Contre la consommation gloutonne !

Nous avons besoin d’un rempart solide contre nos propres pulsions de consommateurs et les sirènes du crédit facile.

Le plus jeune de mes enfants est aux études à l’université. Depuis janvier dernier, trois institutions financières lui ont offert des prêts non sollicités de 3 000 à 5 500 dollars, sans vérification de son crédit. Il ne compte plus les offres de cartes de crédit, également non sollicitées, qu’il a reçues. Heureusement, il les a toutes refusées. Mais bien des jeunes de son âge les acceptent. Ils se laissent berner par les requins du crédit facile. Bon nombre se retrouvent ensuite en faillite à 25 ans après s’être engagés dans des dépenses de consommation excessives.

On devient accro au crédit comme à la cigarette : en laissant certaines institutions financières, tout comme les fabricants de cigarettes, exploiter notre naïveté et celle de nos enfants, et nous emporter dans un cercle vicieux de dépendance à long terme. Au Québec, on n’épargne plus, on s’endette. En 1985, une famille québécoise qui avait un revenu de 20 000 dollars après impôt avait une dette de consommation de 4 000 dollars en moyenne. Aujourd’hui, la même famille dispose d’un revenu de 40 000 dollars après impôt, mais a contracté une dette de consommation de 16 000 dollars. On gagne deux fois plus, mais on est quatre fois plus endetté. Mince consolation, nous ne sommes pas seuls : le virage vers la consommation et l’endettement s’observe partout en Amérique du Nord !

Cette évolution soulève deux inquiétudes, l’une pour notre vie personnelle, l’autre pour notre vie collective. Sur le plan personnel, nous travaillons moins longtemps qu’avant, mais nous vivons plus longtemps. Il y a une ou deux générations, on travaillait pendant 50 ans (de 15 à 65 ans) et on passait ensuite 10 années à la retraite. Cinq ans au travail pour chaque année de retraite. Aujourd’hui, on travaille pendant 40 ans (de 20 à 60 ans) et on est retraité pendant 20 ans. Deux ans au travail pour chaque année de retraite. Afin de conserver le même niveau de vie à la retraite, nous devrions donc épargner deux fois plus qu’avant pendant chacune de nos années de travail. Or, nous épargnons au contraire 10 fois moins ! (Voir l’encadré.) Résultat : la retraite s’annonce maigre, particulièrement pour les Québécois les moins riches. Il y aura toujours la pension de vieillesse, la rente du Québec et le supplément de revenu garanti. Mais ce n’est pas le pactole.

Sur le plan collectif, notre épargne nationale sert à financer l’investissement dans l’éducation, les nouvelles technologies, les nouvelles usines et les nouvelles infrastructures, qui élèvent ensuite notre productivité, nos salaires et notre niveau de vie. Sans épargne, deux choses peuvent se produire : ou bien l’investissement n’a pas lieu ; ou bien il a quand même lieu, mais il faut s’endetter envers l’étranger pour le financer. Dans les deux cas, c’est « patate » pour le progrès de notre niveau de vie collectif.

Puis-je formuler deux suggestions pour requinquer l’épargne au Québec ? La première serait que l’Autorité des marchés financiers interdise les offres non sollicitées de prêts ou de cartes de crédit, rende obligatoire la vérification du crédit et renforce les exigences minimales en matière de qualité du crédit avant qu’un prêt soit accordé. Ma seconde suggestion consisterait à obliger tous les salariés du Québec qui ne sont pas couverts par un régime de retraite d’entreprise à verser 5 % de leur paye dans un régime enregistré d’épargne-retraite (REER). Le versement pourrait être calculé sur la même base que celle qui sert à déterminer les cotisations au Régime des rentes du Québec. La somme déposée serait déductible du revenu imposable. Mais le salarié-épargnant en conserverait l’entière propriété.

Notre naïveté ou notre insouciance à l’égard de l’avenir, de même que les pressions dont nous faisons l’objet de la part de certaines institutions financières, sont maintenant telles qu’il faut en venir à des solutions musclées. Nous avons besoin d’un rempart solide contre le piège de la consommation gloutonne dans lequel nous attirent nos propres pulsions et les sirènes du crédit facile.

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