Chine : le retour à la normale

Il est « normal » que la Chine ait le PIB total le plus élevé du monde parce que, depuis au moins 2 000 ans, elle a sans cesse compté de 20 % à 25 % de la population mondiale.

Photo : Daphné Caron

L’ascension fulgurante de la Chine au sommet de l’économie mondiale est un phénomène marquant des 40 dernières années. Les données du Fonds monétaire international, illustrées du côté droit du graphique ci-contre, montrent qu’en 1980 le produit intérieur brut (PIB) de la Chine comptait pour seulement 2 % du PIB de la planète entière, mais qu’en 2019 il en fournissait 19 %. Il surpasse maintenant le PIB des États-Unis et occupe le premier rang mondial. Ce n’est pas que la croissance américaine a été lente, mais plutôt que la croissance chinoise a été foudroyante : plus de 9 % par année en moyenne depuis 1980, inflation déduite !

L’émergence contemporaine de l’économie chinoise n’est pas une nouveauté, mais un retour à la normale. Il est « normal » que la Chine ait le PIB total le plus élevé du monde parce que, depuis au moins 2 000 ans, elle a sans cesse compté de 20 % à 25 % de la population mondiale (1,4 milliard d’habitants aujourd’hui). Or, plus d’habitants produisent forcément plus de biens et, par conséquent, un PIB total plus élevé.

On peut voir, à l’extrême gauche du graphique, que c’était le cas en 1820. Dans les siècles précédents, la Chine avait été la source d’extraordinaires innovations scientifiques et technologiques, comme le compas, le papier, le billet de banque, la porcelaine, la poudre à canon, l’énergie hydraulique, etc. Populeuse et riche en 1820, elle fournissait à l’époque le tiers du PIB mondial, selon l’estimation de l’historien britannique Angus Maddison. Pendant ce temps, le PIB américain ne comptait encore que pour à peine 2 % du PIB mondial.

Le graphique montre que la période de 1820 à 1980 a ensuite été témoin de deux phénomènes divergents : la montée en puissance de l’économie américaine et l’effondrement de l’économie chinoise. L’ascension des États-Unis est bien connue. La déchéance de la Chine jusqu’à une fraction dérisoire de 2 % du PIB mondial en 1980 l’est moins. Ses causes accumulées sont l’absolutisme, le repli sur soi, les guerres de l’opium, les rébellions intérieures, l’oppression occidentale, les invasions japonaises, les guerres intestines et la dictature de Mao Tsé-toung. En 1980, le revenu par habitant de la Chine en faisait l’un des pays les plus pauvres de la terre.

La remontée de la Chine de 1980 à 2019 est généralement attribuée aux réformes agricoles, industrielles et financières lancées par Deng Xiaoping à partir de 1978. Elles ont progressivement remplacé la planification centralisée par une approche d’« économie socialiste de marché », plus flexible, quoique étroitement surveillée par le Parti communiste. L’ouverture du régime à un peu plus de liberté a réussi à placer l’économie sur une trajectoire de croissance accélérée, comme on avait vu cela se produire antérieurement au Japon, en Corée du Sud et à Taïwan.

Aujourd’hui, la course est loin d’être terminée. Même après 40 ans d’efforts pour rattraper l’Occident, le revenu par habitant de la Chine n’équivaut encore qu’à 30 % de celui des États-Unis. Néanmoins, étant donné qu’il y a quatre fois plus de Chinois que d’Américains, cela suffit déjà pour rétablir le PIB total de la Chine au premier rang mondial devant celui des États-Unis, comme l’indique l’extrême droite du graphique.

L’arrivée récente du PIB total de la Chine au sommet n’est donc pas une première, mais plutôt un retour à la position de tête qu’il avait occupée avant le milieu du XIXe siècle. À moins d’un bouleversement politique majeur, c’est un retour qui devrait persister et se renforcer dans l’avenir.

L’expansion économique chinoise ne s’est cependant pas produite de façon isolée. C’est l’ensemble de l’Asie du Sud et de l’Est qui a progressé à un rythme étourdissant ces 40 dernières années. En plus de la Chine, cette vaste région d’Orient inclut 37 pays, dont l’Inde, le Japon, l’Indonésie, la Corée du Sud, la Thaïlande et Taïwan. De 20 % en 1980, son poids dans le PIB mondial a grimpé à 43 % en 2019. Pendant ce temps, alors que la part des 30 pays de l’Union européenne et de l’Amérique du Nord représentait 54 % en 1980, celle-ci a, au contraire, glissé à 33 % en 2019.

Le centre de gravité de l’économie mondiale n’est donc plus en Occident, mais en Orient. Dans l’avenir, en raison de leur proximité géographique, les États-Unis et l’Europe vont certainement demeurer les principales destinations des exportations du Québec. Mais il est à prévoir que la part de marchandises que nous acheminons en Orient connaîtra un brillant essor.

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Pour comprendre l’évolution économique de la Chine. Il n’est pas inutile de mettre l’emphase sur l’obsession du Parti Communiste Chinois d’assurer la sécurité alimentaire de sa population. Obsession qui perdure encore maintenant. En 1958, 59 et 60, ce pays connaît une famine sans précédents. La production céréalière chute de 30%. Presque tous les Chinois souffrent alors de malnutrition, nombre de personnes en meurent.

À la base de cette famine, il y a peut-être des aspects climatiques, c’est cependant la politique industrielle initiée par Mao qui vide les campagnes de ses paysans. À ce moment encore le sort réservé aux paysans était absolument misérable. C’est encore la corruption des autorités locales qui déclaraient des productions agricoles fictives qui aggrave la situation. La réforme technocratique de la production engendrée par cette baisse du nombre de paysans fait le reste puisque les résultats obtenus sont l’inverse des résultats escomptés : baisse ou stagnation de la production.

À la suite de cela Mao est mis à l’écart du pouvoir. Il reviendra en force avec la Révolution culturelle (1966-76).

C’est possiblement cette « Grande famine » qui a contraint la Chine à s’ouvrir aux marchés pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus. Avant cela elle tirait l’essentiel de ses devises par la vente de ses excédents agricoles.

En 1973, l’homme politique et sinologue Français Alain Peyrefitte (ancien ministre du général de Gaulle) publiait un pavé intitulé : « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera », dans lequel il évoquait : « La Chine d’aujourd’hui ne prend son sens que si on la met en perspective avec la Chine d’hier » ce qui correspond à l’analyse établie dans cette chronique par Pierre Fortin.

En 1973, cette thèse semblait hallucinante aux yeux des contemporains. Pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé. Il est concevable que cette progression de la Chine va encore s’accentuer dès lors que personne ne peut réellement l’arrêter ou y mettre un frein.

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