Chypre ou «the international island of mystery»

Vous me pardonnerez cet emprunt à Austin Powers, cette caricature débridée et déjantée des films de James Bond qui a connu un joli succès à la fin des années 1990. C’est que Chypre est devenue la caricature ultime de la crise financière internationale et de ses étonnantes ramifications.

Le scénario est le suivant. Il est digne des meilleurs scripteurs et je vois très bien l’agent 007 se démener entre Berlin et Moscou, entre l’île elle-même et la côte grecque.

Ça commence ainsi.

Pour renflouer ses coffres et répondre aux dictats de l’Europe et du Fonds monétaire international, le gouvernement chypriote taxe les dépôts bancaires. Taxer les dépôts bancaires, on n’a jamais vu ça. Imaginez vos épargnes, qui peinent à vous rendre un petit 1 ou 2 %, assujettis à une taxe de 9,9 %. Vos avez travaillé fort pour les accumuler et le gouvernement a déjà pris sa ponction sur vos revenus. Il n’empêche, l’argent que vous avez à la banque vous sera soutiré en partie. C’est l’équivalent d’un hold-up légal.

Cela créé évidemment un fâcheux précédent. Si la banque centrale européenne (BCE), le Fonds monétaire international (FMI) et l’Eurogroupe (qui regroupe les pays de la zone euro) cautionnent une telle monstruosité, cela veut-il dire que dorénavant les épargnants devront éponger la note des institutions bancaires non solvables ? L’argent des déposants est-il vraiment à l’abri dans une banque européenne, particulièrement dans les pays à risque comme l’Espagne ? Voilà le genre de fâcheuses questions que pose cette mesure, qui alarme les marchés et qui sape la confiance dans les institutions bancaires.

Pourquoi le gouvernement chypriote doit-il agir ainsi ? On apprend par la suite que c’est en faite une suite, ou plutôt un spinoff de la crise grecque. Le système financier chypriote est démesuré face à la taille de l’économie du pays, comptant pour 20 % du PIB du pays. Ses deux principales banques sont des acteurs importants sur le marché grec qui compte pour le tiers de leur portefeuille.

Pire, elles ont massivement spéculé sur la dette publique grecque en 2009-2010 en achetant pour 5 milliards d’euros de titres publics de ce pays. C’est l’équivalent du quart de la taille de l’économie chypriote. Résultat : elles se sont faites lessivées lors du plan de sauvetage pour la Grèce, perdant une somme évaluée à 4,5 milliards d’euros.

Ces deux banques sont à l’agonie. Si elles tombent, c’est le système financier chypriote qui s’écroule et les 30 milliards d’euros qui appartiennent aux déposants de ces banques sont à risque. Les Européens sont prisonniers d’un dogme : il ne faut pas qu’une banque de la zone euro flanche, quitte à créer d’autres précédents.

Quand la BCE, le FMi et le Groupeeuro lancent une opération de sauvetage, ils exigent une contrepartie. Ce sont habituellement des mesures d’austérité comme des diminutions de salaires pour les fonctionnaires et des coupes dans les prestations aux individus. Les habitants de ce pays sont peu nombreux et ces mesures ne font pas le poids. Il faut trouver 5,8 milliards d’euros pour obtenir une aide de 10 milliards. C’est alors que quelqu’un a pensé à imposer les dépôts bancaires.

Ce pourrait être Angela Merkel, la chancelière allemande ou quelqu’un de son entourage. Il y a en effet une nouvelle intrigue dans ce feuilleton. Selon les sources, entre la moitié et les deux tiers des dépôts dans ces deux banques appartiennent à des intérêts russes ou d’autres anciennes républiques soviétiques. L’Allemagne ne veut pas que ses contribuables contribuent à sauver les milliards d’oligarques russes. D’autant plus qu’on doute de la légalité de tout cet argent accumulé et placé dans cette île aux allures de paradis fiscal, du moins jusqu’à dimanche soir dernier.

Pour les Russes, c’est un outrage. L’Europe leur fait payer ses propres bévues. Furieux, le président Poutine s’en mêle. On menace même de couper l’approvisionnement en gaz naturel des Allemands. La crise financière européenne se transforme en crise politique continentale, comme aux beaux jours de la guerre froide.

Résumons : l’Europe fait taxer les dépôts dans une petite île qui s’est brulée les doigts dans la crise grecque. Les marchés s’affolent et craignent le précédent. Une bonne partie de cet argent imposé appartient à des nababs russes qui ne le prennent pas.

Il est temps d’appeler Bond. Treasuary Bond.

5 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Autre détail: c’est à Chypre que les soldats canadiens décompressent lorsqu’ils rentrent d’Afghanistan.

Décompresse est peu dire pour parler d’une soûlerie de 3 jours non stop. Parfois les gars se battent et leur histoire se retrouve dans les journaux à la grande gêne de l’armée canadienne.

Comme vous le mentionnez dans la dernière partie de votre chronique, le cas de Chypre est un cas particulier qui d’ailleurs vise plus spécifiquement la clientèle russe dont les avoirs dans l’île représentent d’après les experts, plus de 20 milliards de dollars (et beaucoup plus selon d’autres sources telle l’agence Moody’s).

Les mesures définitives de cette taxe ne sont pas encore votées par le parlement chypriote, il convient néanmoins de préciser que cette perception devrait être exceptionnelle (donc limitée dans le temps) : soit 6,5% pour tous dépôts inférieurs à 100 000 euros, 9,9% pour tous dépôts supérieurs à cette somme et la perception pourrait aller jusqu’à 14% pour les dépôts russes. Le but de cette taxe est de remettre dans les coffres de Nicosie 6 milliards d’euros.

Une fois encore, il convient de rappeler que Chypre est confrontée à la problématique de devoir restructurer sa dette, laquelle est conditionnée à ce prêt de 10 milliards d’euros très avantageux pour les finances de ce pays.

Je ne suis pas tout-à-fait d’accord quant au fait qu’il s’agisse d’un hold-up à proprement parler, car beaucoup de dépôts dans cette île ne sont pas soumis à l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés est très bas, seulement 10%, il devrait passer conjointement à 12,5%. Un certain nombre de sociétés qui transfèrent des fonds dans l’île sont des sociétés « off-shore » dont la finalité ressemble fortuitement à ce qui se fait dans les « paradis fiscaux » ce dont vous faites mention également ; rien n’indique malheureusement que toutes les sommes qui transitent par l’île soient en tout point ce qu’on appelle de l’argent propre.

D’autre part, la Russie a prêté à Chypre en 2011, 2,5 milliards d’euros, les négociations sur cette dette vont bon train, car ce prêt n’était réellement pas avantageux pour l’économie de l’île. D’ailleurs le ministre des finances russe Anton Silouanov se disait ouvert pour restructurer ce prêt. Cela pour préciser que les bailleurs de fonds de Chypre ne sont pas seulement Le FMI, la BCE et le Conseil des ministres des finances de la zone Euro (Eurogroupe).

— D’ailleurs, bonne nouvelle, l’Eurogroupe au terme de sa rencontre d’hier est désormais en faveur du principe d’exempter les petits déposants de cette taxe limitée dans le temps jusqu’à concurrence de 6 milliards d’euros. On peut d’ailleurs lire la déclaration commune des ministres par le lien suivant :
http://eurozone.europa.eu/newsroom/news/2013/03/peg-statement-cyprus-18-03-13/

Autant de mesures qui visent à remettre de l’ordre dans le système financier e l’île, lorsqu’une faillite des banques serait bien plus dommageable encore pour les déposants, dont les dépôts ne sont absolument pas garantis. Enfin, pourquoi y a-t-il tant d’étrangers qui choisissent Chypre pour y séjourner pratiquement à l’année ? Parce qu’il y fait sacrément bon vivre à très juste prix.

@jack2

Non-sequitur de votre remarque mise à part, je vous souhaite d’avoir un jour la chance de faire un séjour prolongé dans l’un de ces « Paradistans » au retour duquel — selon vous — les soldats des Forces canadiennes se livrent à des « soûleries non-stop ».

Vous m’en direz des nouvelles. Peut-être aurez-vous à votre tour soif d’autre chose que de chaï et de lait caillé, ne serait-ce que pour penser un moment à autre chose qu’à ce que vous venez de quitter…

Et, soit dit en passant, pas besoin d’aller jusqu’à Chypre pour voir des Canadiens — civils ou militaires — se battre: sortez sur la Main à Montréal, ou sur le strip de n’importe quelle ville québécoise de plus de 10 000 habitants un samedi matin vers les 3h, 3h30, je vous gage un petit 5 $ que vous en verrez autant, même si ça ne fait que très rarement les journaux.

@ jack2 (# 1):

Rapport???

Parce qu’il n’y a pas de beuveries et de saoûleries ici même au Québec avec rixes et même quelquefois blessures graves et mort d’homme?

Il paraît même qu’ici, au Québec, (oui…oui…au Québec!!!) qu’il y en a qui se tuent (et tuent d’innocentes victimes!) sur nos routes après avoir participé à ce genre de beuveries et que ces criminels ne sortent pas tous de notre armée…

Étrange non?

Votre commentaire est stupide et idiot et je soupçonne le modérateur de ce blogue de l’avoir laissé passer délibéremment pour démontrer à quel point vous êtes un abruti!

@ollie

Les Allemands permettent à leurs soldats de consommer sur leur base en Afghanistan. Les gars en sortent moins frus…