De travailleur autonome à PME

Bien des grandes entreprises sont nées des efforts d’un travailleur autonome solitaire ou d’un petit groupe de copains solidaires. Voici six conseils de pros pour ceux qui veulent faire le grand saut.

1. VOIR GRAND

«  Au début, nous avions tellement froid que nous tapions sur nos claviers avec des gants  », raconte Steve Couture, président et cofondateur de Frima Studio, en parlant des commencements de la boîte de jeux vidéo qu’il a créée en 2003, avec deux travailleurs indépendants comme lui. L’entreprise naissante était logée dans un appartement mal chauffé de Québec, aux vitres pleines de frimas — d’où le nom commercial, faute d’orthographe en prime  !

Dès le départ, Steve Couture, un programmeur, le photographe Philippe Bégin et l’illustrateur Christian Daigle ont constitué leur entreprise en société. Car les trois associés, alors âgés de 27 à 37 ans, voyaient grand.

Ils sont aujourd’hui à la tête d’une société de 154 employés, qui vient d’ailleurs de recevoir, en avril, le titre d’entreprise de l’année au gala des Mercuriades. Frima Studio n’a plus de problèmes de chauffage  !

Les trois hommes ne se sont pas laissé freiner par la difficulté d’obtenir du financement. «  Depuis l’éclatement de la bulle Internet, en 2000, le financement était devenu rare dans notre domaine  », se rappelle Steve Couture. Les deux premières années, les associés ont offert des services d’apprentissage en ligne, tout en se gardant du temps pour concevoir leur moteur de jeux vidéo. «  Une chance qu’on avait un coussin financier, raconte-t-il. Mais nous n’avions pas les moyens de partir sur un trip.  »

La stratégie a porté fruit  : les associés avaient 24 employés dès la deuxième année, et ceux-ci sont aujourd’hui six fois plus nombreux. En février 2008, Frima Studio achetait même un concurrent, Humagade, spécialisé dans le jeu sur téléphone cellulaire. «  Nous sommes maintenant le deuxième studio indépendant en importance au Québec  », dit Steve Couture.

2. ÉVITER DE S’ÉPARPILLER

«  Quand les choses vont bien, on est bombardé de nouvelles idées. Le grand danger, c’est de partir dans toutes les directions  », dit François Cartier, qui a lancé au début des années 1990, avec Marcel Sanscartier, les Éditions Ma Carrière. Cette petite maison produisait des revues annuelles du marché de l’emploi. «  Deux, trois, quatre fois l’an, il fallait faire le point et regarder où nous nous en allions.  »

De fil en aiguille, les deux hommes, fraîchement diplômés en administration, ont concrétisé quelques idées, comme la création de Monster.ca, un marché de l’emploi dans Internet, puis de Jobboom, un magazine sur l’emploi. En 1999, ils vendaient le tout à Netgraph, filiale de Quebecor. Une décision difficile  : même si le duo continuait de gérer l’entreprise, il en perdait le contrôle. Mais en vendant leur part, François Cartier et Marcel Sanscartier se donnaient les moyens de réaliser leurs ambitions. «  C’est vraiment là que l’entreprise a pris son envol  », dit François Cartier.

Suivirent six années de croissance, où il fallait refaire l’organigramme tous les six mois. Marcel Sanscartier est devenu vice-président à l’exploitation de Canoe.ca, propriétaire de Jobboom. François Cartier, lui, a changé de cap en 2006  : il s’est lancé dans la production de films à Pixcom.

3. DÉLÉGUER, LAISSER ALLER LE BÉBÉ

«  Il faut s’entourer de gens de confiance  », dit Marlène Dufour, d’Elyss Cuir, société de confection de vêtements et d’accessoires en cuir destinés aux entreprises, qu’elle a fondée avec son amie et coprésidente Nathalie Drouin. Les huit premiers mois, les deux associées travaillaient seules dans le sous-sol de la maison de cette dernière, à Québec. Elles s’occupaient de tout  : la gestion, la production, la vente, le design. Jusqu’à ce qu’elles signent un premier gros contrat, en avril 2003  : la Société canadienne des Postes leur commandait 3 600 sacs de facteur ergonomiques.

«  Il fallait embaucher, parce que nous avions trop de travail. Mais pas tout à fait assez pour justifier ces salaires additionnels. Nous devions avoir confiance  », dit Marlène Dufour, dont l’entreprise se fait un point d’honneur de produire au Québec, alors que tant d’autres transfèrent leur production en Asie.

Les coprésidentes ont aujourd’hui 20 employés, dont des chefs de production et des responsables du design. En plus des manteaux, les deux femmes de 33 ans ont lancé de nouvelles gammes d’articles de bureau, de golf, et même de sacs pour ordinateur en cuir. «  Notre travail n’est plus de produire, comme au début, mais de faire travailler notre monde  », dit Marlène Dufour.

Savoir déléguer n’est pas donné à tout le monde. Marlène Dufour appelle cela «  laisser aller le bébé  ». C’est la condition essentielle pour que les travailleurs autonomes passent au stade PME. «  Et si on déteste la gestion, il faut se trouver un associé qui aime ça  », dit Steve Couture, de Frima Studio, qui fut le premier des trois fondateurs à se dégager de la programmation pour s’occuper des ventes, de la promotion, des négociations, des droits d’auteur. «  Quelqu’un doit le lire, le contrat de 25 pages avec Time Warner  !  »

Les travailleurs autonomes touchent généralement à tout. «  Ce n’était pas naturel pour moi de “laisser faire” les autres, dit François Cartier, cofondateur de Jobboom. Mais pour grandir, l’entreprise a besoin que ses fondateurs prennent du recul.  »

4. TROUVER UN MENTOR

À mesure que leur petite pyramide grandit, les entrepreneurs ressentent de plus en plus la solitude des décideurs. Et les subordonnés ne sont pas toujours de bon conseil. La solution  : trouver une personne d’expérience qui accepte de faire partager ses conseils et sa vision. C’est le mentor. Celui de Marlène Dufour fut un de ses anciens employeurs, fabricant de cuir de la Rive-Sud devenu son ami, qui lui a prodigué ses conseils dès le premier jour. «  Je l’appelle encore fréquemment  », dit-elle.

Les mentors agissent habituellement à titre gracieux, par amitié ou par estime pour les débutants qui sollicitent leurs conseils. Bien évidemment, on peut également payer pour obtenir les services de consultants. Mais les conseils de ces spécialistes peuvent coûter très cher quand on rencontre des problèmes complexes touchant plusieurs facettes de l’entreprise.

Prenez garde  : il arrive que certains mentors ou consultants cherchent à s’immiscer dans la structure de l’entreprise, pour devenir associés et même en prendre le contrôle. «  J’ai eu un mentor  : c’était un vrai Dark Vador  !  » dit Steve Couture, en évoquant le personnage du «  méchant  » de La guerre des étoiles, qui a tenté de prendre les commandes de la fédération de l’espace pour se monter un empire. Aujourd’hui, il ne fait appel qu’à des consultants, qu’il tient à distance. Plus question de mentor pour lui  !

5. APPRENDRE LA BASE

Pour réussir à se transformer en PME, les travailleurs autonomes doivent maîtriser leur domaine — ce qui n’est pas le cas de tous. Steve Couture, qui enseigne la programmation de jeux vidéo à l’Université Laval, entend souvent des élèves lui annoncer  : «  J’ai une idée super, je me lance  !  » Il leur répond toujours  : «  Commence par te faire embaucher quelque part un an ou deux, histoire de prendre de l’expérience sur le dos d’une entreprise établie.  » Car on ne peut pas rêver de croître si, à la base, on ne connaît pas son métier.

6. NE PAS CRAINDRE LA CONCURRENCE

Les travailleurs autonomes font souvent l’erreur de rester seuls dans leur coin et de prêter peu d’attention à leurs concurrents. Ce n’est pas le cas de la conceptrice de sites Web Nathalie Lachance, 48 ans, présidente de Natmark-Concept, à Laval, et aussi de l’association Affaires et développement québécois — le plus ancien regroupement de travailleurs autonomes, fondé en 1993.

Nathalie Lachance a toujours recherché la compagnie de ses concurrents. «  Pour voir ce qu’ils font de bien ou de mieux, et repérer ceux qui ont des talents complémentaires aux miens  », dit-elle.

C’est grâce à ce réseautage intense que Nathalie Lachance a pu monter des partenariats en coentreprise avec d’autres travailleurs autonomes, pour obtenir de gros mandats de consultation — de l’ordre de 50 000 dollars, sur trois ou quatre ans. «  De tels mandats ne sont pas à la portée des travailleurs autonomes solitaires, dit-elle. Ma part consiste à gérer le travail des rédacteurs, des graphistes, des programmeurs et des traducteurs indépendants engagés dans la coentreprise.  »

Elle croit d’ailleurs tellement au réseautage qu’elle a créé son propre réseau, Natmark.net, qui permet à ses clients de faire appel à des spécialistes de son réseau personnel sans nécessairement qu’elle le sache  !

Nathalie Lachance est plutôt fière de son beau chiffre d’affaires, près de 100 000 dollars … mais encore davantage de mener son entreprise seule, sans employé  ! «  Pour certains, le statut de travailleur autonome est une étape vers autre chose. Pour moi, c’est un état  : je l’ai choisi et je l’assume.  »

Jean-Benoît Nadeau est l’auteur du Guide du travailleur autonome (Québec Amérique).

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