout ça pour quelques pitoyables vis.

Les gouvernements pourraient facilement régler le problème en légiférant que toute entreprise vendant un produit sur leur territoire, devra dorénavant honorer une garantie (réparation et transport) de 20 ans au minimum, à moins de pouvoir démonter un usage abusif et déraisonnable de la part de l’utilisateur.

Je possède et j’utilise certain appareils (électrique, électroniques ou non) qui ont plus de 30 ans d’usage et qui fonctionnent toujours bien (sans ou après de légères réparations normales). Ceci prouve qu’il est possible de fabriquer et vendre des produits qui durent longtemps si c’est notre but.