Crise du crédit : c’est loin d’être fini

Sans les spéculateurs, le prix du pétrole serait de 25 % à 30 % moins élevé! Mais qui comprend vraiment les produits d’investissement à haut risque que sont les produits dérivés? Rencontre avec Satyajit DAS, expert mondial.

La haute finance est en péril. La crise du crédit, qui sévit depuis l’été dernier, a récemment été qualifiée de « pire crise depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale » par Alan Greenspan, l’ancien patron de la Réserve fédérale américaine. Les banques ont déjà perdu des milliards et n’ont pas fini de déclarer leurs pertes. Les indices boursiers ont dégringolé, le rendement des fonds communs de placement aussi, et d’importantes maisons de courtage de Wall Street se démènent pour éviter la faillite.

Pour expliquer cette crise, de nombreux analystes montrent du doigt l’incapacité de centaines de milliers d’Américains de rembourser leur emprunt hypothécaire. Les banques avaient vendu des produits financiers adossés à ces créances, et ceux-ci ne valent plus rien. Mais le problème est beaucoup plus large. Dans les 15 dernières années, les banques et les maisons de courtage ont tissé, grâce à des instruments d’investissement obscurs et complexes – qu’on appelle produits dérivés -, une toile financière internationale que plus personne n’arrive à démêler.

Satyajit Das, spécialiste des produits dérivés, a lui-même contribué au problème. Cet Australien d’origine indienne a travaillé pendant 30 ans dans la finance, concevant des produits dérivés pour des banques d’affaires comme Citicorp et Merrill Lynch. Il est l’auteur de Traders, Guns & Money (Prentice Hall), ouvrage qui dévoile les dessous – pas très propres – du travail des courtiers et des gestionnaires de fonds. « Je l’ai écrit un peu par sentiment de culpabilité », dit l’expert, aujourd’hui consultant pour diverses entreprises dans le monde. Le livre, publié en 2006, annonçait déjà la crise actuelle. « Comme l’a fait le docteur Frankenstein, nous avons créé un monstre que nous ne contrôlons plus. »

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Vous dites que la crise des hypothèques à risque n’est qu’un symptôme d’une grave maladie qui frappe le système financier. Quelle en est la cause ?

– Le cœur du problème est l’endettement. Il y a trois façons de faire de l’argent sur les marchés financiers. Premièrement, voir les occasions que les autres ne voient pas. Warren Buffett (l’homme le plus riche du monde) le fait, mais peu d’investisseurs ont cette habileté. Deuxièmement, profiter d’information d’initiés. C’est illégal, mais c’est une réalité. Troisièmement, utiliser l’effet de levier. Cela signifie qu’on emprunte pour investir.

Prenez un placement qui pourrait rapporter 5 %. Si vous empruntez cinq fois la somme que vous désirez investir, le rendement, par rapport à votre mise de départ, sera plutôt de 25 %. C’est une technique merveilleuse, si tout va bien. Mais dans le cas d’un placement qui tourne mal, c’est la catastrophe. Un exemple : vous utilisez 20 dollars comme mise de fonds pour emprunter 100 dollars, que vous investissez dans les marchés. Si la valeur de vos placements chute de 20 dollars, vous venez de perdre votre mise de fonds. Et vous devez toujours 100 dollars, plus les intérêts ! Les gestionnaires de fonds spéculatifs ont joué à ce jeu avec des milliards de dollars, qui ont été investis dans des produits dérivés. Aujourd’hui, rien ne va plus.

Qu’est-ce qu’un produit dérivé ?

– Les produits dérivés ont été créés pour offrir une protection contre le risque. Un fermier, par exemple, peut vendre le blé qu’il produira dans l’année à venir à un prix fixé d’avance. Il élimine ainsi le risque que le prix baisse. Un boulanger pourrait acheter d’avance le blé au prix fixé, se protégeant ainsi d’une hausse du prix.

Ce type de contrat existe depuis le 19e siècle. Mais dans les 15 dernières années, les produits dérivés ont été pervertis. Au lieu d’offrir une protection contre le risque, on crée un risque, dans le but d’obtenir un rendement élevé. En d’autres termes, on spécule sur la fluctuation des prix de toutes sortes de produits. On peut même parier sur la météo ! Le Programme alimentaire mondial des Nations unies, qui intervient dans le monde en cas de famine, se finance en vendant des titres dont le rendement est lié aux niveaux de pluie dans les pays pauvres. Si les pluies sont abondantes, les dépenses de l’organisme sont peu élevées ; il paie donc des intérêts sur le titre. En cas de sécheresse, par contre, les investisseurs n’obtiennent rien.

Qui achète les produits dérivés ?

– Les gestionnaires de fonds. La plupart des gens n’ont pas conscience de l’existence de ces produits. Mais leur incidence sur la vie de tous les jours est énorme. De 50 % à 60 % des achats de matières premières dans le monde sont faits par des fonds spéculatifs, c’est-à-dire par des gens qui n’ont nullement besoin du cuivre, de l’or ou du pétrole qu’ils achètent. Ils ne font que parier sur la hausse ou la baisse du prix. Le résultat est que les prix ne respectent plus la loi de l’offre et de la demande. S’il n’y avait pas toute cette spéculation, les automobilistes, par exemple, paieraient l’essence de 25 % à 30 % moins cher.

Dans Traders, Guns & Money, vous écrivez que même les spécialistes ne comprennent plus la structure financière construite à partir des produits dérivés.

– En fait, les analystes et les courtiers connaissent chacun une petite partie du plan, mais il n’y a qu’une poignée de gens qui en ont une vue d’ensemble. Les produits dérivés échappent aux organismes de réglementation des marchés. L’information n’est pas transparente, les données ne sont pas stockées au même endroit. Difficile, donc, de prévoir comment le système réagira à une crise qui éclate quelque part dans le monde. En 1988, le ministre des Finances du Mexique se demandait comment il pouvait expliquer à une mère de famille que ses versements hypothécaires allaient augmenter en raison de l’incapacité de la Russie de rembourser sa dette !

Pourquoi les banques d’affaires ont-elles inventé des placements aussi risqués ?

– Pour répondre à des attentes de plus en plus élevées concernant la retraite. Après leur vie de travailleur, les gens désirent des revenus importants sur une longue période, 30 ou 40 ans. Ils ont donc commencé à exiger un meilleur rendement des institutions financières. Mais obtenir des intérêts de plus de 10 % est loin d’être facile. Les gestionnaires de fonds, à qui l’on confie l’argent des épargnants, doivent prendre plus de risques. Les banques d’affaires ont donc rempli ce besoin en créant des investissements risqués, mais possiblement très payants. Le marché des titres adossés à des créances hypothécaires, dans lequel a germé la crise du crédit, a été mis sur pied pour satisfaire cette demande.

Il faut donc blâmer l’avidité des petits investisseurs ?

– Les vrais coupables sont plutôt les entreprises et les gouvernements. Le régime de pensions a radicalement changé ces dernières années. Avant, l’employeur prenait tous les risques d’investissement. La pension était versée au retraité, que les placements aient rapporté ou non. Aujourd’hui, la plupart des employés sont responsables du risque. Ils doivent épargner et prendre eux-mêmes leurs décisions d’investissement. Or, ce modèle est basé sur une utopie selon laquelle chaque personne s’y connaît assez en finance pour prendre des décisions éclairées.

La faute des petits investisseurs, s’ils en ont une, c’est de confier leur argent à des spécialistes qui ne le gèrent pas dans leur intérêt.

Que voulez-vous dire ?

– Les gestionnaires de fonds jouent avec l’argent des autres. S’ils gagnent, ils prennent au passage une part du butin. Mais si la Bourse chute, ils ne perdent rien. Ils prennent donc des risques qu’ils ne prendraient jamais s’il s’agissait de leur propre argent.

Ces gestionnaires ne méritent pas toujours leur salaire mirobolant. En 2006, le fonds spéculatif Amaranth s’est écroulé, victime de mauvaises décisions d’investissement dans le secteur de l’énergie. Un an auparavant, le courtier de Calgary Brian Hunter, responsable du portefeuille de l’énergie, avait reçu un salaire de 75 millions de dollars. Et il ne figurait même pas parmi les 50 gestionnaires de fonds spéculatifs les mieux payés !

Ne peut-on pas mieux réglementer l’industrie ?

– Les experts des organismes de réglementation ne font pas le poids face aux courtiers des grandes institutions financières. Ils ne sont tout simplement pas du même calibre. Pourquoi un jeune financier talentueux ou un courtier d’expérience irait-il travailler pour la police des marchés à 100 000 dollars par année, alors qu’il peut facilement faire plus d’un million dans une banque d’affaires ?

La crise financière mènera-t-elle à la récession ?

– Les temps seront durs. Les banques ont été échaudées, et il sera de plus en plus difficile pour un particulier ou une entreprise d’obtenir un emprunt. La dette est l’oxygène d’une économie capitaliste. En ce moment, le niveau d’oxygène dans la pièce diminue. Les entreprises qui survivent grâce au crédit vont bientôt suffoquer. Certaines vont mourir. Une chose est sûre : de nombreux emplois seront perdus.

Depuis le début de cette crise, le Canada semble en meilleure posture que les États-Unis. Qu’en est-il vraiment ?

En tant que grand fournisseur de matières premières, le Canada continuera de profiter de la force des économies émergentes, comme la Chine et l’Inde. Le pétrole, l’or et le blé se vendent à des prix records, et le Canada en regorge. Les banques canadiennes ont aussi vendu moins de produits d’investissement adossés à des hypothèques que leurs cousines américaines. Elles ont perdu des centaines de millions de dollars et en perdront d’autres, mais leurs pertes collectives seront moins importantes que celles de la banque Citigroup, de New York. Aucun pays, toutefois, n’échappera entièrement à la crise. La maison canadienne est solide, mais elle est au milieu d’une forêt qui brûle…

Comment sortirons-nous de cette crise ?

– Il faudra faire un grand ménage dans le monde de la finance. Les gouvernements devront travailler à rendre le système plus transparent. Des balises devront être placées pour que les banques ne retombent pas dans un excès de prêts. Je crois aussi qu’il faudra réévaluer les répercussions de la finance sur la vie des gens. Il n’est pas normal que les gestionnaires des plus importants fonds d’investissement aient davantage de pouvoir que la plupart des politiciens et n’aient de comptes à rendre à personne. Le processus de correction sera long. Peut-être qu’il prendra 10 ans.

D’ici là, que doit faire le petit investisseur pour se protéger ?

– D’abord, limiter ses dettes au minimum. Puisque les banques manquent de liquidités, emprunter coûtera de plus en plus cher. Ensuite, réduire ses attentes concernant les placements. Un rendement de 6 %, c’est bien. Les risques encourus pour avoir 10 % ou plus n’en valent pas la peine. Il faut surtout acquérir des connaissances de base sur le fonctionnement de la finance. Ainsi, on peut mieux comprendre ce que notre conseiller financier nous propose d’acheter. C’est simple : si vous ne comprenez pas le produit, ne l’achetez pas.