Comment sensibiliser les enfants aux questions d’argent

En matière d’argent, nos enfants sont nuls. Ni les parents ni l’école ne les préparent bien à acquérir leur autonomie financière, et leurs erreurs de jeunesse peuvent être dramatiques. Comment les aider ?


 

À la maison, on ne parle pas beaucoup d’argent aux enfants. « Trop tabou », dit Hélène Belleau, de l’Institut national de la recherche scientifique. Dans ses études sur la gestion de l’argent au sein des couples, cette sociologue constate que les Québécois sont encore marqués par la tradition catholique, qui inculque une vision négative du profit. Et à l’école, ce n’est pas mieux : les derniers vestiges d’économie sont en train de disparaître des programmes. Pourtant, jamais les enfants n’ont été aussi incités à dépenser. Résultat : dès qu’ils grandissent, ils accumulent les erreurs plutôt que les sous.

« Les jeunes ne sont pas préparés à devenir financièrement autonomes », estime Marie Lachance, professeure de sciences de la consommation à l’Université Laval. En 2004, elle a interrogé 980 Québécois de 18 à 29 ans sur leurs habitudes en matière de crédit. Même si plus des trois quarts avaient au moins une carte de crédit, 40 % d’entre eux ignoraient que s’ils payaient seulement le minimum indiqué sur le relevé, le solde serait soumis à intérêt. Or, au moment du sondage, 35 % de ces jeunes avaient un solde impayé, de 1 122 dollars en moyenne !

Même constat à l’École de l’argent, du Carrefour jeunesse emploi de l’Outaouais, à Gatineau, où une équipe d’éducateurs tente de combler les lacunes des 16-35 ans. « C’est effarant de voir tant de jeunes faire de mauvais choix parce qu’ils ignorent tout des rouages de l’argent, qu’ils gèrent mal leurs dettes ou ne comprennent pas qu’ils auraient intérêt à poursuivre leur scolarité plutôt que de se jeter sur un emploi », dit la directrice, Josée Cousineau. Toutes les études le prouvent : les erreurs d’appréciation financière ont des conséquences de plus en plus lourdes. Parlez-en aux clients de Norbourg…

Aux États-Unis, la question est devenue brûlante depuis qu’en 1997 Lewis Mandell, professeur à l’Université de Buffalo, fondateur de la Jump$tart Coalition for Personal Financial Literacy et gourou de l’éducation financière, a révélé l’étendue des lacunes des élèves américains du secondaire. En 2006, ces jeunes ont obtenu une maigre note de 52 % au questionnaire Jump$tart, qui teste tous les deux ans leurs connaissances de base en finances personnelles. En réaction, des écoles ont remis l’économie au programme. Mais pour l’instant, les jeunes qui ont suivi ces cours n’ont pas répondu mieux que les autres au questionnaire.

Le problème, c’est que les enseignants non spécialisés, tout comme les parents, n’y connaissent pas grand-chose. En 2005, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a compilé l’ensemble des enquêtes menées dans les pays industrialisés sur les connaissances de la population en finances personnelles. Les résultats sont clairs : nous sommes nuls ! Pour l’OCDE, l’éducation financière doit se faire dès le plus jeune âge, à la maison et à l’école, en prenant soin de ne pas confondre éducation et conseils intéressés.

Mais comment préparer ses enfants ? L’actualité a consulté les rarissimes études sur le sujet et posé la question à des spécialistes des finances personnelles, du développement des enfants, de la consommation et de l’éducation financière, eux-mêmes souvent parents. Voici leurs conseils.

1. Parler, coûte que coûte
« Les jeunes discutent plus volontiers de sexe que d’argent avec leurs parents », croit Manon Fradette, professeure à la polyvalente de La Baie et vice-présidente à l’économie de l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social. À 12 ou 13 ans, a-t-elle constaté, la plupart n’ont aucune idée de la valeur de l’argent, du revenu de leurs parents ou de ce que vautun salaire annuel de 10 000 dollars par rapport à un autre de 100 000 dollars.

Si on n’ose pas parler de son budget avec ses enfants, on devrait au moins les sensibiliser à la valeur de l’argent et à l’épargne. Et c’est au quotidien qu’il faut le faire. Payer une facture ou retirer de l’argent, préparer un voyage… les occasions ne manquent pas ! « Il faut expliquer qu’acheter des patates, c’est de la finance, et que chacun participe à l’économie par ses décisions », dit Merlaine Chrispin-Brutus, de Kousin Kousin’, association d’entraide pour les immigrants du quartier Saint-Michel, à Montréal. Une centaine d’adolescents ont déjà participé à ses cafés-rencontres d’éducation financière depuis leur mise sur pied, en juin.

Parler d’argent aide à transmettre ses valeurs. Sans compter que la vie est plus facile pour les parents quand les enfants comprennent leurs choix. Depuis qu’Anne-Marie Poitras, surintendante de l’assistance à la clientèle et de l’indemnisation de l’Autorité des marchés financiers, a expliqué à Julianne, sa fille de six ans, les choix financiers qui motivent son refus d’acheter tout et n’importe quoi, elle peut magasiner tranquille !

2. Assumer
Les Québécois feraient bien de ne pas trop compter sur l’école pour apprendre les rudiments de la finance à leurs enfants, surtout depuis la réforme. L’unique cours d’économie, donné en 5e secondaire, sera remplacé en 2009 par un cours plus vaste sur le « monde contemporain ». Seule l’éducation à la consommation fait encore partie des domaines généraux de formation, dans lesquels les professeurs de mathématiques, d’histoire ou de français sont invités à puiser des exemples de la vie quotidienne pour étayer leur enseignement. Pour les économistes et spécialistes en finances personnelles, c’est une catastrophe. Catherine Dupont, directrice des programmes au ministère de l’Éducation, ne partage pas leur inquiétude. « Avant la réforme, les enseignants d’économie n’avaient que 75 heures pour initier les élèves aux grands principes économiques, au monde de l’entreprise et du travail, aux finances publiques et à l’économie internationale ! » objecte-t-elle. L’Autorité des marchés financiers a tout de même décidé de fournir bientôt des trousses pédagogiques aux enseignants pour les inciter à parler finances dans leurs cours de maths ou de géographie. Les utiliseront-ils, et à bon escient ? C’est une autre affaire…

3. Entreprendre tôt
Sitôt qu’un enfant connaît les chiffres, on devrait attirer son attention sur les prix, par exemple en lui faisant comparer les étiquettes des boîtes de céréales au supermarché. Et justifier ses choix, comme le fait Anne-Marie Poitras. Quand l’enfant maîtrise additions et soustractions, on le laisse gérer son argent en lui expliquant qu’il peut en épargner une partie pour des achats futurs. On l’incite à se faire un budget ou à participer à celui de la maisonnée. Dès qu’il sait multiplier, on lui fait calculer les taxes et on lui explique à quoi cet argent correspond. « C’est au milieu du secondaire que les jeunes sont les plus vulnérables à la consommation à outrance », a constaté Jacques Roy, chercheur et enseignant au cégep de Sainte-Foy, qui s’est intéressé aux liens entre la réussite scolaire et les conditions socioéconomiques des jeunes. Les décrocheurs sont souvent les plus matérialistes.

Au début de l’adolescence, on met le jeune en garde contre les pièges du crédit et on lui explique que le meilleur moyen de s’enrichir, c’est de poursuivre ses études… La moitié seulement des élèves américains du secondaire interrogés par Lewis Mandell avaient une vague idée de l’écart salarial moyen entre un diplômé du collégial et un titulaire d’un baccalauréat. Parents, le savez-vous ? Au Québec, les titulaires d’un baccalauréat gagnent en moyenne 25 % de plus que les diplômés des cégeps.

4. Expérimenter
À 12 ans, Laurence, la fille d’Éric Brassard, planificateur financier à Québec, a déjà un compte en banque, une carte de guichet et même un petit placement. Elle gère seule ses quelques dollars fièrement acquis en gardant des enfants ou en collant des enveloppes pour aider son père, qui la trouve bien prudente, peut-être même un peu trop ! « Les études sur l’éducation financière sont unanimes : la meilleure façon d’apprendre à gérer son argent, c’est de s’y exercer », explique Aurélie Desfleurs, titulaire de la Chaire Groupe Investors en planification financière, à l’Université Laval. On peut ouvrir un compte bancaire pour son enfant dès qu’il a quelques sous à gérer. Si on lui donne une carte de guichet, il comprendra que ce petit bout de plastique a autant de valeur que des billets et il saura s’en servir avant d’arriver à l’âge où l’argent brûle les doigts, vers 15 ou 16 ans. On doit laisser l’enfant se tromper, mais ne pas lui confier des sommes démesurées : à 10 ans, on ne gère pas ses achats vestimentaires sans risquer de passer l’hiver le nombril à l’air…

« Dès qu’un jeune a un emploi d’été ou songe à des projets coûteux, un voyage ou une voiture, ses parents pourraient l’emmener voir un conseiller financier », dit Diane Henry, vice-présidente au bureau de Montréal de T.E. Mirador, qui conseille parents et enfants. « Il est plus facile d’apprendre à gérer un budget à 17 ou 18 ans que plus tard, et cela peut être profitable à la fois aux jeunes et à leurs parents », dit la conseillère, dont la fille a fait sa première déclaration de revenus à 16 ans. Puisque les emplois d’été donnent le droit de cotiser à un REER, le jeune et ses parents peuvent y placer des fonds à l’abri de l’impôt, qui pourront plus tard être transférés dans un régime d’accession à la propriété.

5. Rétribuer ou pas ?
L’argent de poche est-il un outil pouvant aider un enfant à comprendre les questions financières ? Selon Lewis Mandell, il peut au contraire être nuisible, s’il n’est pas géré de manière stricte. « Habituer un enfant à obtenir de l’argent sans effort, c’est le meilleur moyen de le préparer à l’aide sociale », affirme-t-il. Éric Brassard croit plutôt que verser une allocation hebdomadaire à son enfant est une occasion de lui faire comprendre l’évolution de la valeur de l’argent dans le temps. Une allocation de 10 dollars vaudra peut-être seulement 9 dollars si elle est réclamée à l’avance et 11 dollars si son paiement est différé ! Pour Caroline Arel, d’Option consommateurs, allocation rime avec organisation. « On doit définir avec l’enfant ce qu’il peut s’acheter, calculer avec lui une somme raisonnable et s’y tenir », dit-elle. Plus il grandit, plus la somme et les responsabilités augmentent, et plus on peut espacer les versements pour lui enseigner à gérer à plus long terme.

Faut-il rétribuer un enfant quand il fait ses devoirs ou tond la pelouse ? « Cela dépend des valeurs de chacun, mais il faut être conscient qu’en rémunérant un enfant pour des tâches domestiques, on ne lui apprend pas le sens du partage et des responsabilités collectives », dit Caroline Arel. Récompenser les efforts scolaires serait aussi une mauvaise idée, l’éducation n’étant pas négociable. Pour remplir le petit cochon, mieux vaut compter sur les cadeaux des grands-parents ou de petits boulots rémunérés. Mais en gardant en tête qu’il ne s’agit pas de transformer nos enfants en stakhanovistes… Déjà, le quart des jeunes de 11 ans travaillent en moyenne trois heures par semaine pendant l’année scolaire, selon une enquête menée en 2005 par Gilles Pronovost, professeur de socio à l’Université du Québec à Trois-Rivières et directeur du Conseil de développement de la recherche sur la famille du Québec. « L’expérience peut être formatrice, mais il faut savoir que cela a des répercussions sur le développement des jeunes. En 2005, Statistique Canada a montré que les 11-15 ans sont aussi stressés par le manque de temps que les adultes », s’inquiète le chercheur.

6. Encourager l’épargne
Les experts s’entendent : apprendre tôt à épargner est le meilleur vaccin contre les ennuis financiers. Et le meilleur moyen de s’immuniser, c’est de se fixer des objectifs, d’abord à court terme, puis de plus en plus ambitieux. « Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse et sacraliser l’épargne sans expliquer les mécanismes du crédit. Toutes les dettes ne sont pas mauvaises par définition », dit Éric Brassard, qui reproche aux associations d’économie familiale qui diabolisent le crédit de perpétuer une image un peu honteuse de l’argent.

Pour forcer les jeunes à épargner, l’État britannique a pris les grands moyens. Depuis 2002, il dote chaque nouveau-né d’un fonds de 250 livres (515 dollars), placé dans un compte d’épargne au nom de l’enfant, qui en sera le seul bénéficiaire à sa majorité. Le Child Trust Fund en profite pour éduquer parents et enfants aux principaux types d’épargne et à l’importance de penser à long terme.

Au Québec, c’est aux parents ou à l’enfant de fournir une mise de fonds et de se documenter pour épargner intelligemment. Près de la moitié des écoles primaires offrent toutefois aux parents d’inscrire leur enfant aux caisses scolaires mises sur pied par Alphonse Desjardins, en 1907. « Plus de 100 000 enfants du primaire nous confient encore leurs économies », dit Odette Duchesne, chargée du programme. Même si Desjardins affirme ne pas mêler éducation à l’épargne et recrutement de clients, certains parents et bien des écoles se méfient des banques, si coopératives soient-elles, et préfèrent la bonne vieille méthode du petit cochon. « Sauf que l’enfant n’apprend pas que l’argent peut fructifier », souligne Éric Brassard. On peut aussi l’encourager à compléter la cotisation de ses parents à son régime d’épargne-études, ce qui l’aidera à prendre conscience que l’école est un investissement, non une dépense.

7. Être dur en affaires
Kate Krause, professeure d’économie à l’Université du Nouveau-Mexique, est un des rares chercheurs au monde à étudier le comportement des enfants en matière d’économie. Elle a découvert qu’à sept ou huit ans la plupart d’entre eux se comportent en capitalistes aux dents longues, qui veillent d’abord à leurs intérêts et sont des négociateurs habiles. Raison de plus pour se montrer ferme et ne pas se transformer en robinet d’où l’argent coule à flots. « Le plus grand tort qu’un parent peut causer, c’est de ne pas fixer des limites claires ou encore de ne pas s’y tenir », insiste Lewis Mandell.

8. Aimer
Éduquer ses enfants à l’argent, c’est aussi leur prouver qu’il ne fait pas nécessairement le bonheur. « C’est la pression sociale qui pousse les enfants à demander toujours plus de biens matériels à leurs parents. Mais un enfant, ça ne s’achète pas, et c’est d’amour dont il a le plus besoin », dit le célèbre pédiatre Gilles Julien, qui a toujours été surpris par l’attitude très peu matérialiste des enfants défavorisés.

9. Protéger
Les spécialistes du marketing le savent depuis longtemps : les enfants sont très influençables et jouent un rôle majeur dans les choix de leurs parents, y compris pour des dépenses aussi importantes que l’achat d’une voiture. En 2005, les enfants de 9 à 14 ans ont influencé leurs parents lors de l’achat de biens d’une valeur de 20 milliards de dollars au Canada, sans compter les 3 milliards qu’ils ont eux-mêmes dépensés, selon l’enquête Tween Report menée chaque année par la chaîne de télévision YTV. « On exploite la culpabilité des parents, qui veulent faire plaisir à leurs enfants », dit Caroline Arel, d’Options consommateurs. En moyenne, chaque petit Québécois est exposé à quelque 20 000 messages publicitaires par an, même si la loi interdit, en théorie, la publicité destinée aux moins de 13 ans. On peut limiter les dégâts en incitant les enfants à regarder des émissions enregistrées ou des chaînes sans pub.

10. Chercher de l’aide
L’an dernier, Marie-Hélène Lafond, 24 ans, a paniqué. Après un bac à l’Université d’Ottawa, pour lequel elle aura 5 000 dollars en prêts étudiants à rembourser, elle prévoyait passer deux mois au Kenya comme bénévole, puis faire une maîtrise à l’UQAM — ce qui, d’ici trois ans, aurait porté ses dettes d’études à près de 20 000 dollars. « Ça fait peur, parce qu’un dossier de crédit, ça vous marque pour la vie », raconte-t-elle. Stressée, indécise, elle a retrouvé le moral après avoir suivi les ateliers de l’École de l’argent, à Gatineau, où on lui a montré à faire des choix éclairés et à gérer son budget sans perdre de vue ses objectifs. « C’est tellement rassurant que c’est presque un bonheur de faire ses comptes après ça ! » dit-elle, ravie de l’expérience. Elle a aussi appris des autres participants, puisque chacun parlait sans tabou de ses propres problèmes, et a pris conscience du coût de la vie et de la tentation que représente le fait de fréquenter une université entourée de commerces. Moralité : il n’est jamais trop tard pour apprendre à gérer son argent !

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