Huit conseils pour commencer à épargner

De nouvelles recherches en psychologie et en économie aident à comprendre pourquoi il est si difficile de faire des réserves pour l’avenir. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut arriver à déjouer ces obstacles.

Illustration : Amélie Tourangeau

On vous offre d’empocher 1 000 dollars tout de suite ou de patienter deux ans pour obtenir 1 100 dollars. À moins d’être aussi discipliné que Pierre-Yves McSween, vous serez sûrement tenté par la première option, comme l’ont établi de très nombreuses expériences de psychologie.

L’être humain a en effet une tendance naturelle à privilégier la gratification immédiate, même si cela le prive d’une récompense à venir. Pas étonnant que bon nombre d’entre nous aient de la difficulté à épargner pour la retraite !

Des spécialistes de la motivation, mais aussi de l’économie comportementale — la science qui lie psychologie et économie —, ont voulu savoir ce qui guide vraiment les épargnants. Car il faut bien l’admettre, l’idéal de rigueur que prêchent les professionnels de la finance, ça ne marche pas pour tout le monde.

Contrairement à ce que supposent les théories classiques, nous ne sommes pas toujours rationnels en matière de finance. Même que nous nous faisons souvent berner par nos émotions, nos pulsions et nos raccourcis mentaux, ont démontré les travaux de nombreux chercheurs, dont l’Américain Richard Thaler, lauréat du prix Nobel d’économie en 2017.

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut arriver à déjouer ces obstacles.

Comment ? L’actualité a posé la question à quatre experts.

(Illustrations : Amélie Tourangeau)

Pierre-Carl Michaud : Professeur à HEC Montréal et directeur de l’Institut sur la retraite et l’épargne

Josée Blondin : Psychologue organisationnelle et formatrice, présidente du cabinet-conseil Intersources

Robert J. Vallerand : Professeur au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal et expert de la psychologie de la motivation

Sabine Erika Kröger : Professeure au Département d’économique et directrice du Laboratoire d’économie expérimentale de l’Université Laval

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(Illustration : Amélie Tourangeau)
Obstacle no 1

Le mirage du temps

Nous accordons en général plus d’importance à ce qui se passe dans l’immédiat qu’aux considérations futures. On se bourre de chips en se disant qu’on s’entraînera plus tard. On achète un canapé neuf plutôt que de cotiser à notre REER.

En matière d’économie comportementale, cela s’appelle le « biais du temps présent ». Et il menace l’épargnant de deux façons, dit Sabine Erika Kröger. « Quand les bénéfices sont immédiats et qu’on peut payer plus tard, on a tendance à surconsommer. On se réjouit d’acheter tout de suite et on oublie qu’à la fin du mois il faudra payer notre carte de crédit. »

L’autre cas de figure, c’est de surestimer le coût immédiat de quelque chose — l’effort d’épargner ou de s’entraîner, par exemple — par rapport aux éventuels bénéfices dans l’avenir.

Le simple fait d’être conscient de cette erreur de jugement nous aide à éviter cet écueil. Si on a un conseiller financier, il peut nous aider à mettre fin à la procrastination en nous donnant des échéances, dit Josée Blondin. « Il peut aussi nous encourager en nous montrant où nous sommes rendus dans l’atteinte de l’objectif. Pour ramener ça dans le moment présent. »

On peut aussi contracter un prêt REER, suggère Pierre-Carl Michaud. Rien de plus concret et ancré dans le présent que d’avoir à rembourser un emprunt. Il faudra certes payer des intérêts, mais le remboursement d’impôt en vaut souvent la peine. Et on met ainsi fin à la procrastination.


Obstacle no 2

Le statu quo

Il est plus facile de conserver cet abonnement à 25 chaînes de télé, même si nous n’en regardons que 10, plutôt que de s’armer de patience pour magasiner un forfait moins cher. Pareil pour l’abonnement au club de gym. Modifier un comportement est coûteux sur le plan psychologique, en ce qui a trait à l’attention et à l’énergie. Cela explique la puissante force d’inertie à l’œuvre chez beaucoup d’entre nous… autant lorsqu’il est question de se remettre en forme que de diminuer ses dépenses. Les psys connaissent bien cette préférence inconsciente nommée « biais du statu quo ».

L’inertie peut cependant être utilisée à bon escient : en programmant un prélèvement bancaire automatique pour fins d’épargne, auquel on ne touchera plus.

C’est le principe du programme d’épargne-retraite Save More Tomorrow, conçu par l’économiste nobélisé Richard Thaler et mis en place dans de nombreuses entreprises américaines : les employés y sont inscrits d’office et doivent faire l’effort de remplir de la paperasse pour s’en désinscrire, ce qui en décourage plus d’un. Le Régime volontaire d’épargne-retraite (RVER) du Québec s’en inspire : dans les entreprises de 10 employés et plus, ceux qui ne bénéficient pas d’un régime d’épargne collectif de leur employeur sont inscrits d’office au RVER et doivent se désinscrire s’ils n’en veulent pas.


(Illustration : Amélie Tourangeau)
Obstacle no 3

L’aversion à la perte

L’être humain déteste perdre de l’argent ou des biens. L’émotion négative ressentie lorsqu’il perd 100 dollars est même beaucoup plus forte que l’émotion positive ressentie s’il gagne la même somme, a montré Daniel Kahneman, psychologue et économiste américano-israélien (lui aussi nobélisé en 2002).

Or, de nombreuses personnes perçoivent l’épargne comme une perte, puisqu’elle se traduit par une diminution de l’argent disponible pour consommer !

« La solution, c’est de changer de point de référence, dit Sabine Erika Kröger. Plutôt que de prendre notre consommation actuelle comme point de référence, on peut prendre celle de quelqu’un d’autre. Si la famille de notre voisine a seulement une voiture et que ça semble bien fonctionner, on peut se dire qu’on va y arriver aussi, avec un moins grand sentiment de perte. »


Obstacle no 4

La pression des pairs

Des amis coureurs qui nous poussent à nous dépasser, c’est super. Des amis qui ont de meilleurs revenus que les nôtres, dont on essaie de suivre le train de vie, c’est moins gagnant.

La probabilité de faire faillite augmente pour les voisins d’un gagnant à la loterie, a constaté Barry Scholnick, chercheur à l’Université de l’Alberta. Dans un article à paraître dans la revue scientifique Review of Financial Studies, il explique avoir fait cette découverte en croisant la banque de données des loteries de sa province avec celle des faillites.

Voir le gagnant changer de voiture et rénover sa maison incite les voisins à augmenter leur consommation eux aussi… même s’ils n’en ont pas les moyens.


(Illustration : Amélie Tourangeau)

Obstacle no 5

L’excès d’optimisme

On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres ; et pourtant, un accident ou une maladie qui nous envoie sur la voie de garage plus tôt que prévu, ça peut arriver. Bien des personnes sous-estiment le « risque » associé à la longévité : celui de devoir vivre longtemps de ses économies !

En général, les gens ont du mal à estimer leur risque personnel d’avoir besoin de soins de santé de longue durée, selon une étude réalisée par Pierre-Carl Michaud et ses collègues auprès de 2 000 Québécois et Ontariens de 50 à 70 ans, publiée en mai dernier par la Chaire de recherche Industrielle Alliance sur les enjeux économiques des changements démographiques, à HEC Montréal.

C’est généralement pour contrer cet excès de confiance que votre conseiller, si vous en avez un, vous montrera des tables de mortalité et des statistiques. Ou qu’il vous présentera les choses de manière plus concrète, par l’intermédiaire de mises en situation fictives ou réelles. « Les images et les histoires ont des effets sur les émotions et sont souvent beaucoup plus efficaces qu’une feuille de calcul », souligne Josée Blondin.

À défaut d’avoir un conseiller, il faut s’informer sur le sujet.


(Illustration : Amélie Tourangeau)
Obstacle no 6

L’objectif irréaliste

Il faudrait un million de dollars, selon la croyance populaire, pour aspirer à une belle retraite. Cette somme est si énorme que certaines personnes sont paralysées par l’ampleur de la tâche et finissent par ne pas épargner du tout. « Si l’objectif semble irréaliste, ça devient démotivant et démobilisateur », souligne Robert J. Vallerand.

Les experts estiment qu’il faut épargner au moins 10 % de son revenu (brut ou net, selon à qui on parle !) chaque année en vue de la retraite. Pour la majorité des gens, cela se traduit au fil d’arrivée par quelques centaines de milliers de dollars, pas un million ! Ce bas de laine peut suffire, grâce à la magie des intérêts composés, et ajouté aux prestations de la Régie des rentes et de la Sécurité de la vieillesse, à fournir un revenu de retraite correspondant à 70 % du revenu annuel brut moyen — la règle généralement admise si on veut maintenir son niveau de vie.

Même s’il est imprudent de considérer sa maison comme son unique fonds de pension, c’est tout de même un actif, rappelle aussi Robert J. Vallerand. « Bien des gens se plaignent de ne pas réussir à épargner. Mais quand on paie notre emprunt hypothécaire, c’est de l’argent qu’on met de côté. Ce n’est pas zéro. » Dans un monde idéal, il s’ajoutera au pécule qu’on aura réussi à économiser.

L’outil en ligne SimulR, de Retraite Québec, permet de déterminer un objectif réaliste et personnalisé en fonction de son âge, de son revenu, de ses actifs et du moment visé de la retraite.


(Illustration : Amélie Tourangeau)
Obstacle no 7

Le plan trop vague

Un objectif personnel a davantage de chances d’être atteint lorsqu’il s’accompagne d’un plan d’action précis, a montré une série d’études du chercheur Richard Koestner, directeur du Laboratoire sur la motivation humaine de l’Université McGill, à Montréal.

Pour l’activité physique, ça peut être de définir les moments les plus propices de la semaine pour la pratiquer, le lieu, etc. Pour l’épargne, ce sera de définir la somme à mettre de côté, la fréquence, le véhicule d’épargne, etc.

Ce plan devra être revu périodiquement, selon les changements : on veut acheter une maison, on perd son emploi, on a une promotion ? On adapte momentanément l’épargne en conséquence, à la hausse ou à la baisse.

Avant de définir le plan, bien s’informer est une étape cruciale, souligne Robert J. Vallerand. « L’insécurité mène souvent à la stagnation. De peur de mal faire les choses, on ne fait rien. » À l’inverse, être bien informé nous aidera à nous convaincre de l’importance de ce que l’on fait et augmentera la motivation.


(Illustration : Amélie Tourangeau)
Obstacle no 8

L’absence de plaisir

Se lever avant l’aube pour aller courir ou encore essayer d’arrêter de fumer : il n’y a pas grand-chose de plaisant là-dedans à première vue. Même si on sait que c’est bon pour nous. Épargner, c’est pareil.

Pour trouver la motivation nécessaire, on gagnera à y associer un peu de plaisir. Pour un ex-fumeur, ce pourrait être de se payer une folie avec l’argent économisé sur les cigarettes. Pour un nouvel épargnant, ce pourrait être de se payer un petit voyage avec le remboursement d’impôt obtenu en cotisant à son REER. « Il faut combiner les deux, la petite gâterie immédiate et la planification pour l’avenir », dit Josée Blondin.

Et de la même façon que les bienfaits de ces sorties à l’aurore en viennent à procurer du plaisir au coureur, à la longue, les succès obtenus par l’épargnant lui procurent du plaisir. En plus de nourrir son sentiment de compétence, dit Robert J. Vallerand. Constater, après quelques années, que l’épargne s’accumule et qu’on encaisse des remboursements d’impôt s’avère très motivant.

L’importance de l’entraîneur

Les professionnels de la finance — conseillers, planificateurs financiers, courtiers ou comptables — constituent la principale source d’information des Québécois, selon un sondage de Question Retraite publié en octobre dernier. Mais seulement le tiers des Québécois de 18 à 64 ans non retraités en avaient consulté un dans la dernière année.

Question Retraite, un organisme créé à l’initiative de Retraite Québec pour sensibiliser les travailleurs à l’importance de commencer tôt à épargner, estime qu’il est important de consulter un professionnel, au moins pour mettre en place le plan d’action.

Près des trois quarts des Québécois de 18 à 64 ans n’ont en effet pas d’objectifs précis quant aux revenus qu’ils aimeraient avoir au moment où ils prendront leur retraite !

« Le conseiller financier joue un rôle très important, tant sur le plan informatif que sur le plan de la motivation », souligne le professeur de psychologie Robert J. Vallerand. Comme un entraîneur sportif.

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